‹ Dans les Alpes nouveaux récitsChapitre 3 sur 37 · LA FI LL R · texte numérisé non relu

LA FI LL R

Forage et s’efforcer de gagner F une des grottes

où le montagnard surpris peut se réfugier quand éclate la tempête.

L’air brûlant dévorait la fraîcheur des fleurs qui se courbaient alanguies; les feuilles repliées sur elles-mêmes souffraient sans gémir. Ni les arbres, ni la brise, ni les oiseaux, ni le petit monde des prairies ne chantaient...

Le soir, des nuages sombres s’avançant l’un vers l’autre avec menace s’entrechoquèrent bruyamment au milieu du silence. L’écho répéta et grandit le bruit de leur lutte. Pour les montagnards, ces nuages noirs sont pleins d’âmes des méchants trépassés qui se battent et font jaillir de leurs blessures les flammes de l’enfer. La fille du chasseur, avant la mort de son père, riait souvent de cette idée. Tout à coup la Songeuse se sentit possédée par elle. Les vieilles superstitions piémontaises entrèrent dans un cœur affaibli par l’épreuve. Mariane ne vit plus une tempête, mais le déchaînement des puissances infernales. Sa

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vieille amie la montagne tremblait de tout son grand corps; l’orpheline aussi trembla.

Qui sait ce qu’est devenue l’âme du cher trépassé? Se rappelant les vertus de son père, Mariane s’efforce de résister à ses craintes. Le chasseur d’aigles est un saint du paradis : sa fille peut- elle en douter? La bonne âme du vieillard, en quittant sa pauvre dépouille, a dû monter tout droit vers Dieu.

Pendant la dernière nuit, d’ailleurs, les chemins du ciel, pleins d’étoiles brillantes, ont paru à l’orpheline merveilleusement éclairés. Le mort ne s’est donc pas trompé de i*oute et il revit parmi les bienheureux. Bienheureux, qui plus que lui mérite de l’être ? Il a obligé souvent, donné beaucoup, sans jamais rien ' demander. Sa chasse n’a détruit que des animaux malfaisants, ennemis des troupeaux.

Oui, elle s’est envolée, l’âme du défunt, pardessus les nuages noirs! Ah! que le saint veille sur sa fille orpheline !

Les brebis et les chèvres effrayées par les

LA FILLE

éclats de la foudre escaladèrent toutes ensemble la barrière de la prairie et accoururent autour de leur maîtresse. Elle les enferma dans l’étable et cessa de travailler.

Pauvre fille ! elle a la fièvre , son corps souffre, son cœur s’agite avec violence et trouble ses pensées. L’orage, la fatigue l’ont brisée; son chagrin, le vent sans fraîcheur,

l’oppressent. La montagnarde se demande si '

l’existence est lourde à ce point quand on la porte sans aide. Elle supplie la Madone de la lui faire un peu plus légère, sans quoi elle en sera écrasée.

Mais le ciel empli comme une outre gonflée verse une pluie abondante. Mariane entre dans le chalet. Elle essaye de se reposer sur le lit du chasseur; aussitôt elle se lève. Un éclair brûlant pénètre dans la grande salle et l’illumine un instant d’une façon sinistre.

.L’orpheline allume une torche de résine. La

lumière chasse l’éclair, dit-on, et les esprits

mauvais qui courent à sa suite.

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Que d’inquiétudes les orages causent aux montagnards; combien de dégâts irréparables ils peuvent leur faire! L’orpheline pense à sa récolte, à ses terrasses sur le versant de la colline, élevées à grand’peine par son père.

Si quelque torrent se forme, elles seront détruites. Toute sa belle et bonne terre, amassée entre des murs de pierres sèches, sera entraînée comme de la boue jusqu’au pied du pic de Tende!

Malgré la pluie, les éclairs, les menaces de la foudre, malgré la tourmente, le chasseur d’aigles eût été, la sape sur l’épaule, une lanterne à la main, lutter contre la fureur de l’eau. 11 n’a point tant de peine aujourd’hui : il est au ciel, il ne verra plus les nuits noires, il n’entendra plus le tonnerre.

Si le mort est paisiblement couché dans la terre, si son âme est heureuse, pourquoi sa fille est-elle si tourmentée ? La pauvre enfant croit sentir à sa souffrance que son père souffre encore. L’âme du chasseur attardée

LA FILLE

peut-être est prisonnière au milieu des nuages noirs... Les âmes des méchants la battent et se vengent sur elle avec toute la cruauté que les mauvais ont pour les bons. Les heures du soir s’écoulent lentement. L’orpheline, pour le distraire, prend un livre, l’ouvre aux pages qui la charment le plus ; mais lire quand la fièvre brûle votre tête est impossible ; elle y renonce.

