‹ Dans les Alpes nouveaux récitsChapitre 5 sur 37 · I.A F IL LU · texte numérisé non relu

I.A F IL LU

Lévrier de race pure, Fanti était vaniteux, léger de cœur. Depuis trois mois, il s’ennuyait à en mourir. Couché tout le jour au soleil, bâillant, enfermé entre des collines, il regrettait son métier de chien de bandit. Les rires de Leonardo, ses chansons, sa gaieté, témoignages de son bonheur, n’avaient pas un seul instant ému l’égoïste lévrier; la douceur de la voix de son maître, au contraire, l’irritait. Le chef, obéissant à une femme, ne commandant plus, perdit tout prestige aux yeux du chien.

Lorsque le froid revint, Fanti, plus délaissé que jamais, commença de faire quelques ex-

DU CHASSEUR D'A 1 0 [. ES

cursions dans la montagne pour s’échauffer et pour se désennuyer.

Un jour qu’il parcourait avec tristesse le théâtre de ses exploits, il découvrit, à quelque distance de l’auberge du Col, une masse d’hommes agitée, murmurante, au milieu de laquelle le nom de son maître était cent fois répété. Ce nom de Leonardo le fit bondir de joie. Comme il le préférait à celui de Paolo, tendrement prononcé par Mariane ! Fanti court vers cette troupe. Mais bientôt il s’arrête avec inquiétude. Pas un seul de ses vieux amis vénitiens ne lui apparaît. 11 hésite, il réfléchit, et, ne comprenant pas, il croit plus sage de retourner au vallon.

Les brigands ont aperçu le messager du chef; des hourras nombreux l’accueillent :

« Fanti! voilà Fanti' » s’écrient-ils tous ensemble. Puis chacun d’eux l’appelle; il vient, on le flatte, on l'honore. Ce triomphe tourne la tête du vaniteux lévrier. Il oublie sa prudente réflexion et s’efforce de faire entendre

LA FII-LE

à la troupe, par ses aboiements, ses fuites du côté du vallon, ses retours précipités, qu’il veut la conduire à son maître.

Les malfaiteurs, depuis douze heures, attendaient Léonardo. En ne voyant parmi eux aucun des compagnons duVénitien, il se dirent qu’ils étaient abandonnés delapremière bande, qu’ils allaient être reniés, trahis, poursuivis peut-être. Ayant une médiocre confiance les uns dans les autres, ils regrettèrent le jeune chef, si brave, si audacieux, qui savait maintenir l’ordre autour de lui, et faire peur aux plus hardis. Ils se reprochèrent de l’avoir éloigné par leurs menaces de révolte, et se fussent inévitablement querellés sans la soudaine arrivée de Fanti. La présence du lévrier calma toute colère. Cependant on s’étonna de ne point voir venir Léonardo derrière lui.

Bientôt l’agitation du chien fit comprendre que le chef ne le suivait pas. 11 était sans

doute retenu par quelque crainte ; il courait

* un danger.

DU CHASSEUR D’AIGLES

Dix hommes, parmi les plus désireux de ramener le chef, se détachèrent de la troupe, suivirent Fanti et se laissèrent guider par le chien, dont la joie témoigna clairement qu’il avait obtenu ce qu’il voulait.

Les dix hommes marchèrent longtemps

précédés du lévrier. A mesure qu’ils s’éloi- *

gnaientde l’auberge du Col, leurs inquiétudes augmentaient. Allaient- ils trouver le chef prisonnier des gendarmes? Ils tinrent conseil et s’arrêtèrent à un quart d’heure environ du chalet de Mariane.

Tout à coup ils entendent le bruit du sifilet avec lequel Leonardo appelle d’ordinaire Fanti; c’est le même son impatient qu’ils connaissent. Le chef est vivant! il ne silîlerait pas son chien de la sorte s’il était prisonnier; les gendarmes, certainement, lui auraient lié les mains. Fanti disparaît. Les brigands, délivrés de leurs craintes sur Léonardo, en conçoivent pour eux-mêmes.

— Si c’était un piège? s’écrie l’un des

LA FILLE

malfaiteurs. Le Vénitien et ses compagnons sont là; nous sommes perdus!

Ils prennent la fuite. Mais Fanti revient vers eux, se met en travers de leur route, va jusqu’à les mordre pourries retenir. Convaincus que le chien les attire dans un guetapens, ils le frappent; Fanti se défend, ils le tuent.

Cet incident fait réfléchir les dix hommes.

Le lévrier ne peut plus conduire son maître sur leurs traces ; d’ailleurs les ombres de la nuit envahissent les gorges de la montagne. Ne devraient-ils pas se cacher, surprendre le chef, s’il médite quelque attaque contre la nouvelle bande?

L'un des brigands, plus entreprenant que les autres, propose de risquer seul l’aventure. 11 quitte ses camarades, descend dans le vallon, et aperçoit le Vénitien auprès d’une femme en pleurs, à laquelle il paraît vouloir dire à chaque instant un dernier adieu.

Le voleur retourne vers ses amis, leur fait

DU CHASSEUR D'AIGLE!}

.en riant part de sa découverte, et bientôt tous les dix se présentent à la porte du chalet. En voyant ces dix briginds armés , la fille du chasseur pousse un cri de détresse.

