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DÉSARMEMENT

Tandis que les indigènes étaient encore sous l'impression produite par la succession d'opérations qui avaient achevé la pénétration, le moment avait paru opportun pour procéder au désarmement général et laisser une situation aussi nette que possible.

Cette question du désarmement est très complexe. Beaucoup de difficultés sont nées dans les pays cçnquis, non seulement à Madagascar, mais ailleurs, de la diversité des régimes appliqués à cet égard.

Il est évident que le désarmement est la seule sanction absolument complète et efficace de la pacification d'un pays. Nous n'occupons jamais nos colonies qu'avec des effectifs infimes par rapport au chiffre de la population et le but à se proposer constamment doit être de les réduire de plus en plus afin de diminuer les charges financières que représentent les corps d'occupation.

Quels que soient les résultats obtenus au point de vue de la conquête matérielle et morale des indigènes, quel que soit leur degré de soumission, si complète que paraisse l'adhésion

(1) Cest ainsi qu'en juillet 1902 il s'est produit un soulèvement de tribus Antandroy du cercle de Fort-Dauphin qui paraissaient soumises, et qu'il a fallu réduire par la force. Il y en aura d'autres encore.

de leurs chefs, il ne faut pas se faire l'illusion que notre domination leur soit agréable. S'il est permis d'espérer que l'évolution ultérieure de leur état social, la diffusion des besoins issus de notre civilisation, la disparition des générations qui* ont connu l'indépendance, pourront y amener une acceptation complète et sans arrière-pensée du régime que nous y avons importé, nous n'en sommes encore à ce point dans aucun de nos empires coloniaux.

Dans les conditions actuelles, laisser leurs armes aux mains de ces populations si nombreuses en face de nos faibles unités, c'est leur laisser la tentation permanente du soulèvement. Il faut donc, de toute nécessité, aboutir au désarmement; seulement le point délicat est le choix du moment. Il ne faut le prescrire ni trop tôt, au risque de provoquer un soulèvement de populations disposant encore de beaucoup de moyens et insuffisamment matées; ni trop tard, c'est-à-dire après que les populations, remises de la surprise de notre force et nous ayant comptés, auraient repris possession d'elles-mêmes et seraient tentées de résister à cette dernière exigence, sanction fmale de la perte de leur indépendance. Il y a donc toujours un moment propice entre tous qu'il faut saisir.

Il ne suffit pas, en effet, de prescrire d'un trait de plume, à un commandant de secteur établi avec ses 250 fusils au miheu de 10.000 hommes encore armés, de procéder à leur désarmement; il faut que ceux-ci le veuillent bien. Si, malgré les objections de ce chef établi sur place, l'ordre ferme est maintenu et qu'il lui faille bon gré, mal gré, essayer de l'exécuter sans y réussir, le résultat est déplorable; ou bien les indigènes se soulèvent et tout est à recommencer, ou bien, si l'expérience n'est pas poussée jusqu'au point où elle provoquerait le soulèvement, les indigènes en gardent une méfiance invincible, l'apprivoisement commencé est à reprendre et ce n'est qu'au bout de longues années parfois que le but peut être atteint. Ce ne sont pas là des considérations théoriques; des exemples pourraient être cités à l'appui.

D'autre part, pour que le désarmement soit efficace, il faut qu'il soit général. Prescrire le désarmement d'une région pacifiée sans procéder au désarmement d'une région voisine, à moins que celle-ci ne soit séparée de la première par une bar-

Hère naturelle ou par une ceinture militaire infranchissable, c'est livrer la première sans défense aux incursions des habitants de la seconde. C'est ce qui s'était produit avant la création du Commandement supérieur, dans le Sud de Madagascar, où, en 1899, le désarmement avait été imposé aux Bara-Imamono dans le cercle de Tulear, tandis que dans le cercle limitrophe des Bara on jugeait qu'il était prématuré de l'appliquer aux Bara-Bé leui's voisins. Il en est résulté que ceux-ci avaient pris l'habitude de se livrer impunément chez les Imamono à des agressions à main armée pour enlever des bœufs et des enfants. Il fallut restituer des armes aux Imamono, au moins dans la zone limitrophe de leurs turbulents voisins, jusqu'au moment où il a été possible de procéder au désarmement total.

Il y a au désarmement partiel un autre inconvénient : ou bien la population qu'on désarme fait passer une partie de ses fusils chez ses voisins restés armés où cette augmentation du nombre des armes est très difficile à contrôler, ou bien encore, tout en livrant ses fusils, elle en achète en secret à ses voisins et les garde cachés.

