Le Vicomte Izarn de Freissinet, ami de Didier
dites-le à Mademoiselle Frossard ; je vous envoie ci-joint les lignes de faire-part. La demoiselle qu'il épouse et qui est un peu femme libre, est jolie, dit-on, amie de Madame Sand, Belge, assez bien posée dans le monde, et ayant quelque fortune et encore plus d’espérances 1 ». |
Le fait est qu'ils avaient commencé leur vie conjugale presque sans ressources 2, Tout en cherchant à organiser leur existence et à entourer Aglaé du monde dont elle avait besoin pour être heureuse, Didier se trouvait en proie à la souffrance physique Son œil s’enflammait de nouveau. La douleur s’étendait à toute la tête et devenait parfois presque insupportable, le forçant à garder le lit. Madame Didier quittait volontiers son chevet pour aller au théâtre et dans le monde, mais pour le dédommager il avait les visites de son fidèle camarade Richard, de Lamennais et de Lamartine. Aussitôt sa santé suffisamment rétablie, ce mari dévoué se mit à sortir avec sa jeune femme, avide de mouvement et de distractions. Il la présente dans le salon «catholique et guindé » de son ami Lamartine, l’'emmène chez Madame Ancelot, où le milieu lui était plus sympathique. Souvent, le soir, ils faisaient visite au «père Geoffroy [Saint- Hilaire] à demi-paralysé, comme cela lui arrive toujours après diné » mais néanmoins sympathique et intéressant. Sans’ jamais protester, Didier assistait avec Aglaé aux dîners chez ses parents, les Camion, les Evain et chez leurs amis, dans ce monde bourgeois qui lui « donnait des crispations ». Un autre supplice pour lui, c'était les visites du jeune Hanonnet, frère d’Aglaé, « gros garçon ignorant et borné, mauvaise tête et pas bon cœur », qui venait souvent de Noyon, où il habitait.
Le cercle d’intimes de la rue Bleue s’élargissait sans cesse. Louise Crombach , l’autre belle Louise, Madame Colet, Madame Marliani
1. Correspondance avec M. et Mme Juste Olivier, p. 153. Je me demande si c’est cette lettre qu'avait sous les yeux M. Fournet, quand il écrit : « Didier continua de voyager mais il vécut aussi longtemps à Paris... et si jen crois un billet de Sainte- Beuve que j'ai sous les yeux, il y devint riche ». Lamartine et ses amis suisses, p. 228.
2. « Je m'étais marié avec des circonstances qui avaient entraîné des dépenses considérables. Je n’ai pas reçu un sou de ma femme pour faire face à ces premières dépenses ». Lettre inédite du 12 juillet 1842, de Charles Didier à son neveu Louis. Voir Appendice.
3. Didier avait une grande admiration pour cette Crombach et la plaignit beau-
coup au moment de son procès quand elle fut « condamnée à deux ans de prison, pour avoir fait évader une détenue de Saint-Lazare ». Journal, 31 mai 1845.
aussi, malgré les scènes terribles qu’Aglaé lui faisait quelquefois, fréquentaient beaucoup les Didier. Parmi les amis de Charles, on doit citer, comme habitués de la maison, Lamennais, David Richard, Calamatta, Edgar Quinet, André Verre! et beaucoup d’autres. L'appartement de la rue Bleue n’était plus assez vaste pour recevoir tous ces amis, et, après de longues recherches, les époux s’installèrent, malgré leur manque d'argent, dans une belle maison sise 37, rue Saint-Lazare, où ils devaient demeurer jusqu’en 1846.
Cette terrible question d’argent était pour le ménage un souci continuel. Pendant quelque temps, ils vécurent littéralement de crédit, et les dettes ne cessaient de croître. Comme on lui écrivait qu'il était question de le nommer professeur à Genève, Didier notaït dans le journal : « Mes affaires sont en si mauvais état qu’il ne serait pas impossible maintenant que j'accepte ». Le poste ne lui fut du reste pas offert. Mais Edgar Quinet tâcha de le décider à prendre un poste de professeur d’histoire dans l’une ou l’autre des facultés nouvellement créées : « Il m’offre de me faire le doctorat de Lyon ? d’une manière toute bénigne... Fortoul songe à entrer dans l’enseignement ; quant à moi, j'ai répondu à Quinet que mes opinions politiques m’interdisaient cette recherche 3 ».
Ace moment difficile pour le ménage, le grand-père Gendarme « petit vieux actif, qui bredouille fort en parlant », s’en vint à l’improviste à Paris, Il leur fit fort bonne mine et se montra disposé à reconnaître une dot à sa petite-fille. Cependant il craignaïit de voir passer la fortune d’Aglaé à Didier, puisqu'ils étaient mariés sans contrat. Didier proposa donc qu'ils se remariassent «en regardant comme nul et non avenu le mariage de Londres ». Un contrat fut donc dressé et signé, et la cérémonie fixée au 2 décembre {. Cette