LE GRAND ARSENAL
S’IL est vrai qu’au printemps dernier les soldats qui étaient dans les tranchées n’ont pu cacher leur dépit d’avoir vu l’hiver ne servir à rien, l’apathie régner en Angleterre au sujet des munitions, il est certain qu'ils n'auront pas au printemps les mêmes raisons de se plaindre, qu'ils ne les ont même pas maintenant. Le grand trait qui caractérise le ministère des Munitions, c’est l’activité, c’est l'énergie avec laquelle il pousse les travaux. Je n’ai raconté qu’une partie de ce que j'ai vu : des terrains qui, il y a six mois, étaient des prés, sont maintenant couverts d'ateliers en pleine activité; on est en train d’ajouter
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des étages et des ailes aux bâtiments, de cimenter planchers sur planchers, de construire ou d'importer machines après machines, de les ériger, de les faire marcher ; on apprend à des centaines, à des milliers d’ouvriers une besogne nouvelle pour eux; on adapte à ce travail des usines qui faisaient d’autres articles avant la guerre ; on fonde de nouvelles maisons, de nouveaux arsenaux qui fonctionnent tous admirablement ; on fait marcher jour et nuit, sans s'arrêter, tous ces établissements, grâce à des équipes d'ouvriers, doubles ou même triples ; et ainsi toutes ces machines, toutes ces courroies de transmission bourdonnent, grincent ou tournent sans s’interrompre, depuis le matin jusqu’au soir, depuis le soir jusqu’au matin. Il se peut que, parmi. les nombreux détails que j'ai dû donner, je n’aie pas assez insisté sur ce grand fait, sur cette activité et cet élan ininterrompu : je crois donc devoir apporter ici une preuve absolument évidente de cette énergie merveilleuse, de cette hâte
continuelle. Et cela mérite d'autant plus d’être raconté que c’est l’histoire du plus grand arsenal qui existe au monde. Le lecteur doit se rappeler que, si je péche par le vague dans ma narration, si je ne donne pas certains détails et passe légèrement sur d’autres, c’est que je ne peux, ni ne veux, donner de renseignements précieux à l'ennemi. L’ennemi probablement, malgré toutes les précautions qu’on a pu prendre, n'ignore rien de cet établissement, mais il n'a pu apprendre les faits que paï ses espions, et puisque l'importance du salaire de l’espion dépend de l'importance des nouvelles, ou des mensonges qu’il débite, il n’est pas du moins nécessaire que je les confirme.
Ce nouvel établissement est donc un arsenal national, une immense fabrique sous la direction de l'Etat et du ministère des Munitions, qui pourra bientôt y entreprendre n'importe quel travail, ce qu'aucune fabrique ne peut faire à l’heure actuelle dans des proportions
aussi gigantesques. Sans être trop exact, je
puis dire que le terrain que couvre cet établissement a une superficie d’à peu près 20 kilomètres de longueur et de deux kilomètres de largeur. Que l’on songe un moment à ce que cela seul veut dire: vingt kilomètres ! la longueur du front qui va par exemple de Loos, en passant par Cambrin, la Briqueterie, Cuinehy et Givenchy, le village indien, Île front de Richebourg, la rue du Bois, le bois du Biez et Port Arthur, jusqu’à Neuve-Chapelle environ ; ou, si vous voulez, ces 20 kilomètres, c’est une marche depuis les tranchées, en descendant la route de La Bassée, en passant par Béthune jusqu’à Lillers. Ces 20 kilomètres, c’est encore la longueur du chemin de Richmond, en traversant Londres, jusqu’à Blackheath, ou de l’Alexandi ark jusqu’à Croydon. 20 kilomètres, c'est j118 du double
de la largeur de Glasgow, de à l'ouest ; , ë ,
c’est 4 fois son étendue du nor Est-ce que cela vous fait comprend portance
de ce nouvel arsenal? L’ingéns :r, qui me
fit visiter l'établissement, ::e le fit traverser et retraverser rapidement en automobile, dans une partie qui avait la forme d’un coin, mais le terrain que je parcourus ainsi, bien qu'il me parût fort grand pendant la course, devint ridiculement petit, lorsque je le regardai sur la carte. Assis dans l'automobile, et ayant devant moi une vaste perspective avec des rues bordées de baraquements et de maisons, je pouvais voir dans une direction tout le terrain jusqu’à un bois qui bordait le ciel de ses arbres minuscules ; dans une autre direction mes regards se promenaient ici sur une immense étendue de terrain parsemé jusque dans le lointain de constructions, s’élevant au milieu des ondulations du sol: là sur une longue route, un chaos de baraquements, les uns achevés, les autres inachevés, se continuait ainsi jusqu’à l'extrême limite de l’horizon ; plus loin enfin sur la plaine où mon œil distinguait là bas, tout là bas un petit point noir, j'apercevais l'immense usine à électricité,
L'ingénieur me dit alors que tout ce que je pouvais voir autour de moi était compris dans le terrain de cet établissement, sans parler de toute l'étendue qui en faisait partie et qui était invisible. J'en compris toute l'importance sur une carte de cinq pieds de long, où se montraient les croisements des routes, les rangées des maisons, les points marquant les emplacements des ateliers et des maisons des ouvriers ; or même à cette époque, bien qu’il y eût des milliers et des milliers de cabanes, un grand nombre d’ouvriers logeaient en dehors du terrain de l’usine, et l'on avait établi une ligne d’omnibus pour les transporter à leurs ateliers ou les en ramener. Les bâtiments sont en bois, en acier, ou en briques, et ils sont déjà construits ou en train de se construire, par dizaines, par vingtaines, par centaines. La ville, avec ses magasins et ses boutiques, ses églises et son cinéma, ses clubs, ses cantines et ses bibliothèques est solidement bâtie en pierres, en briques,
en acier et en bois. Il y a là une vingtaine d'entreprises qui ne sont que secondaires, et qui ont été des soumissions fort importantes. Il y a tout un réseau de chemins de fer, une grande ligne, et d’autres plus petites ainsi que des voies de garage, le tout représentant peut-être 80 kilomètres de rails. Un excellent système de voirie et d'éclairage est établi : l’eau est dans tout l'établissement, grâce à un immense réservoir, et à une puissante pompe ; ct la machine à électricité est si forte qu’elle peut fournir la lumière à tout le district. En parcourant en automobile toute cette étendue, je vis le long des routes d'immenses tuyaux de 80 centimètres de diamètre environ, posés auprès des fossés, que des régiments de terrassiers étaient en train de placer. Sur une étendue de dix à douze kilomètres, il y avait des tuyaux de 65 centimètres de diamètre environ, sans parler de kilomètres de petits tuyaux. Les terrassiers emplor « à ces ouvrages représentaient de nombreux bataillons
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