Le danger rend à Paolo son courage et son audace.

— Que me voulez-vous ? demande -t -il d’un ton impérieux à ces hommes.

— Pardon , capitaine , si nous vous dérangeons, répondent-ils avec impertinence.

— Qui vous a conduits. jusqu’à ce chalet ?

dit encore Léoriardo.

— Votre chien Fanti, que nous venons de tuer, croyant qu’il nous attirait dans ungnetapens, réplique l’un des malfaiteurs.

— Ne vous souvenez-vous donc plus, capitaine, reprend un autre, du rendez-vous que vous aviez donné à votre bande en la quittant ? Depuis douze heures nous vous attendons autour de l’auberge du Col, et nous nous exposons, ainsi réunis au même endroit, à être cernés par les gendarmes.

LA FIL LU

— Pourquoi m’attendez-vous ? dit-il, contenant mal sa colère. ]\’avez-vous pas deviné, à l’absence de mes Vénitiens, à la mienne, qu’eux et moi, nous ne voulons plus avoir rien de commun avec votre troupe, et que nous vous cédons la place?

— Tais-toi, ne leur parle pas ainsi, murmure Mariane à l’oreille de Paolo, ils te tueront.

Les malfaiteurs se consultent du regard.

Une résolution^ sinistre se lit un instant dans leurs yeux.

— Tu nous suivras! s’écrient-ils.

— Je n'ai jamais cédé à la menace, répond le Vénitien, qui s’arme d’un pistolet. Prends le couteau du chasseur, Mariane, et défendons-nous ! .

Les brigands hésitent. Ce qu’ils veulent avant tout, ce qu’ils sont venus chercher, c’est un chef vivant, c’est Léonardo, ami des

montagnards, et capable seul de maintenir

l’ordre dans leur troupe nombreuse.

Le défi du Vénitien , au lieu de les révolter, les séduit. Sa bravoure provoque dans le cœur de ces hommes une admiration subite.

— Cédera(s-tu à la prière ? disent-ils en jetant leurs armes.

Leonardo se tourne vers Mariane, dont les yeux le supplient de ne point résister à ces méchants.

— Sortez ! dit le Vénitien ; je consens à vous suivre.

— Capitaine, nous sommes las, permetsnous de passer la nuit dans ce chalet, demandent les brigands.

— Sortez ! je vous l’ordonne, répète le chef.

Ils obéissent avec défiance.

Dès qu’ils sont hors du chalet, Mariane éclate en sanglots.

— Fuyons, fuyons ! s’écrie-t-elle égarée.

11 ne faut pas que tu retombes dans les mains de ces misérables.

*26G LA FILLE

— Hélas! il est trop tard, et je suis trop puni de ma faiblesse. Cependant, lorsque je songe que ces dix hommes pouvaient te trouver seule, je m’approuve d’être resté... Je les suivrai donc pour que tu aies le temps de retourner à San-Dalmas. Tu m’attendras chaque soir ; j’échapperai à ces brigands, je te

le jure. Allume un grand feu, et laisse ouvertes toutes les nuits les portes de ta maison. Je la reconnaîtrai ; c’est la plus proche du chemin des mines d’argent. Que deux mules soient toujours sellées dans ton écurie, et puissent en une heure nous porter hors du Piémont. Refais à ma taille un habillement de ton père. Si je tarde, ne doute point de moi, de mon amour, je t’en supplie, Mariane. Ne cherche pas à me rejoindre. Je préférerais cent fois te voir morte qu’au milieu de ces criminels. Adieu, ma joie, mon courage, mon Jionneur, ma femme! je t’aimerai jusqu’à mon dernier soupir!

Il quitte le chalet, le vallon, le travail, la

du chasseur d'aigles.

paix, l’amour ! retrouvera-t-il tout cela? Mariane, immobile à la place où son ami l’a laissée, voit l’édifice de son bonheur écroulé. Elle regarde autour d’elle : plus rien que des ruines! Cet avenir rempli d’heureuses promesses pour la bien-aimée de Paolo Ricci, se montre plein de menaces et d’épreuves à la compagne du Vénitien.

l a. Fir.r.E

Lorsque les premiers messagers des pâtres traversèrent le vallon du chasseur d’aigles, Mariane les pria de lui acheter deux: mules et de les lui ramener au plus tôt. Elle leur conta la mort de son père brièvement, et refusa d’entrer dans ces nombreux détails que les montagnards aiment à savoir sur les rares événements dont ils ont connaissance. En vain ils l’interrogèrent; elle ne répondit à aucune de leurs questions.

Trois jours après leur départ du vallonnés messagers, en repassant, lui laissèrent deux mules jeunes et fortes. Mariane retourna dans sa maison de San-Dalmas, et y arriva la

DU CHASSEUR D’AIGLES

veille de la foire de Saourge, où elle envoya vendre ses chèvres et ses brebis.

La fille du chasseur d’aigles retrouvait partout le souvenir de son pauvre père. Ses voisins et ses voisines, comme les messagers des pâtres , l’accablèrent de questions sur l’agonie du vieux montagnard , sur l’époque de cet accident , la façon dont Mariane avait vécu depuis. Durant une semaine, elle fut la proie

des curieux. Quelques galants, éloignés jusqu’ alors par l’orgueil du chasseur, commencèrent à tourner autour de l’orpheline.

