LES FEMMES AU TRAVAIL
Depuis que j'ai commencé à visiter les fabriques de munitions, mon admiration pour les femmes qui y travaillent n’a fait que s’'augmenter ; et les hommes des tranchées peuvent les saluer et leur présenter les armes pour l'énergie qu’elles mettent à s'acquitter de leur tâche. Ce que je viens de dire s’applique aux femmes de toutes les classes et de tous les métiers. Je lisais hier encore dans un journal de province un paragraphe fort court au sujet d’une adresse que ses camarades avaient présentée à une jeune fille, qui avait
renoncé à sa carrière universitaire, avait appris Ée 5 F
à fabriquer des munitions, et venait de trouver une situation dans l’immense arsenal d’une ville industrielle.
Lady S— (elle est la veuve d’un de ces hommes dont le nom est con: 1 :« tout l’empire britannique) travaille dar ii: fatric e de munitions, sans que les à 145 ouvri:res connaissent son nom et ‘4 ir” , l: :4aire qu’elle reçoit était en ;:oprri.on de sa valeur personnelle, elle recevrut 1.11 de livres
sterling qu’elle reçoit de sch:!1 :: par scmaine, parce qu'à force de causer avec les autres ouvrières, elle leur a expliqué, elle leur a fait vraiment comprendre qu’elles ne travaillent pas seulement pour gagner de l’argent, mais pour venir au secours des hommes qui sont sur le front, qu’elles sauvent des milliers de vies anglaises, qu’elles aident les combattants à battre les Allemands, qu’elles combattent elle mêmes et luttent avec les ateliers allemanc.
pour le triomphe final. Il en est résulté que le rendement de cet atelier a augmenté de 30/7,
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comme le prouvent les chiffres. J'ai rencontré par hasard l’autre jour à l’heure du lunch dans un restaurant une jeune fille qui appartenait évidemment à la bonne société. Je l’ai vue quitter la table quelques minutes avant l’heure, de façon à être à la fabrique au coup de sifflet, et en partant elle a donné pour son lunch autant à peu près que sa journée de travail lui rapportait. J'étais en uniforme, et elle : été ainsi amenée à me poser une question, et à me parler de son frère qui est sur le front, et à me dire en quelques mots ce qu’elle avait fait et ce qu’elle faisait: elle avait d’abord aidé à distribuer les pink forms de Lord Derby pour le recrutement, puis elle avait travaillé à un buffet pour les soldats; elle avait confectionné des articles pour la Croix-Rouge, et maintenant elle était aux munitions, parce qu’elle croyait que c'était le travail le plus utile et le plus urgent. Elle commençait sa besogne à 6 heures précises tous les matins, elle travaillait quatre-vingts heures par semaine, et était F 2
fière du fait qu’elle n’avait pas “ manqué un quart ”” (un quart d'heure) depuis le premier jour.
Si je cite ces cas, ce n’est pas pour l’honneur d’une certaine femme ou d’une certaine classe, mais pour faire bien comprendre que de nombreuses femmes sont dans les arsenaux, non pas parce qu’elles ont besoin d’argent, mais uniquement et simplement parce que “ le roi
et leur pays ont besoin d’elles.”” Un jour que je regardais un atelier rempli de centaines d’ouvrières, l’on me dit qu’elles représentaient toutes les classes et tous les métiers, et que chacune d’entre elles n'était jamais entrée auparavant dans un arsenal. Il y avait des dactylographes, des modistes, des cuisinières, des femmes de chambre, des étudiantes, des femmes de journée, des ouvreuses, beaucoup de femmes et de filles de soldats, beaucoup de jeunes filles et de femmes appartenant à la meilleure société.
Et leur travail est excellent, si j’en crois tous
les directeurs à qui j'en ai parlé, excellent à tous les points de vue. Un directeur ne pouvait trouver de mots pour exprimer son admiration. “ Elles enfoncent les hommes,” ne cessait-il de me dire. Dans cet établissement dont je parle, les femmes fsbriquaient des obus du plus gros calibre. Une jeune fille, qui il y a quelques mois n’avait jamais vu de tour de sa vie, faisait les ceintures de cuivre pour les obus, et en fabriquait 250 en dix heures de temps ; et cela représente, me dit-on, le travail, et même davantage, d’un très bon ouvrier. Ces ceintures sont posées sur les obus par une presse hydraulique, et une jeune fille én fait passer par la machine cinq cents par heure. Or, sans vouloir décrire l'opération en détail, cela veut dire que cette ouvrière soulève un obus, le place dans la machine qui lui donne une première pression, qu’elle le soulève de quelques centimètres, le retourne, et le fait presser une seconde fois par la machine, enfin l’enlève pour le mettre sur une table à côté d’elle.