Secouée par le vent qui souffle avec rage et pénètre par la cheminée, la torche de résine ne jette qu’une lueur vacillante; des ombres mystérieuses glissent au plafond ; un drap de laine frissonne sur le lit du chasseur et se gonfle... La chèvre préférée de la montagnarde, détachée sans doute, frappe de ses cornes la porte qui sépare la salle du chalet de l’étable. Mariane lui ouvre. La pauvre bête, folle d’épouvante, se précipite vers le lit du chasseur avec cet instinct qu’ont les faibles de chercher les forts dans le danger. Ne trouvant pas son maître, elle pousse des cris

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lamentables que les autres chèvres et les moutons répètent. Mariane écoute avec frayeur ces plaintes et les sifllements de la tempête... Toutes les ombres qui courent autour d’elle préparent son esprit à quelque terrible vision ; son cœur, d’où le sang se retire avec tumulte, lui semble pareil à la roue d’un moulin qui tourne à vide ; il se fait dans ses oreilles et dans son sein un bruit qui bientôt domine tous les autres.

Le délire s’empare de ses esprits; son trouble et sa peur atteignent leurs dernières limites... Mais les bêtes se taisent; la chèvre s’élance vers la porte, au bas de laquelle on entend une respiration haletante. Qu’y a-t-il? On marche, on court sur le sol humide. Qui peut venir à cette heure, en ce lieu, durant cet orage ?

Le diable seul, ou quelque traînard qui, du haut de la colline, a vu de la lumière dans le vallon. La jeune fille reste clouée à sa place. On secoue la porte. Elle est si peu

LA FILLE

solide que, secouée encore une fois de la sorte, elle se brisera en morceaux.

— Qui est là ? demande faiblement l’orpheline.

— Ouvrez, ouvrez ! répond une voix impérieuse.

C’est la voix d’un homme jeune, d’un malfaiteur peut-être , qui va exiger de Mariane qu’elle lui donne l’hospitalité. Pourquoi, pourquoi son seul ami l’a-t-il abandonnée? pourquoi l’a— t-elle laissé partir? La jeune fille saisit sur la table le couteau de son père, le cache dans un des plis de sa jupe, et ouvre...

C’est la pluie elle-même, c’est un torrent qui entre! L’eau coule des vêtements de l’étranger comme du ciel et inonde la salle.

Un chien, semblable à celui de Paolo, tourne autour du voyageur, aboie joyeusement, tandis que son maître frappe des pieds, arrache son manteau, et jette son grand feutre loin de 'lui. Mariane tend les deux

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mains à cet homme. Chasseur ou brigand, c’est un ami.

— Soyez le bienvenu, balbutie-t-elle, en rougissant. Si vous m’aviez dit votre nom à la porte, je ne vous aurais point fait attendre.

— Étais-je sûr d’être bien accueilli le jour même où vous m’avez chassé ?

— Je ne vous ai pas chassé, signor. Ah !

que j’ai eu peur depuis votre départ !

— Moi j’ai souffert du froid, dit Paolo.

Mais puisque vous me recevez avec belle humeur, je vais oublier mon mal au plus vite.

Mariane allume un grand feu; la salle s’éclaire gaiement et les ombres disparaissent. L’orpheline va rattacher sa chèvre qui fuit le grand lévrier de Paolo; elle laisse entrebâillée la porte de l’étable. Les bêtes voyant le feu, l’hôte de leur jeune maîtresse, le chien luimême d’un peu loin, cessent leurs cris lamentables.

Avoir affronté la pluie dans la montagne et

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trouver un bon gîte, être accueilli en ami par une jolie fille, disposent le cœur le plus sombre et le moins attendri au contentement et à rémotion. S’être sentie abandonnée dans une maison déserte, avoir eu l’épouvante de sa solitude, de l’orage, des apparitions de l’enfer, de l’arrivée d’un brigand audacieux, et offrir l’hospitalité à un homme jeune, beau et brave, qui vous a pour ainsi dire sauvée du désespoir la veille, préparent le cœur le plus fier à la confiance.

— Chère Mariane, dit Paolo après qu’il se fut réchauffé, nous sommes libres tous deux, nous n’aimons ni l’un ni l’autre hors de ce petit coin du monde; savez-vous ce que nous devrions faire?

— Oh ! taisez-vous bien vite ! répliqua la

montagnarde.

— Je parlerai!... Nous devrions nous accorder à la façon des gens de Tende.

— Mais hier soir votre seule ambition était de devenir mon ami, reprit -elle avec ma-

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lice. Vous avez fait bien du chemin depuis!

— Oui, j'ai considérablement marché, dit le jeune Italien en riant, et je serais enchanté d’apprendre que cela m’a servi à quelque chose. Dites-moi que je me suis avancé vers mon but...

— Vers quel but, signor?

— Celui de me faire un peu aimer de vous.

— Un peu est chose facile après le service

que vous m’avez rendu.

— Mariane, chère Mariane, si déjà vous m’aimez un peu, essayez de m’aimer beaucoup.

— Beaucoup, dit-elle plus grave, c’est, je crois, impossible.

— Non, répliqua Paolo avec emportement, il faut que vous m’aimiez d’amour! Vous êtes la compagne que je cherche : étrange, sans parents, sans amoureux encore. J’aime les yeux noirs, brillants et hardis comme les vôtres; j’aime votre taille un peu forte et

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fière comme doit l’être celle de la fille d’un chasseur d’aigles; j’aime vos cheveux soulevés et indociles qui se. détordent et s’échappent sans cesse de leurs liens. Je vous ai rêvée avant de vous connaître, maintenant je vous veux! Votre douleur plaît à mon âme aigrie, votre solitude m’attire. Avec quelle joie, sur un mot de votre bouche, je délaisserai pour toujours l’existence que jé mène, Mariane; vous êtes l’encouragement au bien qu’il me fallait rencontrer!