Mais, plus mystérieuse et plus fière que jamais, elle repoussa leurs hommages et sut faire comprendre sans insolence à de grossiers montagnards quel abîme des rêveries avaient creusé entre eux et celle qu’ils appelaient la Songeuse.

Les fêtes qui suivent la rentrée des trou-

peaux à San-Dalmas se terminèrent trop lentement au gré de Mariane. Cependant, l’époque du départ des vieilles gens pauvres,

LA FILLE

des filles et des garçons pour l’Italie ou la France étant venue, ceux qui ne quittent point la froide montagne Renfermèrent dans les étables. Mariane se sentit enfin à l’abri de toute curiosité, de toute surveillance.

Durant fa nuit, elle entretenait un grand

feu et laissait sa porte ouverte. Ses mules

bien nourries dormaient le jour , et chaque

soir sellées, attachées court, elles se tenaient

debout jusqu’au matin. La maison du chasseur, accrochée à la colline entre la route de Cûni et le chemin de la minière d’argent, était isolée au milieu d’une grande prairie.

Le Vénitien pouvait venir s’y cacher à toute heure, sans crainte d’être découvert par un amoureux ou une confidente de Mariane.

Hélas! lèvent seul ouvrit durant trois longues semaines la porte de la maison de l’orpheline; seules, les rafales de neige y entrèrent.

Parfois le désir d’avoir des nouvelles de son bien-aimé mettait en l’esprit de la fille du

chasseur l’idée d’aller dans une étable écouter le récit des exploits de la bande du Vénitien ; mais la crainte de se trahir la retenait toujours.

Léonardo, le chef des bandits de la chaîne de Tende, était-il prisonnier des siens ou mort? Pourquoi tardait-il tanta venir? Lassée d’attendre, résolue à tout braver pour revoir son Paolo, Mariane, après bien des hésitations, se décida enfin à le chercher dans la montagne.

Une nuit elle éteignit son grand feu, se couvrit de l’épais manteau du chasseur d’aigles, et quitta sa maison. Elle prit le chemin de la grotte des Merveilles où Paolo lui avait dit que sa bande se réfugiait durant les tempêtes de neige. La grotte des Merveilles étant l’asile le plus proche du chalet de Mariane, celle-ci pensait que, libre ou surveillé, le Vénitien devait y amener ses hommes.

Elle allume sa lanterne; elle part, la triste voyageuse! Mais la fine poussière du givre.

LA FILLE

qui tourbillonneàrentour des arbres l’aveugle, le froid glace ses membres, les violentes rafales de la bise s’échappent en sifflant de toutes les gorges, arrêtent la marche difficile de Mariane, et menacent de la renverser.

La neige trompeuse emplit les précipices et les cache à l’œil ébloui. Comment reconnaître son chemin quand les rochers recouverts .

d’un immense tapis blanc ont perdu leurs formes? L’orpheline entend les loups hurler dans la montagne. Ah! qu’elle serait mieux en une chaude étable avec les jeunes gens qui chantent, les vieilles femmes qui filent et tricotent à moitié endormies, et les vieillards qui content des histoires aux petits enfants !

Engourdie de corps, mais l’esprit exalté, fiévreux, la compagne du Vénitien marche toujours; elle croit que la chaleur de son cœur la réchauffera; elle voit l’amour éclairer son chemin. Il faut qu’elle marche encore, sans crainte du froid, sans peur des loups et

DU CHASSEUR D'AIGLES

des mauvaises rencontres, qu’elle ne craigne ni la fatigue ni la souffrance. Elle veut retrouver son Paolo ou mourir!

LA FILLE

La grotte des Merveilles est large de dix mètres, haute de quinze et très-longue. On y entre par des couloirs étroits, presque en rampant; elle a deux issues. Vingt bandits cachés là y tueraient un régiment, parce que les soldats n’y pourraient entrer qu’un à un. C’est le plus admirable repaire qui soit au monde. Quand la neige couvre la colline sous laquelle cette grotte est creusée, il y fait une chaleur douce. Quelques torches l’illuminent comme le plus splendide des palais. De fines stalactites laiteuses, aux formes diverses»

étranges, s’éclairent et prennent la transparence du plus beau marbre* Des cristallisa-

tions de toutes couleurs miroitent au milieu des blanches stalactites. L’encombrement des merveilles accrochées à la voûte de cette grotte donne l’idée d’un art un peu lourd, fantastique, fruit de l’imagination de quelque génie de la terre. Le sol, formé de la poussière du schiste, est plein de paillettes rouges,* bleues, vertes, plein de mica et d’argent. Par d’invisibles crevasses, l’air circule dans la grotte et permet à de riches végétations d’en

tapisser les parois.

Au milieu de la caverne, trente -huit brigands, enveloppés de leurs manteaux, dorment profondément. Non loin de l’une des issues, le chef est assis dans l’ombre; il pense à Mariane.

Deux sentinelles* couchées auprès des entrées de la grotte, gardent la troupe des attaques du dehors.

