‹ Dans les ateliers de l'Angleterre [microforme]Chapitre 18 sur 22 · USA · texte numérisé non relu

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chine. L'ouvrière prenait une fusée, la glissait à l'intérieur de cette roue tournante, et faisait marcher la machine. ‘“ Regardez le centre de la fusée,” me dit le directeur. Je la regardai en train de tourner, jusqu’au moment où elle perdit toute forme à mes yeux et devint une sorte de tache. Puis, crac! un petit point noir apparaissait au centre, l’ouvrière interrompait le courant, faisait sortir la fusée, et la mettait de côté, comme “ bonne à employer ! ” ‘Et maintenant,” me dit le directeur, “ essayez de voir quel chiffre l'aiguille indique au moment où le petit trou noir apparaît.” Cela était beaucoup plus facile à dire qu’à faire, tout simplement parce que la jeune fille était si merveilleusement prompte à voir les deux choses à la fois que la machine ralentissait et que l’aiguille revenait à la position, avant que j'aie pu y arrêter le regard. Mais à force de regarder le cadran, et en ne tenant pas compte de la fusée, je finis par découvrir que l'aiguille approchait toujours

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d'un certain chiffre avant que le trou noir apparût.

“Toute l’affaire,” me dit le directeur, ‘“ se réduit à ceci: c’est une épreuve de vitesse pour l'opercule qui ne doit s’ouvrir qu'après que la vitesse des révolutions a atteint un certain chiffre, et qui doit toujours s'ouvrir avant qu'elle ait atteint un certain autre chiffre. Lorsque l’opercule fonctionne bien, l’obus doit décrire sa trajectoire à une certaine vitesse en tournant, avant que cet opercule vienne permettre au feu de passer et de faire éclater l’obus. C’est pour empêcher l'éclatement prématuré d’un obus.” Pendant toutes ces opérations les doigts agiles de la jeune fille ne s’arrétèrent pas, ne se ralentirent pas un seul instant, ses yeux ne cessèrent jamais de regarder son ouvrage. Elle paraissait faire deux choses à la fois : elle surveillait le cadran ct réussissait toujours à voir le moment précis où le petit point noir apparaissait, et en même temps elle savait où trouver la fusée suivante,

le levier qui faisait marcher la machine, l'endroit où mettre la fusée ‘“ bonne à employer.” Une seule fois elle retira une fusée, la piqua, sembla jouer avec elle un moment avec quelques outils mystérieux, la rejeta dans la machine, la fit tourne: de nouveau, arrêta la roue, et la mit au nombre des bonnes fusées, et sans s'arrêter, prit une autre fusée dans la boîte.

‘ Celle-là,” me dit le directeur, “ avait un défaut qu’elle a découvert ; l’opercule s’ouvrait ou trop tôt ou trop tard. C'était évidemment un défaut léger, puisqu'elle a pu y rémédier ; si elle n'avait pu le faire, elle aurait mis la fusée au rebut.”

Le directeur lui dit quelques mots, et elle lui répondit sans lever la tête ou les yeux, sans arrêter la rnain une seule seconde. À mon tour je lui parlai, et je lui dis toute l’importance que son travail avait pour les soldats dans les tranchées. À ma première parole, elle me lança un coup d’œil rapide, puis se remit

aussitôt à l'ouvrage. Et, sans l’interrompre dans son travail, je continuai à lui parler ; je lui dis les conséquences d’un éclateme:::

prématuré par la faute d’une fusée défectueuse : l’obus, en éclatant dans le canon, lancerait la culasse au loin, briserait la pièce, tuerait ou blesserait un homme sur deux des ar'illeurs, ou même tous les ser-ants de la pièce ; ou bien le shrapnel, en éclatant prématurément en sortant de la pièce, enverrait sa mitraille à l'arrière sur l'emplacement du canon, ou sur une batterie à une centaine de mètres de là ; ou encore l’obus, éclatant une seconde ou deux, à quelques vingtaines de mètres de l'endroit où il aurait dû éclater, enverrait ses centaines de balles dans nos tranchées, au lieu de les envoyer dans celles de l’ennemi, blesserait nos hommes, les empêcherait d’avancer, au lieu de les aider. Si elle n’avait pas vu le défaut qu’elle venait d’observer, l’obus auquel on aurait mis cette fusée aurait probablement fait les ravages dont je viens de parler. G 2

Toutes les fusées qu’elle examinait soigneusement et qu’elle déclarait bonnes iraient faire certainement de bon ouvrage sur le front et aideraient nos hommes à prendre une tranchée d’assaut, ou à repousser l’ennemi.

Puis je m’en allai, et je suppose que la bonne ouvrière est toujours aussi attentive à son ouvrage, qu'elle fait marcher ses doigts agiles le long de la machine ; je la vois la tête aux cheveux soyeux penchée sur la roue, les yeux fixés sur la fusée et l'aiguille, ayant à ses côtés un tas de pièces de métal brillant, qui tôt ou tard sortiront en rugissant de la gueule des canons, et iront ouvrir pour nos braves soldats du front le chemin de la victoire et de la paix.

D'une certaine façon cette ouvrière symbolise toutes celles qui consacrent leur intelligence et leur habileté au service de la patrie, qui lui donnent leur jeunesse et leur force, afin d’aider ceux du front, et de contribuer au succès de la grande tâche commune. Elle

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est plus typique dans un certain sens que le soldat taché de sang et de boue, car elle est l'emblème de l’œuvre qui doit être faite, et qui sera accomplie, Dieu merci, et nous fera triompher.

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