— Mon Dieu! murmura la jeune fille, que va-t-il m’apprendre?

— Je serai chasseur d’aigles ou laboureur, selon ce que vous ordonnerez, continua Paolo en prenant les mains de la belle montagnarde. Ne me repoussez pas ainsi, cura mial Je vous jure de quitter pour vous mes compagnons que je méprise, et dont je suis à la fois l’esclave et le chef.

— Vous êtes?... balbutia la pauvre enfant défaillante.

du' CHASSEUR D’AIGLES.

— Léonardo le Vénitien.

— Sainte madone, gardez votre servante !

Il osait me parler d’accords! C’est trop de honte, trop d’épreuves! s’écria l’orpheline , que tant d’émotions accumulées brisèrent, ainsi que le vent brise les jeunes arbres.

— Mariane, je t’en supplie, sauve-moi, ou je me souviens que je suis un brigand!

Elle n’entendait plus. La tête renversée en arrière, et comme frappée par la foudre, elle s’affaissa sur elle-même et perdit connaissance. Léonardo la porta sur le lit du chasseur. La respiration de Mariane était difficile, presque éteinte; il dénoua les rubans de son corsage et détacha les lourdes jupes que les filles de Tende serrent autour de leur taille.

La beauté de Mariane lui apparut plus complète en ce désordre. Il crut voir quelque agate de la montagne dont les purs dessins, les fraîches couleurs éclatent aux yeux ravis lorsqu’on brise leur gangue grossière. La passion ardente, son avidité, ses audaces, en-

LA FILLE

vahirent les sens et le cœur de Léonardo, qui ne fit rien pour se dompter.

La pauvre Mariane eut pendant toute la nuit une fièvre violente, le délire. Mais le matin, elle s’endormit d’un sommeil profond qui devait effacer le souvenir de ses rêves.

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Léonardo, pour que les brebis et les chèvres , par leurs bêlements , n’éveillassent point la jeune fille, les avait sorties de bonne heure de l’étable et conduites dans la prairie.

La montagne est splendide après l’orage ; on dirait qu’elle a ouvert son grand sein pour respirer; elle est plus vivante, le sol fume, l’eau chante haut dans les torrents ; l’herbe et les fleurs courbées se relèvent avec des frémissements de plaisir; les chauds rayons du soleil, pressés, impatients, glissent à travers les feuilles humides et font disparaître à la hâte les traces de la pluie; toutes les bêtes crient, chantent, voltigent et* fêtent un beau

LA FILLE

jour. La paix règne de nouveau et déploie dans le ciel son magnifique étendard bleu.

Le Vénitien regarde la petite vallée; comme elle est calme, différente des gorges sombres, des hauts pics, au milieu desquels il mène cette vie pleine d’agitations, que les courses effrénées fatiguent outre mesure, que les ruses basses, les lâches attaques, les fuites honteuses déshonorent. Enfin, Léonardo est las de son métier de voleur ! Sa royauté, dont il était si fier autrefois, lui répugne aujourd’hui ! Les derniers actes de son commandement ne lui ont-ils pas démontré que l’homme avide de pouvoir est fatalement le sujet, le serviteur obéissant des mauvais instincts de ceux qu’il gouverne?

— Arrière ma royauté! Arrière! s’écrie Léonardo.

Souverain du col de Tende, chef à dix-neuf ans, le Vénitien s’est appliqué à faire revivre le type légendaire du bandilo italien. Ami des paysans, des faibles, ennemi de l’autorité

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par état, par goût, il est la terreur des gendarmes. Il a pour protégés les contrebandiers qui reviennent de France au printemps et pénètrent en Piémont par le col de Bruis.

Ces contrebandiers, honnêtes montagnards quelquefois, risquent de payer une forte amende pour faire leur provision de sel à juste prix , car le sel du bon roi Victor vaut le double du sel français.

Le paysage au milieu duquel s’accomplissent les exploits du Vénitien, son caractère, celui des hommes avec lesquels il a formé sa bande, gens simples, exilés vénitiens comme lui , tout s’est prêté à faire de Léonardo ce qu’on appelle dans les Alpes un bon bandit.

Cependant, depuis la fin de l’hiver, la bande du jeune chef s’est tout à coup grossie d’une autre bande, formée, on ne sait où ni comment, de déserteurs, de fripons, de repris de justice. Malgré sa répugnance, celle de ses amis, le Vénitien a été obligé d’enrégimenter ces malfaiteurs. A force de sang-froid, d’au-

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dace, il est parvenu durant quatre mois à défendre les voyageurs volés , à combattre l’influence des assassins, à vaincre la révolte dans sa troupe. Mais, hélas! il n’a pu faire que cette troupe ne se recrute chaque jour de scélérats plus corrompus, accueillis avec plus d’enthousiasme par les nouveaux enrôlés, avec plus de répulsion par les Vénitiens.