Pendant les six premiers jours de sa rentrée au milieu de sa nouvelle bande, Léonardo n’a point essayé de fuir* Désireux de ramener

LA FILLE

la confiance des misérables qu’il commande, de laisser à son amie le temps de retourner à San-Dalmas et de préparer pour lui et pour elle les movens de sortir du Piémont, il a repris son autorité, et, dissimulant sa répugnance, il est redevenu le capitaine des vo- Jeurs du pic de Tende. Mais le septième soir, impatient d’échapper à ses odieux compagnons, il est parti seul, sans lumière, tandis que les brigands, lassés par de nobles exploits, goûtaient les bienfaits cl’ un sommeil réparateur. Léonardo a couru dans la montagne couverte de neige, il a franchi par miracle des précipices, descendu sans se rompre les os des escarpements glacés.

A l’aube, jugeant prudent de ne marcher que la nuit, il s’est caché dans une grotte qu’il croyait connue de lui seul, et il s’y est endormi. Ilélas! le méchant destin a voulu que l’un des pelotons de sa troupe répandue dan§ la chaîne pour le chercher entrât justement là.

DU CHASSEUR D'A I G LES

Le Vénitien découvert s’attendait à être brutalisé par la bande infâme, jugé, fusillé. Il sortit de la grotte silencieux et méprisant.

Aucun de ses hommes ne put lui arracher une parole. En chemin, ses résolutions furent prises. Il braverait la troupe entière et vendrait chèrement sa vie.

Le détachement qui ramenait Léonardo revint le dernier au lieu du rendez-vous. Quelle ne fut pas la surprise du Vénitien en entendant des exclamations de joie folle s’échapper de toutes les poitrines de ses brigands.

« Le chef! voilà le chef! Bravo ! » s’écrièrentils.

Mille témoignagesde tendresse, dedévotion, mille doux reproches furent adressés à Léonardo en cette belle langue italienne, sonore, émouvante dans la bouche des plus misérables. * . .

De beaux jours commencèrent alors pour la bande. Une obéissance résolue de la part des hommes, une coupable complaisance de la

LA FILLE

part du chef adoucirent en quelques jours, comme par miracle, la rudesse des uns, les scrupules de l'autre.

Quant à cette vertu de longue repentance dont Paolo désirait trouver l’occasion pour se relever dans sa propre estime et dans celle de son amie, le Vénitien n’y pensait plus.

Comme il lui eût été facile de' la pratiquer, au milieu des brigands qu’il commandait, s’il n’eût été ressaisi par ses plus mauvais instincts de vanité ! Ah ! que la pauvre Mariane croie toujours qu’il est le prisonnier de la troupe criminelle, car, pour un amour semblable à celui de la fille du chasseur, la déchéance, l’avilissement de Paolo seraient plus terribles que son oubli ou sa mort.

Son oubli, la belle montagnarde n’a pas à le craindre. Il l’aime encore! il voudrait la garder pure, ne point la mêler à sa vie présente, la revoir au printemps, lorsque renais- /

sent les fleurs des prairies dans la chaîne de Tende, lorsque chantent les oiseaux, lorsque

DU CHASSEUR D’AIGLES

les nuits et les jours sont doux. Laboureur en été, brigand l’hiver, amoureux sous un ciel clément, chef pendant les tempêtes des mauvaises saisons, il songe à réaliser cette existence des demi-dieux anciens, qui tantôt habitaient l’Olympe, s’y reposaient de leurs fatigues, et tantôt habitaient la terre, cherchant au milieu du tumulte des passions humaines à secouer les langueurs de leur félicité.

La sentinelle, qui gardait l’une des issues de la grotte des Merveilles, accourut tout à coup auprès du chef. ,

— Capitaine, dit-elle, on marche au-dessus de nous.

Léonardo écoute.

— Je n’entends qu’une seule personne, répond-il; c’est quelque montagnard surpris par la tempête, et qui vient me demander asile. Qu’on ne lui fasse aucun mal, et qu’on l’amène auprès de moi.

La sentinelle obéit.

LA FILLE

Les faibles lueurs d’une lanterne pénètrent par l’entrée de la grotte et s’éteignent brusquement. Un montagnard entre; il est coiffé d’un chapeau de feutre à larges bords et complètement enveloppé d’un grand manteau brun, dont les plis sont couverts de glaçons.

Les torches à demi brûlées ne jettent plus dans le repaire qu’une clarté douteuse.

— Auquel de nous veux-tu parler? au au chef? demande la sentinelle à l’étranger qui balbutie un oui craintif. Bonhomme , tu as fièrement peur, ajoute le bandit en conduisant le montagnard à Léonardo. Je n’ai pas besoin d’éveiller les autres, tu ne viens pas pour nous combattre.

Le chef renvoie la sentinelle à l’entrée de la grotte. Les brigands dorment toujours et, les ombres jqui entourent Léonardo sont devenues impénétrables aux yeux de ceux dont la lumière fumante des torches éclaire le visage.

— Paolo! mon cher Paolo! murmure la

DU CHASSEUR D’AIGI.ES. . 2«1

fille du chasseur d’aigles, qui entoure de ses deux bras le cou de son ami.

— Mariane! je te revois! répond tout bas le Vénitien avec passion; ah! je tremble à mon tour. Si mes brigands s’éveillaient !

Reste, ma bien-aimée, ou plutôt, va-t’en ! Je

voudrais te retenir et je voudrais te chasser

d’ici.. .«Tu as froid, viens que je te réchauffe... Non, retourne à San-Dalmas! J’aime mieux te savoir dans la montagne, menacée par les loups...