Pour faciliter le désarmement et lui donner le plus d'efficacité possible, il y a généralement deux étapes à marquer. Aussitôt l'occupation d'un pays acquise, on y impose le contrôle des armes. Elles sont laissées aux mains des habitants, chacun d'eux doit les présenter au chef-lieu du secteur où elles sont inscrites et reçoivent une marque; c'est là une mesure de simple police que les habitants comprennent et acceptent généralement. Il ne faut, du reste, pas avoir l'illusion de croire qu'ils les apportent toutes à ce contrôle, mais de gré ou de force ils en apportent de beaucoup le plus grand nombre. Le jour où peut s'effectuer le désarmement intégral, l'opération commence par le retrait de toutes les armes contrôlées, il est alors beaucoup plus facile de procéder à la recherche des armes dissimulées.

La progression à suivre est donc celle-ci :

1° Profiter du succès de tout coup de force, de toute opération ayant réussi pour se faire remettre par les vaincus le plus d'armes possible. Ceci c'est la conséquence de l'opération

Madagascar. **

de guerre, c'est la reddition des armes, sanction, dans tous les pays, de toute reddition de troupes;

2^ Exiger de ceux qui nous ont prêté leur concours et de tous ceux qui nous sont restés fidèles de faire marquer leurs armes comme il a été dit plus haut;

3° Faire comprendre peu à peu à ces derniers que leurs voisins ayant été mis hors d'état de nuire, ils n'ont plus besoin de leurs armes et arriver au désarmement intégral.

Dans le Sud de Madagascar les Betsiléo et les tribus côtiè-. res de la province de Farafangana, populations pacifiques, agricoles et commerçantes, avaient toujours eu peu d'armes; c'est pourquoi, du reste, elles étaient toujours restées exposées aux incursions de leurs voisins guerriers, Bara et Tanala, dont elles souffraient au point que notre conquête des pays occupés par ces derniers a été pour elles une véritable délivrance.

Dès le début de notre occupation, le désarmement de ces populations a été rapidement un fait accompli.

A la fin de décembre 1901, à la suite des opérations dans la zone forestière, de la dislocation de tous les groupes rebelles qui l'occupaient et des coups portés aux xVntandroy, la situation a paru assez dégagée pour procéder au désarmement général et simultané de toutes les parties effectivement occupées du commandement.

Les deux premières phases de la progression indiquée plus haut : reddition par les gro'upes vaincus, contrôle des armes conservées, étaient accomplies.

Je décidai donc que le désarmement intégral commencerait le P' janvier 1902 et j'envoyai à mes commandants de cercle la circulaire suivante :

Midongy, le 7 décembre 1901.

Je viens de constater, au cours de la tournée que je fais actuellement dans la zone forestière, qu'il n'y subsiste plus un seul groupement insoumis.

Les Tambavalo comme les Andrabé ont été chassés de leurs repaires et jetés hors de la forêt.

Celle-ci est occupée par une ligne de postes liés entre eux qui y rend toute réinstallation impossible.

Les soumissions n'ont d'ailleurs été acceptées que sous la condition de la reddition des armes, de sorte que les anciens insoumis sont aujourd'hui désarmés.

Dans ces conditions, je juge que le moment est venu de procéder au désarmement général des populations soumises. Il n'y a aucun motif pour laisser entre leurs mains ces armes dès qu'il n'y a plus de groupes insoumis contre lesquels elles aient à se défendre. 11 suffit de laisser armés les quelques partisans nécessaires pour assurer la police.

La conservation de ces fusils par la population, même lorsqu'ils sont marqués et contrôlés, a le double inconvénient qu'elle peut toujours être tentée de s'en servir contre ceux qui en sont démunis et surtout que ces armes font l'objet d'acliats et d'échanges qu'il est presque impossible d'empêcher, de sorte qu'on apprend un beau jour qu'un pays qu'on croyait avoir désarmé se trouve réarmé.

Le fait vient de se produire chez les Hovalahy ny lantara (1) qui, après avoir été complètement désarmés, se trouvent avoir aujourd'hui 100 fusils, qu'ils ont notoirement achetés dans la région d'Ihosy et grâce auxquels ils ont prêté leur assistance à Tsiahoro.

Mais, pour que le désarmement ne soit pas un trompe-l'œil, il faut qu'il soit général, sans aucune exception; sinon les gens d'une région qu'on désarme s'en vont dans une région qu'on ne désarme pas ou bien que l'on désarme avec moins de rigueur.

Il n'y a pas d'opération qui demande à être faite avec plus d'unité et d'ensemble.

A partir du 1*"" janvier, les commandants des secteurs d'Ivohibé et de Midongy (cercle d'Ifandana), de Ranomafana et de Tsivory (cercle de Fort-Dauphin), de Betroka, de Benenitsa et de Tongobory (cercle de Tuléar), commenceront donc le désarmement complet de leur populations en retirant les fusils marqués et en procédant sans relâche à la recherche des fusils cachés.