Depuis la formation de la bande de Léonardo, ses hommes se dispersent au printemps. La vie est alors peu coûteuse, facile en Italie, et les routes du col de Tende sont trop fréquentées vers le milieu de chaque été. D’ailleurs, des bataillons entiers de gendarmes se répandent dans la montagne et en occupent les refuges ; ils veillent sur les chasses du roi Victor. Léonardo ne reprend donc chaque année le commandement de sa troupe qu’à l’approche de l’hiver, au 1 er novembre.

Ce printemps, les Vénitiens, en se séparant de leur jeune chef, ne lui ont pas dit au re-

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voir, mais adieu ! Résolus à s’exiler plus loin de Venise, ils ont refusé de partager la responsabilité des crimes que commettra infailliblement la nouvelle bande de Léonardo à la saison prochaine. Ils sont allés à TSice, en France, chercher du travail et l’oubli de leurs méfaits. Léonardo, signalé à la frontière, n’a pu suivre ses compagnons.

Le voulait-il? Abdiquer un pouvoir, si misérable qu’il soit, est toujours difficile. Avant de congédier les hommes de sa nouvelle bande, le chef leur a donné rendez-vous pour le 1 er novembre aux alentours de l’auberge du col de Tende. Jusque-là, les bandits sont en vacances. Le Vénitien s’est donc réservé la possibilité de reprendre un commandement infâme si, durant l’été, ses bons scrupules succombent en lui sous la pernicieuse passion de l’autorité.

Errant à travers la montagne, caché par les pâtres, songeant à l’abandon de ses amis, à la scélératesse de ses recrues, Léonardo a

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rencontré Mariane, belle, singulière, éprouvée par la douleur, et seule au monde. Aucune femme n’avait encore ému ce cœur très-jeune et très-orgueilleux. Son arrivée au vallon après la mort du chasseur d’aigles, ses conversations avec la belle montagnarde, sa fuite, son retour pendant l’orage, ont frappé l’esprit du Vénitien avide d’imprévu, d’extraordinaire. Tant d’aventures l’avaient séduit, la grâce et la fierté de la fille du chasseur le charmèrent. Ce roman lui parut bien commencé. 11 se demanda s’il n’était pas temps encore pour lui de se détourner d’un chemin trop coupé de précipices ; il rêva une existence simple, cachée, et, dans ce frais vallon, des amours au cours paisible.

Hélas! durant la nuit, de même que la tempête a fait un torrent fangeux de l’eau limpide qui court dans le vallon, de même le courroux de Mariane a transformé la tendresse nouvelle de Léonardo en passion impure.

Mais, aussitôt après l’orage, on voit l’eau re-

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devenir claire et couler avec mollesse; seraitil donc impossible, après le tumulte des sens, de ramener la douceur dans l’amour? Toute cette belle sérénité de la nature, le lendemain d’un ouragan, répondait : Non, cela n’est pas impossible !

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Quoique le soleil fût déjà haut monté sur les collines, Mariane dormait encore. Léonardo s’assit à l’ombre de la vigne vierge sur un des bancs adossés au chalet. Il se plut à penser qu’il commençait avec un beau jour une ▼ie nouvelle, et laissait la tourmente derrière lui.

Voici Mariane! Appuyée à la porte de la grande salle, elle cherche quelqu’un dans le vallon; elle ouvre la bouche pour appeler...

Une pâleur subite envahit son beau visage.

Le nom de Paolo arrive faiblement à ses lèvres. La fille du chasseur porte avec effroi les mains à son front; d’affreuses images pas-

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sent devant ses yeux... Mais, considérant le ruisseau grossi, l’herbe humide, elle dit bientôt : « Quel épouvantable orage ! » Alors elle songe aux éclairs, au vent, à la pluie, aux cris de ses bêtes, à sa fièvre; elle sourit de ses craintes, ses joues perdent leur pâleur, un voile épais s’étend sur ses rêves...

Léonardo n’a vu Mariane qu’abattue par le chagrin et par les veilles; la brise de la montagne, le repos, rendent au teint bruni de la jeune fille les fraîches couleurs des jours tranquilles. Son beau regard un peu nonchalant semble avoir gagné dans les larmes plus de limpidité; sa bouche gracieuse et fine aspire l’air pur avec des mouvements enfantins, sa poitrine se gonfie, éclate sous les rubans mal noués de son corsage.

Cette grande beauté, jeune, forte, franche, de la fille du chasseur d’aigles, inspire à Léonardo une admiration sans réserve, un amour sincère. La reconnaissance envers le vieux destin, qu’il a tant de fois maltraité, entre

LA FILLE

dans son cœur et le pénètre de part en part.

— Mariane , dit-il à travers le feuillage, ton serviteur est là î

Elle jette un cri de frayeur.

— Mes rêves sont-ils vrais? Depuis quand êtes-vous revenu? Avez-vous passé la nuit dans le chalet? demande avec emportement la jeune fille sans attendre les réponses de Léonardo*

— Calme-toi, ma bien-aimée, lui répond le jeune homme qui sort du feuillage, entoure de son bras la taille de Mariane et l’attire sous la tonnelle. Assez de tristesse, assez de pleurs; que m’importent tes rêves! L’orage est passé, le ciel sourit, ton père est un saint et chante les louanges de Dieu ! N’essaye pas de m’échapper... Je veux te voir! Ta beauté m’est nouvelle; je te connais si peu ! Je t’aime, et mon amour me ravit. Chère Mariane, je vais devenir excellent pour toi, bon pour moi. Tu sais ce que c’est qu’une fée; eh bien! tu es la fée de mon existence. Tu as frappé sur

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mon âme avec une baguette magique; elle était violente comme la révolte, tu Tas faite tendre comme l’amour. Je t’aime... tu me sauveras, n’est- ce pas?