— Pourquoi m’as-tu laissée sans nouvelles de toi si longtemps? demande-t-elle avec reproche.

Paolo hésite et se trouble.

— Mariane , tu m’avais promis de ne pas douter de mon amour; tu en doutes! J’ai essayé je te le jure, d’échapper à ces misérables.

— Grand Dieu, ne peux-tu donc t’arracher de leurs mains?

Le charme de l’amour opère. La présence

de Mariane trouble le Vénitien, lui montre un

LA FILLE

instant l’abîme où il est retombé. Cette main qu’il presse Ÿ attire hors de la route mauvaise, ce cœur qui bat près de son cœur chasse le démon qui s’en était emparé et y ramène la tendre affection.

— Tu as bien fait de venir, Mariane, je me sens une force nouvelle, je suis capable de toutes les audaces à présent pour me réunir à toi, et nous sauver tous deux! As-tu des mules?

— Chaque nuit elles sont sellées; l’habillement de mon père est arrangé à ta taille ; j’ai le passe-port de ton ami le contrebandier à qui je l’ai demandé pour toi.

- — As-tu aussi un passe-port en ton nom ?

— Oui.

— N’oublie rien de ce que je vais te dire.

Tu conduiras tes mules la nuit prochaine à la gorge de Berghes, sans lumière. Arrivée au bout de la gorge, .tu couvriras tes mules de grelots, tu les attacheras ensemble, et tu leur accrocheras à la tête des falots allumés pa-

DU CHASSEUR D'AIGLES

reils à ceux que portent les mules des voitures de poste. Après avoir tourné tes mules du côté de San-Dalmas, tu les frapperas avec violence. Elles partiront certainement au galop vers leur écurie. J’amènerai ma troupe dans le défilé de Gauderana. En apercevant les lanternes, en entendant les grelots des ' mules dont le bruit sera répété par tous les échos de la gorge, ils croiront qu’une voiture de poste s’avance. La mauvaise réputation de ma bande rend les voyageurs plus rares sur . la route de Côni; mes hommes sont en ce moment avides de butin, ils se précipiteront sur la route, et je m’enfuirai. Tandis que tes mules seront dans la gorge de Berghes et que les brigands descendront sur la route, j’irai me cacher sur le grand rocher couvert de pins-parasols, où tu me rejoindras avec l’habillement de ton père. Paraissant alors fuir la bande du Vénitien, criant que nous sommes poursuivis par ses hommes dont on entendra les cris au loin, nous entrerons en France.

LA FILLE

Après-demain, Mariane, je serai libre, tout à

toi et à notre amour! Je verrai bientôt la Méditerranée, le ciel de Provence, qui me souriront eomme autrefois le ciel et la mer de Venise! Sors d’ici, hâte-toi; retourne dans ta maison. Ajoute à mon plan tout ce que tu voudras, mais qu’à huit heures du soir, demain, tes mules avec leurs grelots soient lancées dans la gorge de Berghes. Adieu! à bientôt le bonheur !

Il la conduisit jusqu’à l’entrée de la grotte, malgré l’attitude de la sentinelle qui voulait retenir le montagnard, dans l’espérance de le rançonner un peu ou de s’amuser de sa frayeur.

— Capitaine , demanda curieusement le voleur après la sortie de Mariane, qu’est venu vous dire cet homme?

Léonardo se tut et retourna lentement à sa place.

La sentinelle suivit le Vénitien et l’interrogea de nouveau.

DU CHASSEUR D’AIGLES

— Tu le sauras demain, répliqua d’un air indifférent Léonardo.

— Dites-le-moi maintenant, pour que je le raconte aux autres...

— Ce montagnard est venu m’avertir qu’un riche Américain se rend en Italie par la route du Tende. L’Américain a écrit à YAlbergo rwzionale qu’on lui prépare un dîner de prince pour demain soir à neuf heures.

— Il sera par conséquent vers huit heures dans le défilé de Gauderana, repartit joyeusement la sentinelle. Ah ! quel bon coup nous allons faire !

Le désir impatient des joies de l’amour avait repris possession de l’âme du Vénitien. 11 ne doutait pas d’ailleurs que sa fable n’eût auprès des brigands le succès qu’il en atten- ' dait.

Le lendemain , tous les hommes de la troupe s’entretinrent avec la sentinelle, qui parut à Léonardo très-fière de son rôle, et ne manqua point d’exagérer les renseignements

LA FILLE

que le cheflui avait donnés. Les voleurs s’entendirent aisément avec le Vénitien au sujet de cette expédition, et il fut convenu que la bande entière se rendrait à huit heures du

soir dans le défilé de Gauderana. .

DU CHASSEUR D'AHil.ES.

Mariane quitta San-Dalmas avec ses deux mules sans lumière et sans bruit. 11 lui semblait que, comme un soldat, elle partait pour une grande bataille, et elle appelait à elle tout son courage , toute sa force d’âme. Dans la lutte que la fille du chasseur entrevoyait, ce n’était point des ennemis vivants, les hommes de la bande de Léonardo quelle avait à combattre 5 chose affreuse, c’était une créature fantastique et terrible, sans sexe et sans nom, un génie vengeur, qui chuchotait des paroles dont le sens arrivait au cœur de Mariane, non à son esprit. Cette voix mystérieuse répétait : « Je ne pardonne point à ceux qui,

LA FILLE

assez intelligents, assez instruits pour comprendre le bien, ont recherché le mal! » En

vain Mariane repoussait la vision; elle ne cessait point de courir sur son chemin, illuminant la nuit sombre.

