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JC

LA FILLE

La paix, la solitude pour l’esprit, l’amour pour le cœur, l’air pur et le travail des bras pour la santé, voilà de beaux apports dans un jeune ménage , et ce que la fortune donne rarement. Pour le plaisir des yeux, une fraîche campagne, un vrai jardin, où nulle fleur ne fleurit sans être admirée. Aussi quelle ardeur à s’épanouir !

Sur le bord du ruisseau s’entremêlent les myosotis aux pétales mignons, au feuillage lin et pâle, et les « aimez-moi » à la feuille épaisse, au grand œil bleu effrontément ouvert. Les reines-des-prés, toujours debout, un pied dans la terre, un pied dans l’eau, regardent passer avec indifférence ces fleurs roses tremblantes qu’un souffle humide détache de leur tige et que le moindre courant emporte à la dérive, les racines en l’air. Dans la prairie s’étalent par milliers des lavandes au parfum insolent, de lourdes marguerites, hères comme toutes les grosses fleurs, des clochettes blanches qui n’ont de clochettes

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que le joli nom, puis des scabieuses violettes, des bluets tout roses, des chardons tout bleus et des boutons d’or reluisants. A travers l’herbe pressée, on aperçoit les luzernes blanches ou roses et le trèfle jaune avec sa fleur pareille au tricorne d’un gendarme, puis le petit serpolet en légions qui se faufile sous les grandes lavandes et se donne beaucoup de peine pour faire monter ses senteurs plus haut que celles de ses rivales. La tige bienfaisante du lin semble défier le bleu inutile du myosotis; le champ grave des pommes de terre se couvre de coquettes fleurs lilas; les fèves communes répandent une odeur fine et enivrante. Les rochers, eux aussi, ont voulu se vêtir de beaux habits pour fêter les amours de Mariane ; toutes leurs crevasses sont emplies de jeunes buissons de rhododendrons aux bouquets un peu sévères de forme, mais charmants de couleur. Sur les versants escarpés se déploie le gazon des pariétaires.

Enfin, dans la forêt, les vieux sapins chauffés

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par la chaleur du jour répandent leur fortifiant parfum de résine. Sous leur ombre épaisse les ronces donnent des fruits , et parmi les pierres moussues se dressent sur leurs petits pieds des fraisiers chargés de fraises.

Le Vénitien, pénétré par cette poésie de la montagne que la Songeuse comprenait merveilleusement, laissait éclater son enthousiasme et son émotion.

-t Ce qui me plaît dans les fleurs, disait Mariane , c’est moins leur odeur que leur visage. J’aime à voir en elles, comme aux tournois des chevaliers du vieux temps , des dames qui luttent de beauté. Je les juge toute seule, je les fais reines ou esclaves, à mon gré. Des messagers toujours prêts, mais un peu désobéissants, les papillons, portent de ma part la gloire ou l’humiliation à celles dont le sort est entre mes mains.

Durant les beaux soirs, le Vénitien et son amie, couchés sur l’herbe, après une longue

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journée de travail, jasaient ainsi des heures entières. Ils avaient répudié le passé. Amoureux du présent, ils ne l’oubliaient que pour songer à l’avenir.

— La montagne est bien séduisante, je l’aime, et j’y suis heureux! répétait souvent le jeune homme; mais je la quitterai avec plaisir pendant quelques mois. Nous irons, Mariane, nous asseoir sur les bords de la Méditerranée, chère aux Vénitiens. As-tu vu quelquefois des hauteurs du pic de Tende se dessiner au loin les rives de la mer d’azur, les masses grises des oliviers, et, comme des prairies d’herbe sombre, les champs d’orangers?

— J’ai vu tout cela, répondait-elle, j’ai contemplé le ciel de Provence, celui d’Italie, et je préfère la chaîne de Tende.

— Nous y reviendrons.

— Mais qu’importe ! reprenait Mariane.

. N’es-tu pas exilé toi-même? Je dois désirer une souffrance que je partagerai avec toi.

— Ambitieuse, tu veux te faire trop aimer.

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Le fils de l’orfévre de Venise promit à sa compagne qu’il irait rejoindre ses vingt compagnons vénitiens en France; qu’une lois au milieu d’eux, il rédigerait et ferait signer par les vingt hommes de sa première troupe une demande en grâce adressée au roi Victor, et dans laquelle, suppliant le roi de lui permettre de rentrer en Piémont avec ses amis pour y vivre honnêtement, il renierait toute participation de lui et des siens aux exploits de la nouvelle bande du pic de Tende.

Mariane ne doutait pas que le roi Victor ne pardonnât à des Vénitiens, exilés par P Autriche, bons bandits et repentants.

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Elle espérait donc revenir au printemps de l’année suivante habiter avec Paolo son chalet dans le vallon.

Heureux, aimés, contents d’eux et de leur amour, ils jouissaient pleinement d’une existence faite à leur goût et s'efforcaient d’en bannir tous les soucis. Quand le bruit du cor royal résonnait sur les hauteurs du pic de Tende, Mariane accourait auprès de son cher Paolo, et, peureuse, l’entraînait pour le cacher dans le coin le plus sombre de la chaumière. Lui résistait, disant qu’il voudrait être arrêté et conduit au roi, qu’il obtiendrait plus tôt sa grâce. — Sa grâce! reprenait Mariane.

H n’était pas encore assez obéissant pour la mériter.