Jamais la pauvre orpheline n’a senti un pareil souille glisser sur elle ! Les chaudes brises d’août qui anéantissent les forces du travailleur le plus courageux sont moins brûlantes.

Le bras de Leonardo l’enlace et paraît à la jeune fille une chaîne de fer qu’elle n’essaye pas de briser. Tout son corps frissonne; elle penche sur l’épaule du Vénitien sa tête appesantie; ses yeux se ferment, et ses lèvres ne résistent plus aux baisers.

— Tu m’aimeras, murmure-t-il de sa voix caressante.

— Je t’aime, dit-elle bien bas.

• Paolo heureux, enivré, secoua la tête, comme pour la débarrasser d’un mauvais souvenir.

— Au travail, au travail! s’écria-t-il; debout, paresseuse! est-ce ainsi que des labou-

LA FILLE

reurs doivent perdre leur temps à jaser ! On se dit en travaillant d’amoureuses paroles. 11 faut que les brins d’herbe qu’on fauche, les grains qu’on sème, les fruits qu’on cueille, la moisson, tout me serve de prétexte, à moi, pour conter mon amour à Mariane?

— Au travail donc ! répéta-t-elle gaiement.

Elle se coiffa d’un grand chapeau niçois doublé de rose qui répandit sur son visage de jolies lumières; puis se débarrassant de sa jupe de dessus, de son étroit corsage, elle alla travailler, la poitrine recouverte seulement d’un fichu de soie, et ses beaux bras nus.

Léonardo, lui aussi, retira sa veste pour avoir les mouvements plus libres, et il échangea son feutre noir contre un chapeau d’osier finement tressé que portait le père de Mariane.

Ce qui pressait le plus, c’était de cueillir des cerises pour les faire sécher au soleil, et de bêcher un champ dans lequel on pouvait

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encore semer des pois tardifs. Léonardo voulut que Mariane cueillît les cerises, et il commença de bêcher le champ avec un grand courage, avec trop de courage même! Les apprentis dans les travaux de la terre déploient toujours une force excessive; pour bien labourer, il faut être lent, grave, trèsmesuré. Au bout d’une demi-heure, le pauvre commençant avait déjà les reins brisés. Tout courbé, le front ruisselant de sueur, il regardait parfois la montagnarde, qui souriait malignement. Celle-ci, perchée sur un arbre à quelque distance de son ami, lui jetait des bouquets de cerises pour l’obliger, disait-elle, à se reposer un peu.

Mais Léonardo s’était donné une tâche, et, cette tâchée finie, entendait qu’on le récompensât de sa peine par de gros baisers. Vraiment il fallait qu’il y tînt fort à ces baise rs* pour fendre la terre avec tant d’ardeur.

Quand le soleil et la montre de Léoqardo marquèrent midi, les deux amoureux rappor-

te

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tèrent au chalet, dans une corbeille à deux anses, toutes les cerises que la jeune fille avait cueillies. Le grand lévrier du Vénitien les précédait en aboyant. On déjeuna sous la tonnelle dont Léonardo chérissait l’ombre, et l’on mangea les cerises de Mariane. Qu’elles étaient douces, mûres à point, belles, délicieuses !

La fille du chasseur d’aigles avait cet esprit alerte, vif dans les réponses, qu’ont la plupart des montagnards de la chaîne de Tende.

Son babillage amusa Léonardo. Pour elle, éblouie par la conversation du Vénitien, séduite par l’éclat de ses beaux yeux, touchée de son tendre amour, elle s’efforcait de ne pas se souvenir, de ne pas prévoir, de ne pas interroger. Ils parlèrent longuement de la récolte. Les lentilles ne rendraient pas beaucoup, mais en revanche les foins seraient magnifiques. Le seigle couché par l’orage se faucherait difficilement, mais les épis étaient lourds et nombreux. En somme, l’hiver pro-

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chain n’était pas exposé à trop de privations.

L’hiver! ce mot glace la gaieté des amoureux qui se taisent en même temps... La fille du chasseur fronce les sourcils; ses yeux s’emplissent de terreurs; sa main crispée s’attache à l’épaule de son ami.

— L’hiver! répète Mariane; je ne l’ai pas rêvé, tu es Léonardo le Vénitien !

— Oui, reprit-il, se croyant certain alors d’être aimé, j’ai été- chef de bandits durant cinq hivers, je ne le suis plus, je ne le redeviendrai jamais! Auprès de toi, déjà, je ne puis songer sans amertume, sans dégoût, sans honte, à ma vie passée. Je te jure, Mariane, que je n’ai point commis de crimes, seulement des erreurs, des fautes, et que j’ai fait du bien tant que j’ai pu. Encourage-moi au repentir, il me semble que la réparation m’est encore permise.