Lorsque la jeune femme fut à la gorge de Berghes, endroit sauvage, caché sous de grands rochers noirs qui surplombent la route, elle mit pied à terre, s’agenouilla sur la neige, appuya son oreille contre l’une des parois du rocher, et entendit vers le défilé de Gauderana le bruit sourd que la troupe nombreuse de Léonardo faisait en mar-

chant.

L’heure est venue de sauver le Vénitien, de

l’arracher à sa destinée mauvaise. Avant de se relever, Mariane supplie la Madone, le Christ son fils, Dieu père du Christ, l’Esprit- Saint, l’âme du chasseur d’aigles, tous les bienheureux saints du ciel, de protéger la fuite de Paolo Ricci, le pécheur repentant.

Elle oublie les fées. Ses vieilles croyances

DU CHASSEUR D'AIGLES

piémontaises reprennent de nouveau dans l’épreuve leur empire sur son esprit.

La fille du chasseur allume ses lanternes, bien assujetties d’avance au collier des mules, enlève vivement la paille dont elle a entouré la sonnette des grelots, se charge du paquet contenant l’habit de son père, tourne ses mules du côté de San-Dalmas et frappe les pauvres bêtes de toutes ses forces.

Les mules, effrayées par la lumière qu’elles voient s’agiter brusquement devant elles, inquiètes du bruit soudain de leurs grelots, s’emportent et partent au galop dans la direction de leur écurie.

Mariane essave alors de monter sur les ro-

elles qui forment une arche au-dessus de la gorge de Berghes; mais l’escalade est difficile, périlleuse; Paolo n’y a pas songé. La pauvre fille du chasseur, son paquet de vêtements attaché autour de la taille, s’aide des * pieds et des mains pour avancer plus vite-* hélas ! la neige est épaisse sur les versants,

LA FILLE

et Mariane ne trouve nulle part la moindre végétation où s'accrocher.

Elle craint que son ami, venu par la hauteur, n’arrive plus vite qu’elle au rendezvous. Comme l’escarpement est rapide, la jeune femme croit être dans un de ces affreux cauchemars où l’on a la volonté d’agir, où l’on se débat contre une puissance malfaisante qui engourdit les membres et les force à rester inertes.

Le son des grelots des mules résonne au loin, tantôt répété par les échos de la montagne, tantôt assourdi par l’épaisseur des rochers. Quelquefois le silence semble se faire tout à coup. L’angoisse de Mariane alors redouble. Les mules sont arrêtées par les brigands; la ruse déjà découverte, Paolo n’aura plus le temps de gagner la frontière, on va le poursuivre !

Sur la neige blapche, au-dessous du bois de pins parasols, une forme s’agite. Mariane fait un effort suprême pour gravir l’escarpe-

DU C'JIASSKUK D’AIGLES.

ment; elle y parvient. C’est Paolo qui s’avance vers sa bien-aimée. En un moment, le Vénitien est revêtu de l’habit de montagnard. Le temps court, il faut le suivre! Se parler, s’embrasser ferait perdre aux amoureux une seconde, et cette seconde en s’enfuyant pourrait emporter à elle seule le bonheur, la vie de Paolo et de Mariane.

Ils descendent sur la route. La main dans la main , ils marchent vers la frontière de France, qui paraîtrait proche à des voyageurs paisibles, et semble s’éloigner aux yeux du Vénitien et de sa compagne. Pourquoi n’ont-ils pas songé à prendre une troisième mule ?

— bientôt nous serons à l’abri du danger, heureux pour toujours; courage, ma vaillante Mariane! dit Paolo.

— Allons plus vite, courage! répète-t-elle* déjà épuisée par la fatigue.

Ils aperçoivent les lumières du poste des douaniers français; mais, derrière eux, ils

LA FILLE

distinguent, ils entendent le son des grelots des mules qui se rapproche.

— Nous sommes suivis! s’écrient-ils en môme temps.

Une sueur froide glace le front de Mariane, ses jambes fléchissent, elle ne peut plus faire un pas. A droite de la route est un énorme rocher à pic , à gauche la violente Roya. Où se cacher? Les lanternes que la fille du chasseur a solidement attachées à la tête des mules doivent éclairer tout ce qui se trouve sur leur passage. Paolo prend Mariane dans ses bras et l’emporte. Les mules gagnent du terrain. Nul espoir de les éviter maintenant.

Le Vénitien dépose à terre son précieux fardeau et se prépare à la résistance. Un pistolet dans chaque main, il se place devant son amie.

— Mariane, point de faiblesse, dit-il; tes mules, épouvantées par les cris des malfaiteurs, ont peut-être rebroussé chemin; elles

DU CHASSEUR n’AIGI.ES.

reviennent seules vers toi pour nous sauver!

La fille du chasseur se relève.

Ah! sur chacune des mules deux brigands sont montés ! 11 faut se défendre contre quatre.

Mariane retombe anéantie aux pieds de Leonardo; elle sanglote et délire.