Elle fait ces trois mouvements (celui de prendre l’obus, celui de le retourner, celui de l’enlever de la presse) 500 fois par heure, 5,000 fois par jour. Ce n’est pas tâche aisée ; et que dire de l'énergie et de l’attention sans cesse vigilante de cette jeune fille toujours à l'ouvrage, sans s'arrêter un seul instant? Il n’y a pas d'hommes dans cette fabrique, sauf une poignée d’ingénieurs—mécaniciens, que l’on emploie à faire des outils, ou à les réparer, à aiguiser
des “ cutters,”” ou à placer des machines ou à faire d’autres ouvrages que seuls les hommes peuvent faire. Il y a un atelier occupé par ces hommes que j'ai appelé “ l'atelier des vieillards ”: je vous en parlerai bientôt. C’est une histoire dont on peut être fier. La plupart des ouvrières que j’ai vues travailler ne faisaient pas le gros ouvrage; elles travaillaient aux fusées d’obus, fabriquaient des cartouches, les chargeaient, faisaient des vérifications, mais le directeur m’'assura que ces femmes sans aucun
doute pouvaient manier des obus de petit
Etre.
calibre (j'en ai vu manier des obus de grns calibre dans un autre établissement), puis il me montra comment et où ses ouvrières transportaient ces obus du magasin dans des trucks sur la voie de garage, les soulevaient, les redressaient, les rangeaient, et pouvaient arriver à arrimer huit tonnes par heure. Et c’est avec un orgueil légitime qu’il se vantait de l'énergie de ces femmes qui pouvaient fabriquer d’aussi bons obus et aussi bon marché (d’après les chiffres officiels) que n'importe quelle autre fabrique du royaume. Et le rendement sera quadruplé dans quelques semaines ; je ne dis pas, pourra être ou espère être, je dis, sera quadruplé ; les plans ont été sagement faits et doivent donner des résultats certains.
Dans une autre fabrique, je me suis trouvé un jour dans un passage vitré, et j'ai pu contempler vñ atelier éclatant de lumière, plein du bourdonnement des machines et des courroies sans fin, rempli de tours et d’ouvrières, et joyeux de mille petits drapeaux qui flottaient
au-dessus de la tête de chaque jeune fille et au-dessus de chaque machine. Les ouvrières avaient des casquettes et de grandes blouses khaki: et la note dominante de cette couleur jaunître, jointe au rouge et au bleu et au blanc et à l’orange et au noir des pavillons des Alliés, le bleu d’acier étincelant des machines, les rehauts du cuivre rouge et du laiton, l’incandescence des arcs voltaïques, cette vie palpitante, cet entrain, cette énergie, cette vivacité, tout contribuait à faire le tableau le plus animé, le plus intéressait, le plus émotionnant que j'aie pu voir pendant mon voyage.
C'était là une fabrique toute nouvelle: les ateliers et les machines avaient été construits depuis le commencement de la guerre : la main d'œuvre était nouvelle aussi. On ne parle pas ici de maximum de rendement : car l'établissement s'accroît aussi vite que l’on peut construire de nouveaux ateliers, que l’on peut installer de nouvelles machines, que l’on peut trouver des ouvrières et leur apprendre
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le métier. Il y a là en ce moment 7,000 jeunes filles et femmes à l'ouvrage: cela représe” en moyenne 87 heures à de travail par sera
et elles sont de véritables bourreaux de t
aussi solides que des rocs et aussi por ell:s que le coup de sifflet de l’usine.
Pour la plupart de ces femmes la tâcne est légère : on peut l'appeler un ouvrage de femme. Dans une partie de l'atelier par exemple, j'ai vu une longue rangée de jeunes filles assises sur un banc et éclairées par la lumière crue des lampes électriques. Elles mettaient ensemble quatre petits morceaux de métal qui, arrivés au bout du banc, n’en font plus qu’un, devenant ainsi la partie tout entière d’une fusée: cette partie, lorsqu'elle sera complète, aura la grandeur d’une pièce de cinquante centimes et la grosseur de deux pièces de deux sous. L'une de ces quatre pièces est aussi légère, disons, que la rognure d’un ongle de femme. La difficulté d’arriver à donner à ces éléments la grandeur voulue me fut prouvée
clairement par une boîte pleine de ces parties de fusées d’obus. Il y en avait 40,000, de ces rondelles, et elles étaient toutes mises au rebut, parce qu’en les fabriquant on s’était trompé de calibre : elles péchaient toutes par un demimillième de pouce! Il est difficile de trouver une comparaison qui puisse faire comprendre au lecteur ce qu’est exactement un demimillième de pouce ! Qu’on pense par exemple à un trait de plume, au cheveu le plus fin.