— Serait-ce vrai, balbutia- t-elle, ce qu’un contrebandier, ami de mon père, nous apprit

LA FILLE

de vous quelques jours avant notre départ de San -Daim as?

— Que vous apprit-il, Mariane?

— Que vous êtes bienfaisant, ami des pauvres et des faibles.

— J’avais sans doute rendu service à cet homme.

— Oui. Il était fier de vous connaître. Four moi, j’accablais de mes reproches celui qui parlait du Vénitien avec admiration. Un brigand, lui dis-je, ne peut faire que le mal, surtout s’il commande aux autres, parce que les brigands chpississent d’ordinaire pour les commander le plus mauvais d’entre eux.

— Et mon ami le contrebandier, que répliqua-t-il à ce discours?

— Que vous n’êtes point un méchant, que vous avez été obligé par les poursuites de l’Autriche de vous cacher dans le col de Tende, et que, réduit à la misère par la dureté de vos parents, vous êtes devenu un voleur. Il ajouta que vous n’avez jamais tué personne,

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et que, cet hiver même, vous avez empêché une bande de malfaiteurs de commettre des

crimes dans la montagne. Mon père, à cela,

repartit, je m’en souviens! «Les nouveaux venus tueront Leonardo, et si tout ce qu’on dit de ce bon bandit est vrai, ce sera dommage! » Dommage! m’écriai-je révoltée. Ah!

vous aimez les brigands, mon père! Moi, je voudrais pouvoir les tuer tous, comme des bêtes malfaisantes. Autrefois les chevaliers leur faisaient la chasse ; pourquoi les chevaliers n’existent-ils plus? Maintenant, ajouta Mariane, d’un air sombre, je fais comme le contrebandier, comme mon père, je m’applique à trouver beau dans sa conduite, vrai dans ses paroles, un bandit, un brigand ! Où cela me conduira-t-il?... Tout droit à la honte!... Combien de temps ai-je résisté au charme du mal? Un jour et une nuit!...

Encore, si j’écoutais la voix de mes rêves, continua- 1- elle avec égarement, elle me dirait : « Mariane, es-tu certaine d’être au-

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jourd’hui l’honnête fille que tu étais hier? »

La montagnarde, l’œil sec, se tordait les mains avec violence. Elle alla se jeter la face contre la tombe de son père, criant des mots sans suite, appelant à son aide le saint qui resta sourd.

Léonardo, depuis l’aurore , avait joui avec délices de cette existence calme et facile. Le souvenir de ses luttes, de ses haines, s’était en quelques heures éloigné de son âme. La solitude le travail , la compagnie d’une belle amoureuse lui eussent fait oublier bien vite sa passion du commandement. La brusque résistance de Mariane, ses insultes, lui rappelèrent trop vite comment il savait imposer à la rébellion sa volonté dominatrice.

Debout, impatient, il regardait la fille du chasseur d’aigles se rouler sur la tombe de son père. La faiblesse de Mariane l’eût profondément attendri, ému; sa colère l’irritait. Il se disait que cette jolie fille n’était pas à lui, qu’il faudrait chaque jour la reconquérir.

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Ah ! la conquête, il en était las comme de son métier de brigand. 11 avait trop longtemps exigé, volé. Comme il eût aimé celle qui . après avoir été prise, se fût offerte , donnée !...

11 s’approcha de la jeune paysanne.

— Mariane, lui dit-il d'un ton dur et hautain, tu peux par un mouvement généreux nous sauver, par ton orgueil nous perdre.

Choisis vite!

— Il n’y a qu’un salut pour moi, répondit-elle, c’est d’échapper à ton amour.

— Si tu veux aimer encore Paolo Ricci, il fera de toi sa femme! ajouta le Vénitien en essayant une dernière fois de la calmer et de se contenir.

Elle se releva audacieuse et méprisante.

— Votre femme !

Il lui saisit le bras, et le serrant à le briser :

— Sois donc plutôt une fille déshonorée par un brigand ! dit-il.

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— Dieu saint ! il ne m’est plus permis de douter de ma perdition ! s’écria Mariane. Ce n’était pas la fièvre, le délire seulement qui épouvantait mon sommeil; c’était le crime.

A présent, aimer serait faire grâce ! La mort, la belle mort, me plaît mieux que cette vie d’épreuves et de souillures ! Devenir la proie des loups est moins affreux à ma pensée que d’être la proie d’un voleur !

S’arrachant à l’étreinte brutale du Vénitien qui s’efforce en vain de la retenir, folle d’exaltation, elle s’élance vers le chalet. Que va-t-elle y faire ? Léonardo la suit.

Le couteau du chasseur d’aigles est sur la table; c’est ce couteau quelle vient chercher ! Elle le saisit avec violence, l’appuie

sur sa poitrine... Ah ! sa main se contracte

et résiste. Le sang rougit son fichu de soie ; mais la plaie refuse de se faire profonde î Des sanglots s’échappent de la gorge serrée de Mariane ; des larmes inondent son visage; elle s’irrite contre elle-même, s’accuse de la-

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cheté, se dit que la honte veut être lavée avec du sang, non avec des pleurs, et cependant le couteau tombe à ses pieds.