La lumière des lanternes frappe le chef en plein visage. Ses hommes le reconnaissent. Mariane jette un dernier cri de frayeur, et, redevenue subitement vaillante, elle couvre le Vénitien de son corps.

— La fille du vallon ! dit l’un des voleurs.

Les voilà maintenant certains que Leonardo a voulu leur échapper.

— Rends-toi ! s’écrient-ils ensemble.

11 leur répond par deux coups de pistolet qui frappent deux hommes et les renversent.

Mais aussitôt le chef reçoit lui-même une balle dans la poitrine; il chancelle et s’appuie contre le rocher.

LA. FILLE

Les douaniers français, entendant sur la route des coups de pistolet, sortent de leur poste et se dirigent vers le lieu du combat.

Deux des malfaiteurs, fermes encore sur leur mule, aperçoivent les falots des douaniers; ils prennent la fuite.

— Paolo! les brigands se sauvent, dit la fille du chasseur avec une joie folle.

Mais Paolo ne répond pas. Elle le cherche dans l’obcurité.

Sainte Madone ! il est renversé , il est étendu par terre, il ne fait plus aucun mouvement. Les misérables ont tué leur chef! ils ont tué le bien-aimé de Mariane!

La montagnarde se révolte contre une épreuve qu’elle trouve injuste pour elle, contre une punition quelle déclare excessive, imméritée pour le Vénitien.

Oh ! lorsqu’un être adoré, digne encore de vivre, meurt, si Ton savait à qui s’en prendre? Le rocher est endurci, pourquoi le déchirer de tes mains, pauvre Mariane ? Tais-toi,

ne CHASSEUR D'A IG I. ES.

ne menace pas le ciel; il est sourd, il ne peut rien contre la mort!

— La neige froide glace les membres de mon Paolo ! s’écrie la montagnarde avec désespoir. Je veux donner la chaleur de mon corps vivant, la donner toute, donner mon sang, ma vie, mon dernier souille pour ranimer celui qui n’est plus.

Tout mouvement devrait s’arrêter dans l'univers à la minute où l’existence des êtres aimés finit. La vie des créatures et des choses paraît une insulte aux grandes douleurs.

L’avenir de ceux qui restent se voile entièrement d’un voile noir; toutes les routes se ferment. Ils partent seuls, les trépassés, pour •un long voyage! On ne les suivra pas. Ils ont mal dit adieu. Est-ce que, s’ils avaient voulu retenir les palpitations de leur cœur adoré, ils ne les auraient point retenues? Non. Les plus braves et les plus aimants ne se retournent pas, lorsque la mort impérieuse leur a fait un signe.

En frappant le Vénitien, la vieille moissonneuse , insatiable de tortures , s’est donné le spectacle d’un vrai désespoir; elle a fait une veuve comme il lui est agréable d’en faire.

L’existence de Mariane lui appartient désormais minute par minute ; ce sera pour la fille du chasseur d’aigles mourir lentement que de survivre à Paolo !

Les douaniers emportèrent au Fontan le corps de l’amant de Mariane. Elle ne leur conta rien de son histoire, et fit enterrer le Vénitien en terre sainte et française.

Après l’enterrement, elle alla seule à Nice.

Là, retrouvant les compagnons de Léonardo, elle les supplia de venger leur chef et leur ami. Elle obtint de l’un d’eux qu’il portât pour tous une demande en grâce au roi Victor. Lorsque les Vénitiens eurent obtenu l’autorisation de rentrer en Piémont, ils s’allièrent aux montagnards, aux gendarmes, et, toujours accompagnés de l’amie de Paolo, ils dispersèrent et détruisirent la bande infâme.

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Au printemps, Mariane retourna dans le vallon du pic de Tende; mais ni les messagers des pâtres à l’automne, ni les pâtres eux-mêmes en descendant des hauteurs, ni les habitants de San-Dalmas, durant le long hiver, ne revirent la fille du chasseur d’aigles.

LE DIABLE BLANC

LE DIABLE BLANC

Le Diable blanc planait sur la chaîne de

Tende ; il avait déployé ses ailes glaciales

entre les champs et le ciel. Les bois de la montagne étaient réchauffés, il y a une semaine encore, par le soleil ardent qui brille derrière les nuages sombres, au-dessus du (iénois et de la Provence; maintenant plus de troupeaux sur les versants, plus de feuilles aux châtaigniers, plus d’eau courante, plus de belles nuits et de beaux jours ! mais le silence, le froid, la neige, le grand manteau du Diable blanc étendu sur toutes choses.

A Limone, la cloche de l’église annonce

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par ses tintements lugubres un enterrement.

Quelques jeunes filles, des vieillards en grand nombre, sortent de la dernière maison du village. Au milieu d’eux un cercueil découvert est porté à la main, non sur les épaules, pour que les plus petits enfants de Limone puissent, selon l’usage, souhaiter au trépassé ce qu’ils appellent «l’adieu sans réponse:»

Dans le cercueil il y a deux morts vêtus de leurs habits : une jeune femme endimanchée et un jeune homme portant le costume des soldats Italiens. Ils ont cessé de vivre en s’aimant, car leurs bouches semblent se presser encore, etleurs bras sont si passionnément entrelacés qu’il a été impossible aux vivants de les dénouer. Il neige à gros flocons et le cortège en deuil marche avec lenteur ; la terre glacée ne résonne point sous ses pas. Couverts de givre, les amis et les parents des morts ont l’air de morts eux-mêmes. La cloche du village ne tinte plus. Refuse-t-elle d’appeler à l’église ceux que le prêtre seul

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peut faire revivre au ciel? Les petits enfants frileux, retenus au foyer par le froid, n’accourent pas sur le chemin pour féliciter les morts de leur prochaine entrée au paradis.