Dans ce même établissement, (on y fabriquait autrefois des appareils téléphoniques ; d’ailleurs maintenant la fabrique primitive disparaît sous l’amas des constructions nouvelles), un grand atelier est rempli d’ouvrières mesurant, calibrant les multiples éléments d’une fusée, de même que dans d’autres fabriques j’ai vu des ouvrières en train de travailler aux autres parties de l’obus lui-même. Le calibrage se fait à peu près de la façon suivante : l’ouvrière a deux modèles ou calibres servant à vérifier, l’un qui indique les pièces qui sont bonnes, l’autre les
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pièces qui sont mauvaises. Par exemple une ouvrière mesure une pièce pour la longueur, une autre pour la largeur, une autre pour la grosseur, et Si dans l’une de ces opérations la pièce ne correspond pas exactement à toutes les cotes du calibre, cette pièce est aussitôt mise au rebut et renvoyée pour être fondue de nouveau. Dans cette fabrique, il y a à peu près 30,000 fusées par jour qui passent par les mains des ouvrières, et elles peuvent faire environ une centaine de mesurages sur chaque fusée et chacune de ses parties.
Dans un autre établissement, —où l’on fabriquait des automobiles avant la guerre,-l'on me dit que l’on n’y employait des femmes que depuis quelques mois seulement. Or maintenant on leur donne tous les travaux dont elles peuvent vraiment se charger. Et partout j'ai entendu la même histoire de la bouche des patrons, des directeurs, des contremaîtres, de tous ceux qui ont eu à enseigner
les ouvrières : elles sont intelligentes et vives :
elles apprennent vite: il est facile de leur enseigner la moindre chose : elles sont ponctuelles ; elles sont obéissantes, dociles, ne regimbent pas; elles s'intéressent vivement à leur travail, s’y appliquent de tout leur cœur ; et font de leur mieux pour réussir, Ce sont des travailleuses idéales pour les besognes dont elles peuvent se charger. Si l'on se place au point de vue de l’augmentation des affaires, du progrès de l’industrie, (cette question n’a rien à faire avec celle des munitions, mais je la crois intéressante), la plupart des ingénieurs avec qui j'ai parlé se sont accordés à dire que les femmes n'étaient pas aussi bonnes que les hommes, parce qu’elles n'avaient pas assez d'initiative, pas assez de puissance d’invention ; elles ne penseraient Pas par exemple à proposer un changement, une amélioration dans une machine ou dans leur Ouvrage ; si on leur avait enseigné de décomposer un mouvement en dix temps, elles continueraient toujours
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à le faire, en soulevant, en bougeant, en reposant chaque partie de la fusée : il ne leur viendrait jamais à l’idée de chercher à faire le même mouvement en moins de temps, en neuf par exemple. Elles ont de plus très peu d’ambition; elles ne se fatiguent jamais du même ouvrage ; elles ne cherchent pas à monter en grade, comme les hommes le font, à avoir une besogne plus facile ou supérieure. L'on peut répondre à cela que les femmes ne font que de commencer une besogne nouvelle pour elles ; et tout le monde trouve fort étonnant qu’elles l’aient apprise si vite et si complètement. Quant à leur énergie et à leur habileté à manier des outils, je n'ai pas besoin de témoignage de commune renommée. Je les ai vues à l’œuvre moimême. J'ai parcouru les ateliers des ouvrières les uns après les autres, et j’ai vu ses femmes tirant sur des leviers, tournant des balanciers, manœuvrant des ‘
‘ cutters,”” travaillant à des
tours fort compliqués, à des presses, à des
machines, comme si elles n’avaient fait que cela depuis leur enfance, bien qu’à vrai dire 99% d’entre elles n’eussent jamais touché à quelque chose de plus difficile qu’un cylindre au linge. Elles font en outre des travaux qu'un grand nombre d’hommes hésiteraient à faire. Par exemple je serais fort ennuyé de faire marcher une machine à river dont le marteau donne à peu près 2,000 coups par minute : il y a là une succession rapide de bruits criards et agaçants qui perçent les oreilles et la tête. Et cependant les ouvrières, avec lesquelles je me suis entretenu de cette besogne, se sont contentées de me répondre en souriant : “ On s’y habitue avec le temps.” Cela peut être vrai, mais je ne voudrais pas être à leur place, en attendant d’y être habitué !
Partout où je suis allé, j'ai vu les ouvrières, jeunes filles au teint frais, femmes usées par l’âge, ne s'occuper uniquement que de leur travail, et ne pas perdre une minute entre
l'enlèvement d’un outil et son remplacement par un autre, étant donné que de telles secondes sont d’autant plus précieuses qu’il faut profiter du fonctionnement du tour ; il était évident que ces ouvrières n’avaient qu’une idée, celle de faire un bon travail, et le plus vite possible.
Parmi mes nombreuses impressions, je garde très précieusement la vision de l’habileté et de l’activité intelligente d’une ouvrière. Une jeune et jolie fille était en train de vérifier les fusées d’obus; et lorsque je m'’arrêtai auprès d’elle avec le directeur, elle nous jeta un coup d’œil rapide, et continua son ouvrage sans s'arrêter. Le directeur m'’expliqua ce qu’elle faisait. Une boîte pleine de fusées était à sa gauche ; fixé sur le banc devant elle était un instrument qu’elle faisait tourner rapidement en appuyant sur un levier, et un peu à droite et plus loin, se dressait une sorte de cadran avec une aiguille qui tournait et indiquait la vitesse des révolutions de la ma-
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