Léonardo est auprès de celle qu’il aime : il déchire son fichu. Heureusement la blessure est légère! il la baise avec passion. L’essai de la mort que la fille du chasseur vient de faire pour échapper au déshonneur provoque son respect. Les larmes, la faiblesse, l’attendrissennent de Mariane lui donnent l’assurance d’une conquête définitive.

Mais la victoire acceptée fait naître dans le cœur d’un conquérant généreux le désir de relever le vaincu. Il est triste de voir dans le fier adversaire de la veille un esclave humilié. Léonardo, absous, vit aussitôt son âme tourmentée par un immense désir de réparation, et il se jura d’épouser la fille du chasseur d’aigles.

LA. FILLE

Mariane se demandait sans cesse comment Paolo, avec son esprit, sa bonté, avait pu devenir un voleur. Plusieurs fois elle le pria de lui conter son histoire. Réfléchissant un matin que le récit de ses aventures ne pouvait le diminuer aux yeux e la belle montagnarde, il fit sa confession entière :

— Je suis , dit-il, le fils d’un orfèvre de Venise. J’avais dix-neuf ans lorsque je formai le sérieux projet, avec vingt jeunes garçons de mon fige, de renverser la domination de l’Autriche. Mon père était riche ; seul, j’étais instruit. Mes compagnons, fils de pêcheurs, m’obéissaient aveuglément.

DU CHASSEUR D’AIGLES

— Êtes-vous enfant unique, Paolo ? demanda Mariane, trouvant que son ami ne lui parlait pas assez de sa famille.

— J’ai quatre frères bien établis à Venise.

Patriote farouche comme les très-jeunes gens, je leur reprochais continuellement avec aigreur leur tranquillité. Peut-on vivre heureux et calme sous la domination de l’Autriche ! m’écriais-je à chaque heure du jour. Toutes les épithètes dures, insolentes, douloureuses pour des cœurs vénitiens, je les adressais sans cesse à chacun de mes parents. Je les troublais, je les faisais souffrir. Craignant que je ne les compromisse sans profit pour notre cause, ils essayaient de m’apaiser par des raisonnements que j’appelais intéressés et honteux. Bref, je crois que mon père, ma mère, mes belles-sœurs, mes frères, me désiraient depuis longtemps où l’Autriche m’envoya bientôt ; hors de Venise. Ils m’avaient souvent demandé de voyager, et ne m’eussent point 'marchandé l’argent. Moire

LA FILLK

complot découvert, mon exil prononcé, ils m’offrirent de me faire une rente. Je refusai leurs dons avec indignation. Plus amer après la défaite, je ne pardonnais pas à leur égoïsme d’avoir eu raison contre moi. Je me crus un homme supérieur aux autres hommes, une âme généreuse et méconnue, une de ces natures que le monde mal gouverné n’a pas le droit de réglementer, et je me mis sans remords, sans hésitations, hors la famille et hors la loi ! J’avais dix-neuf ans, Mariane, ne l’oublie pas. Mes compagnons, dont je continuai d’être l’oracle, enhardis par mes beaux discours, fortifiés par mon audace, me suivirent dans la chaîne de Tende. Je leur enseignai des maximes d’honneur pleines de fantaisie qu’ils acceptèrent sans les discuter, toujours soumis à mes vouloirs , toujours convaincus de mes bonnes intentions, et passionnément attachés à ma personnne. Si autrefois, continua un peu tristement le Vénitien, à l’époque où je n’étais coupable que de

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trop d’enthousiasme pour une noble cause, mon orgueil a repoussé les secours de mes parents, tu comprends, Mariane, avec quelle exigence, le respect que je dois aux miens, le peu de dignité qui me reste, m’ordonnent à présent de me laisser oublier par ma famille, jusqu’à ce qu’une belle action soudaine ou une longue repentance m’aient relevé dans ma propre estime.

— Je comprends très-bien, mon Paolo, dit Mariane joyeusement, et je veux que tu ne doives rien maintenant qu’à notre travail et à notre amour.

— Consens-tu, aujourd’hui, à devenir ma femme ?

— Je le désire avec passion ; mais où et comment veux-tu que nous nous épousions ?

— J’ai rendu quelques services au curé

de Limone, répliqua Paolo. Il est l’oncle d’un de mes compagnons vénitiens. Cent fois, il est venu au milieu de ma bande pour la prêcher, nous promettant, si nous nous con-^

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vertissions au bien, d’obtenir notre grâce .lorsqu’à l’automne le roi Victor chasse dans la montagne. J’irai chercher le vieux curé de Limone ; je lui dirai que je quitte, pour t’épouser, le métier de bandit, et il nous mariera, j’en suis certain !

— Va, cher Paolo, et que notre amour te garde ! Si ce mariage me condamne aux yeux de beaucoup de gens, il me purifiera devant Dieu et mon père. Pars donc pour Limone , sors du vallon de bonne heure. Autour d’ici, tu ne cours aucun danger ; mais jure-moi de ne marcher que la nuit sur la route du Col.

— Je veux être heureux, je serai prudent.

11 dit adieu à Mariane et quitta le vallon, content comme un homme qui va faire la pre- * mière bonne action de sa vie.