Ils feront d'abord comprendre par des kabaiy à la population que celte mesure est la sanction naturelle de la. fin de l'insurrection, qu'elle n'a pour elle aucun caractère vexatoire, puisqu'elle s'opère simultanément et de la même façon dans les territoires voisins.

Pour que la sécurité soit absolument assurée, il convient, en

(1) Tribu particulièrement turbulente du secteur d'Ivohibé.

même temps que la re-mise des fusils, d'interdire complètement le port de la sagaie; elle présente tout autant de dangers en ce qui concerne les agressions de courriers, d'isolés, les vols à main armée; il importe donc de faire comprendre aux indigènes que, dans le monde entier, dans un pays bien policé, la première garantie de paix, c'est que personne ne circule armé.

Comme on le voit, il n'était pas fait mention dans ces instructions des secteurs de Behara, d'Ambovombé, du Faux-Cap,

ni du secteur Mahafaly, c'est-à-dire de la zone Exlrême-Sud- Ouest de Madagascar : c'est qu'en effet cette zone était en pleine pénétration militaire, que tout l'effort de nos troupes y était porté à ce moment, qu'elle se trouvait dans une des conditions énumérées plus haut, c'est-à-dire isolée du reste du pays par une véritable barrière militaire soit de postes, soit de troupes en marche, et que le désarmement partiel s'y faisait par la force, au fur et à mesure des opérations et sous les formes les plus diverses. Toutes les occasions y étaient saisies :

redditions d'armes imposées aux groupes qui nous avaient opposé une résistance armée, amendes pour vols de bœufs, première obligation de l'impôt sous forme de fusils.

En un mot, le désarmement s'opérait dans toute la zone acquise derrière un arc de cercle dont la concavité était tournée vei's la mer et qui allait toujours en s'en rapprochant.

Du 1" janvier au mois d'avril, les résultats obtenus étaient les suivants :

Fusils rendus :

Secteurs d'Ivohibé et de Midongy (zone forestière).... 4.284

Secteurs du cercle de Tuléar 1.390

Secteurs du cercle de Fort-Dauphin 2.317

Soit 7.991

soit près de 8.000 fusils dans les parties acquises à notre domination. La grande inégalité de ces chiffres vient de ce que les régions du Centre et de l'Ouest avaient déjà subi plusieurs désarmements partiels et qu'il n'y restait plus qu'un nombre d'armes relativement faible.

Quant au nombre de sagaies rendues, il se chiffre par plusieurs miniers.

Les fusils rendus étaient immédiatement détruits et les fers des sagaies transformés en « angadys » (1) au chef-lieu du secteur, symbole caractéristique de l'évolution accomplie.

Cette opération ne s'effectua pas sans velléités de résistance, qui n'en prouvaient que mieux d'ailleurs la nécessité; mais, comme les groupements insoumis venaient d'être disloqués, que tout le monde, amis et adversaires, était sous l'impression de notre irrésistibilité, il ne se produisit pas d'incidents sérieux.

D'autre part, pendant la même période, dans la zone en pénétration, 4.423 fusils étaient repris aux Antandroy par les divers moyens signalés plus haut.

Quant aux Mahafaly, il avait été jugé opportun de ne pas soulever la question tant que la soumission de Refotaka ne serait pas acquise, afin de ne pas risquer d'incidents pendant

(1) Bêches malgaches.

cette dernière période d'opérations. Mais l'on a vu plus haut qu'après que nous eûmes eu raison de Refotaka, Tsiampondy, chef des Mahafaly, venu pour la première fois à Tulear, proposait spontanément de commencer le désarmement de ses tribus. Convaincu du caractère définitif de notre établissement, enserré de toutes parts, sentant que désormais aucune résistance organisée n'était possible, témoin de ce qui se passait dans les régions voisines, il comprenait qu'il ne pouvait donner une meilleure preuve de son adhésion à notre régime. En un mot, le moment opportun était arrivé, tandis qu'il est évident que si, au mois de juillet 1901, lorsqu'il se présentait à mon bivouac, presque d'égal à égal, escorté de 2.000 guerriers, j'avais, avec mes 100 fusils, prétendu lui imposer le désarmement, il y aurait eu beaucoup de chances de provoquer un incident sans arriver à un résultat.

L'opération n'est du reste pas terminée, elle se poursuit actuellement sur tous les points et se fera vraisemblablement jusqu'à achèvement complet; mais elle exige toute l'activité, toute la fermeté, toute la patience des chefs de circonscriptions. Malgré tout, il faut être bien persuadé qu'il restera pendant longtemps encore, sinon toujours, des fusils et de la poudre cachés. Alors même que le désarmement intégral semblera terminé, il n'y en aura pas moins, au moment où l'on s'y attendra le moins, des coups de fusils tirés sur un courrier, un convoi ou des isolés.

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