Dès que la fille du chasseur parlait sérieusement, elle tenait un autre langage. Paolo faisait de tels efforts pour devenir meilleur, qu’il eût été difficile de ne pas reconnaître que son amour lui-même était dominé par un immense désir de perfectionnement*

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Le bonheur est une grande école. Heureux, apaisé, l’ancien chef de bandits apprit à se juger. 11 eut confiance en sa conversion, se

sentit à chaque instant plus résolu dans sa volonté de pratiquer le bien, et s’émerveilla de ne retrouver en lui ni aigreur, ni tristesse, ni dégoût. Il parvint même à penser aux ennemis de Venise sans «colère. En était-il moins bon Vénitien? Non. Sa passion politique, au lieu de bouillonner et de s’échapper comme une eau sans issue, s’écoulait calme en un lit profond , attendant l’heure où sa force devînt utile. Son cœur attendri, en perdant ses impatiences, n’avait point perdu son avidité de dévouement à la libération de Venise. Mais l’amour lui mit tout à coup dans l’âme une sorte de pudeur patriotique. Il se dit que l’action pour une noble idée n’est point permise aux étourdis, aux exaltés qui

risquent de la compromettre. Défendre une

grande cause ne doit pas être non plus un sentiment intéressé. Tout homme perdu de

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réputation, qui trouverait en son patriotisme un moyen trop facile de se relever dans l’estime des autres, n’a pas le droit de servir sa patrie. Donc, pensait le Vénitien, Léonardo le bandit sera complètement réhabilité à ses propres yeux avant de redevenir un ennemi actif des Autrichiens, qui ne font pas à Venise autre chose que ce qu’il faisait lui-même sur la route de Tende à Cunéo.

Paolo redisait souvent à son amie qu’il avait rencontré cette fée bienfaisante, à la réalité de laquelle tant de gens, pour cause, refusent' d’ajouter foi, et que tant d’autres cherchent en vain toute leur vie. Le jeune homme rap- , portait i\ sa tendresse pour Mariane les progrès accomplis dans son caractère; il croyait

découvrir que l’amour est le grand moralisateur, la religion par excellence.

Mariane ajoutait que l’amour, en agrandissant le cœur, agrandit l’esprit. La montagnarde dépassait chaque jour sa propre mesure d’intelligence et de sentiment. Avec une

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a rdeur sans cesse en éveil, elle s’appliquait à co mprendre les idées de son ami, à lui rendre bonheur pour bonheur.

Quand les seigles jaunirent, il fallut travailler beaucoup, et les amoureux travaillèrent. Tout se finit à temps et bien î Mais .

après la moisson et les semailles, la triste inquiétude fit sa rentrée dans le vallon et dans l’âme de la fille du chasseur d’aigles.

Les messagers des pâtres pouvant descendre d’un moment à l’autre, il fallait que Paolo s’éloignât du chalet. Le cor du roi ne résonnait plus sur les hauteurs du pic de Tende.

Si le Vénitien tardait davantage à sortir du Piémont pour gagner la France, il s’exposait à rencontrer des gendarmes autour des frontières ou quelques-uns des hommes de la bande criminelle qu’il voulait fuir.

Trois mois de lune de miel s’étaient écoulés depuis la venue de Paolo dans le vallon, et, pareil à la lune de la montagne, leur amour avait dévoré tous les nuages.

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Parjer de séparation devenait pressant.

Mariane en parla. Elle possédait mille francs que le chasseur d’aigles promenait de San- Dalmas au chalet, attendant une occasion de les placer par l’achat d’un bon morceau de prairie. La jeune paysanne obligea son cher Paolo de prendre la moitié de cet argent, afin qu’il n’eût à souffrir d’aucune privation, pendant son voyage.

Tout était prêt pour le départ du Vénitien.

' Chaque soir, il jurait à son amie qu’il lui dirait adieu le lendemain. Elle promettait d’aller le rejoindre à la première nouvelle de son arrivée à Nice, et le suppliait de partir. Laisser Mariane exposée à. tous les dangers de la solitude paraissait impossible à Léonardo.

Désolée de ces retards, inquiète, la jeune femme lui proposa de l’accompagner.

11 refusa, et, cherchant une excuse à sa faiblesse, il essaya de prouver à sa compagne que sa résolution avait toujours été de 11 e la quitter que le premier soir de novembre*

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époque du rendez-vous donné par lui à ses recrues. Les brigands devaient l’attendre aux alentours de l’auberge du Col. Il voulait profiter de leur réunion pour passer en France.

Les gendarmes et les douaniers, prévenus par leurs espions de ce rassemblement, ne le chercheraient pas à la frontière.

Le 1 er novembre fut un triste jour pour les deux amants. Mariane, plus confiante que Paolo, s’efforça de voir dans ces adieux l’assurance d’une prochaine réunion et d’une félicité complète.

< Quand l’heure de la séparation eut sonné, le Vénitien, après avoir cent fois embrassé Mariane, appela son lévrier Fanti, dressé à prévenir ceux qu’il accompagnait de l’approche des gendarmes. Fanti pouvait être d’une grande utilité à l’ancien chef de bandits dans 1 le voyage difficile qu’il allait entreprendre. Mais le lévrier ne répondit pas à l’appel de son maître. Qu’était-il devenu? Mariane se souvint de l’avoir vu la veille courir dans la

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direction du pic de Tende. Paolo s’inquiéta de la disparition de son chien et perdit des instants précieux à le chercher.

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