Mariane éprouva plus d’apaisement que de tristesse après le départ du Vénitien. La Songeuse trouvait un certain plaisir à se sentir

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seule pour penser librement aux épreuves quelle avait subies depuis huit jours. Elle employa toutes les ressources de son esprit a réfléchir sur sa situation, à juger Léonardo. Ces réflexions et ce jugement ne furent point contraires à son amour. Mariane, en rêvant d’un mari, comme rêvent toutes les jeunes * filles, n’avait jamais entrevu à ses côtés un montagnard grossier. Quoique chasseur d’aigles, quoique aimant à lire, écrivant bien l’italien, son père lui-même ne lui paraissait point un modèle pour l’époux quelle désirait. Léonardo, par sa conversation, par son air distingué, par son amour passionné, par ses aventures, réalisait bien cet être exceptionnel, demi-réel et demi-fantastique, résumé étrange des qualités et des défauts de vingt héros de contes. Mais Paolo était un bandit! Mariane valait-elle plus? Un bandit de la condition de son amant n’était-il pas l’égal, sinon le supérieur, d’une fille humble, ignorante et pauvre ? 11 connaissait les belles

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dames de Venise, et il avait choisi Mariane ; il était revenu vers elle ; il avait travaillé, labouré, pour lui plaire ; il allait lui donner son nom de Paolo Ricci ! Tout cela ne devaitil point faire pardonner une offense dont le coupable cherchait avec ardeur la réparation?

■ Oui, cent fois oui ! D’ailleurs, le destin commun de Paolo et de Mariane était écrit en gros caractères. Comment se tromper dans cette lecture? La mort subite du chasseur d’aigles, l’apparition du Vénitien, les visions terribles de Mariane anéantissant sa volonté, l’amour de Léonardo, son désir d’une existence plus calme, la solitude de Torpheline, l’indillérence de cœur des deux jeunes gens jusqu’à leur rencontre, tout leur disait :

« Soyez l’un à l’autre! » Si le ciel par la voix du vieux curé de Limone approuvait leur union, l’avenir leur réservait assurément

le .bonheur.

Mais Paolo reviendra- t-il? Que la nuit s’écoulera lentement à l’attendre, et que les

DU CHASSEUR D’AIGLES

heures du lendemain seront longues! 11 est âgé, le curé de Limone. Fasse le bon Dieu qu’il soit vivant encore, et que le Vénitien ne soit pas surpris par les gendarmes du roi !

La Songeuse laissait son esprit courir à la suite de Paolo et tourner autour de lui comme faisait le grand lévrier du Vénitien. Sa faucille était immobile dans sa main inactive; # elle ne coupait plus l’herbe haute et fleurie.

Vers le soir, Mariane ferma les yeux pour mieux suivre Paolo, qu’il lui semblait voir trop vaguement les yeux ouverts... Elle s’endormit jusqu’à l’aube et s’éveilla le cœur plein d’espérance et d’émotion tendre.

Après le repos, le travail. L’un aussi bien que l’autre trompe l’-attente. La fille du chasseur d’aigles, très-occupée, passa le jour aisément. Quand tombèrentles ombres du second soir, elle vit venir la nuit sans effroi et sans fièvre.

De beaux bruits animaient le vallon ; le frémissement des feuilles, toujours doux à

LA FILLE

entendre, le murmure de l’eau, les cris des petites bêtes, la voix des rossignols, nombreux dans les solitudes boisées, et qui chantent, disent les pâtres, des cantiques sur la grandeur de la montagne. Une lumière étrange, glissant à travers les mélèzes noirs, éclairait le flanc des collines et le dessous des bois. La lune se leva énorme, entourée de nuages d’un jaune sombre, à qui elle semblait faire la * chasse et qu’elle dévorait avidement. Dans la salle immense du ciel, les étoiles brillantes glissaient les unes derrière les autres, comme en une danse mesurée et cérémonieuse. Tout était à la fois clair, voilé, mystérieux, et pareil aux paysages que les contes montrent à l’esprit, lorsque les chevaliers pénètrent dans le royaume des fées bienfaisantes pour chercher le talisman qui doit leur rendre le cœur d’une princesse.

Le rossignol chante! Mais une autre voix jeune et vibrante domine la sienne... c’est la voix du Vénitien, c’est l’époux! Il se montre

DU CHASSEUR D’AIGLES

aux yeux ravis de sa bien-aimée. Ah ! le curé de Limone n’est point avec lui... Le curé de Limone est mort!

À cette nouvelle, la fille du chasseur eut un dernier mouvement de révolte; mais la résolution sincère que Paolo montrait de l’épouser triompha de ses résistances. Il voulait se remettre en route pour aller chercher le curé de la Giage ou celui de Tende. La montagnarde savait trop bien qu’en montant jusqu’à la Giage ou en descendant jusqu’à Tende, le Vénitien serait infailliblement pris par les gendarmes. Elle s’opposa donc à ce départ, et remit à la fin des chasses du roi l’époque de son mariage.

Quelques jours suffirent à Paolo pour dissiper les tristesses de Mariane. Ils reprirent gaiement leur vie de tendresse et de travail. Jamais cœurs ne furent plus épris, amants plus désireux de s’améliorer; jamais chaumière ne fut plus ornée de verdure, jamais nid si bien caché au fond des bois.

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