Inédit
de son propre travail, il se rendait compte que sa pièce était mal composée. Mais c'était son rêve de devenir dramaturge. « On ne permet pas aux hommes d’errer dans le domaine de l'intelligence, et tout succès est dans la spécialité », écrit Didier dans son journal à cette époque. « Je songe à me concentrer sur le théâtre, où je peux appliquer mes aptitudes diverses et me résumer d’une manière définitive et complète ». Arnould relut la pièce minutieusement et lui donna le conseil de refaire son œuvre en cherchant à la rendre plus vivante et plus dramatique. Quoiqu'il se sentît dénué de verve et mal en train, car pendant tout ce temps 1l avait de pénibles scènes d'intérieur avec Aglaé, la pièce se trouva enfin refaite. Didier la proposa à Bocage !, mais celui-ci se montra fort hésitant. « Il le jouerait pourtant, mais sans enthousiasme » note Didier. Il s’agissait maintenant de faire accepter l’ouvrage au Théâtre français, la position de Bocage étant assez « ambiguë entre la Porte Saint- Martin et le Théâtre français ».
Didier demanda donc une lecture à François Buloz et entreprit quelques démarches pour agir sur les dix membres du comité de lecture. Malgré les bonnes dispositions de Buloz, le dramaturge n'était pas sans inquiétude lorsqu'il se disait : « Mon drame est si loin de leurs habitudes que j'ai tout à craindre» Didier ne se trompait pas, car, à la lecture, la pièce reçut quatre boules blanches, huit rouges et pas de noires. Aux yeux de l’auteur c'était un refus poli. Mais Buloz lui affirma qu'il n'en était rien, et que, moyennant quelques modifications, la pièce serait reçue. Mademoiselle Plessy ? défendit le drame avec beaucoup de chaleur et lui présenta des critiques pour l’aider à le refaire. Didier assista à la seconde lecture, et il l’a décrite dans son journal : « Arnould lit indignement mal... l'ennui me gagnait moi-même et j'aurais mis une boule noire. Après la lecture, Buloz vint me dire que la pièce ne serait reçue qu’à la condition de n’être jouée que l'été, le comité ne la jugeant pas de nature à faire de l’argent. J'hésite un instant... enfin j'accepte. C’est un refus déguisé 5 ». C’est là
1. Pierre Martineau Tousez, dit Bocage (1797-1863) un des grands artistes du théâtre de son époque. s
2. Mademoiselle Plessy avait alors une vingtaine d’années. Emmanuel Arago lui présenta Didier et il la trouva « bien belle et charmante. C’est une syrène dont la coquetterie est d’instinct, Elle se plaint de la vie de théâtre, de la solitude et de l'impossibilité de fixer ses affections, de l’isolement de son cœur etc. le tout assaisonné de regards et de sourires ».