Le triste enterrement ! A travers le silence quelques sanglots déchirants éclatent et se taisent aussitôt , comme effrayés de leur propre bruit.

Le curé se tient debout avec ses servants hors de l’église. Qu’est-ce donc ? 11 arrête le convoi de la main, et dit d’un ton menaçant que Dieu ne reçoit jamais au royaume céleste ceux qui n’ont pas eu le courage de supporter les épreuves de la terre et se sont donné eux-mêmes la mort.

La foule entière proteste, et jure d’une seule voix que les deux trépassés ont été victimes de la cruauté du Diable blanc ! Sans en paraître très-convaincu, le ministre du bon Dieu livre cependant passage au cortège, qui entre avec impétuosité dans l’église et va déposer le cercueil jusque sur les marches de

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l’autel, comme pour le placer sous la protection du Tout-Puissant lui-même.

Le prêtre regarde sévèrement les deux morts, dont les dernières pensées ont dû ô(re des pensées d’amour, non de contrition. Ces enfants, il les a connus, presque élevés; il eût béni leur tendresse si, vivants, ils fussent venus lui demander de les marier. Comme ils sont enlacés ! IJn amour plus fort que la mort les unissait ! Le prêtre s’émeut et se dirige vers l’autel. Un cri de joie s'échappe des cœurs désolés. Mais avant de réciter des prières saintes pour les pauvres amoureux, le curé fait signe à la mère de la morte de s’approcher du cercueil.

— Racontez-moi, dit-il, ce que vous savez de leur mort, et ne cachez rien de la vérité, car si vous trompez le prêtre vous ne pouvez tromper Dieu.

La mère pleure, se signe, et ne peut articuler un mot. Le père alors s’avance et parle ainsi :

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— Avant-hier notre fille nous dit que Jean, son fiancé, a déserté, qu’il est dans la montagne, quelle va le chercher, et elle nous demande si nous l’aiderons à le cacher. La mère répond oui ; je n’ajoute rien, parce que, moi aussi, j’ai déserté dans ma jeunesse par amour pour ma femme. La mère attendit sa fille toute la nuit; à sept heures, hier matin, elle n’était pas encore revenue. Je priai quatre de mes amis, qui sont présents, de m’accompagner dans la montagne et de se mettre en peine avec moi pour ma fille. Le froid était si vif, la neige tombait si épaisse, que nos yeux se troublaient. Déjà nous marchions depuis deux heures quand l’ un de nous jeta un grand cri ; il venait d’apercevoir ma fille et le soldat pressés l’un contre l’autre et couchés sur la terre glacée. Ah ! quel spectacle !

Le Diable blanc se penchait sur le visage des pauvres amoureux ; ils les avait regardés mourir ! Chacun de nous le reconnut ce mauvais démon du froid, à ses yeux sans couleur,

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à sa figure de glace, à ses cheveux pareils à des branches d’arbres couvertes de givre, à son grand manteau fait de flocons de neige assemblés. Je sentis mon cœur se refroidir et je serais couché là à côté de mes enfants,

victime comme eux du diable, si mes amis n’avaient formé la chaîne autour de moi et n’avaient chassé le mauvais esprit par leurs menaces. Pourquoi ai-je eu la force d’amener ici ma fille unique et bien-aimée?

Le prêtre étend avec érriotiôn les bras sur le cercueil, la cloche recommence ses tintements, les amis et les parents des morts entonnent le triste chant d’adieu, les femmes gémissent et pleurent. Quand toutes les paroles saintes, nécessaires aux âmes de la chaîne de Tende pour entrer en paradis, furent chantées, que le dernier amen fut dit, la cloche, les parents, les amis, les femmes se turent. On se pressa autour du cercueil pour le reprendre et le porter au cimetière. C’est le moment où le prêtre adresse quelques

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mots de consolation à ceux que les morts vont abandonner.

— Ne craignez rien, vous tous qui aimiez ces pauvres enfants, le Dieu bienfaisant m’avertit qu’à cette heure il marie et réchauffe deux âmes délivrées des corps en poussière que nous avons sous les yeux. Allons rendre à la terre ce qui appartient à la terre. Pleurons sur nous, mais ne faisons pas au Seigneur l’injure de pleurer ceux qui sont heureux auprès de. lui !

Ils quittèrent l’église un peu calmés par les paroles du prêtre, et de même, quelques instants plus tard, ils sortirent du cimetière pour se rendre dans la maison du père de la morte. Le repas des funérailles, du pain, du vin, était servi sur une table. On s’entretint des .morts, de leur jeunesse,, de leur grand amour, et l’on commença de faire à Lirnone la légende des deux amoureux morts ensemble, frappés par le Diable blanc.

Jamais, dans la chaîne de Tende, on ne ra-

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