‹ Dans les ateliers de l'Angleterre [microforme]Chapitre 20 sur 22 · LEA · texte numérisé non relu

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de ligne au complet ; les ouvriers qui travailleront dans cet arsenal pourraient former des brigades et des divisions.

Et maintenant si tous ces faits vous donnent une idée de l’envergure colossale de l’entreprise, vous pouvez comprendre quelle habileté, quelle énergie il a fallu avoir pour concevoir, et exécuter tout l’ouvrage, pour bâtir cet arsenal, l’équiper et le faire fonctionner en quelques mois. On va ériger en moins de six mois un établissement qui, en temps ordinaire et avec tous les avantages que donne la paix (c.-à-d. une main d'œuvre innombrable, autant de matériaux et de facilités de transport qu'on peut en désirer), aurait demandé au moins trois ou quatre années à construire.

Seuls les chefs, les fonctionnaires, les ingénieurs, les entrepreneurs peuvent se rendre compte de limmensité de l’œuvre. Les inventions et les stratagèmes qu’il a fallu employer pour trouver des ouvriers et les garder, pour obtenir les matériaux nécessaires, ou leurs équivalents,

pour s'assurer des moyens de transport, pour loger et nourrir les ouvriers, pour lutter contre les intempéries des saisons, rempliraient de nombreux volumes, et constituent un record d'énergie, d’intelligente administration, de pré- * Voyance et d’invention, qui sont à la gloire de l'empire britannique. Le pays a donné de grands pouvoirs au ministre des Munitions, plus grands peut-être qu’on ne se l’imagine ; et je dois dire que le ministre s’est empressé de s'emparer de ces pouvoirs (lui et ses lieutenants), et qu’il s’en sert de mille façons utiles et inattendues. Pour le grand arsenal par exemple, l’on avait besoin d’un certain nombre de locomotives routières qui n'étaient pas faciles à trouver. Mais on réussit à les découvrir, et l’une d’entre elles que je vis en train de tirer à grand’peine toute une file de fourgons, me fit deviner le moyen dont on s'était servi pour les trouver. La locomotive portait encore ces mots “ Chevaux de bois de Jenkin,” et avant d’être réquisitionnée par

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le gouvernement, elle allait de ville en ville, traînant des voitures de saltimbanques, et une fois arrivée à la foire, elle se métamorphosait en l’une de ces machines qui font tourner un manège de chevaux de bois au son criard d’un orgue de barbarie.

Puis une autre difficulté surgit: on avait besoin de toute sorte de matériaux. Ici encore une fois les puissances suprêmes n’hésitèrent à réquisitionner ce dont elles avaient besoin. Les ingénieurs et les inspecteurs du ministère des munitions connaissent apparemment la fabrication de chaque usine du pays, et il leur suffit de déclarer où se trouvait ce dont on manquait. C'est ainsi que des baraquements en tôle ondulée qu’on était en train de construire, et qui étaient destinés aux antipodes, se trouvèrent transportés dans un certain endroit de la Grande-Bretagne, et y furent érigés, au lieu de l'être à Sumatra ou à Zanzibar.

Il est clair que ces constructions devaient subir quelque changement : il fallait les adapter

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au climat froid et humide de l'Angleterre, mais de telles difficultés paraissent bien minimes aux entrepreneurs d’une œuvre aussi gigantesque. Il y en a constamment de bien plus grandes qu’il leur faut surmonter. Elles sont peut-être moins nombreuses en été, mais par contre je froid et la pluie de l’hiver met à l'épreuve toutes les règles de l’art du charpentier, du maçon, de l'architecte. Tout entrepreneur par exemple vous dira qu'il est impossible de faire du bétonnage lorsqu'il gèle. Généralement l'architecte ne s’en demande pas la raison, mais ici les ingénieurs en cherchèrent la cause, la trouvèrent et surmontérent la difficulté. Lorsqu'il fallut chauffer l’eau et les pierres, pour faire le bétonnage, et lorsque le mortier eut été étendu, on le couvrit soigneusement de paille ou de cendre, de façon à ce qu'il ne fût pas sensible à Ia gelée. Quelquefois même les ingénieurs élevèrent soit un toit pour chasser la pluie, soit un mur temporaire pour abriter du vent

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leur travail ; ils allumèrent d'immenses brasiers pour combattre la gelée, de façon à ce que l’on pût faire le mortier, ou bâtir des murs en briques. Il est impossible de construire en hiver, dit-on ; mais ici aucun travail ne doit s'arrêter ; tout doit au contraire marcher au maximum de vitesse.

Toute l’étendue du terrain se couvre en ce moment de constructions, plus ou moins :

achevées. Ici, des rangées de cabanes et de maisons sont toutes prêtes à être occupées ; là, le travail ne fait que de commencer, et le sol est un chaos sans nom de monticules de terre, de trous, de mottes de gazon arrachées du sol, de planches entassées les unes sur les autres, de briques, de mortier et de matériaux de construction. Et parmi toute cette confusion des équipes d'hommes travaillent, frappent, creusent, piochent et bêchent; des petits chemins de fer à voie étroite vont et viennent d’un air important, et traînent, tout en soufflant,

parmi ces amas de terre, et ces trous, de longues H

files de wagons qui roulent entre les matériaux, les fondations et l’ossature des nouveaux édifices.

Dans d’autres parties l’on n’a pas encore touché à l’herbe des prairies, mais elles sont déjà sillonnées d’ornières, et elles ont été mesurées et arpentées pour le jour de l’arrivée des terrassiers et des maçons. A la fin du printemps, les prés auront disparu, et toute cette étendue d’une vingtaine de kilomètres retentira du bourdonnement des machines, et enverra sur la ligne de feu, en un courant ininterrompu, les munitions qui sont le nerf de cette guerre. Jusqu'à l'achèvement de l’établissement, le mot d’ordre de chaque jour sera de se hâter, de mener de front tous les travaux, de tracer des plans, de façon à ce que personne ne soit en péché de paresse.

On ne permet pas au moindre obstacle d’arrêter,—fût-ce par un moment, —l’entreprise :

tout doit céder au besoin de faire vite. Le temps est toujours de l’argent, mais ici il

est plus que de l’argent ; il représente une dépense, non seulement de livres sterling, mais d'intelligence et de force physique. La fabrication des munitions doit commencer à une certaine date ; et à cette date, soyez en certain, elle commencera, et les tranchées ne tarderont pas à sentir l’afflux des munitions qui iront toujours en s’augmentant.

Il y a d’autres établissements qui ont été dessinés et bâtis de la façon la plus merveilleuse : et si le grand arsenal les surpasse, ce n’est que par la grandeur. J'ai vu l’un de ces établissements, si nouveau que çà et là les champs étaient encore couverts de tiges de choux ou de navets à moitié écrasés, si nouveau que la première motte de terre n'avait été enlevée qu’à la fin de septembre dernier ! A la fin de septembre dernier ! Et son premier atelier devait fournir des munitions dès le commencement de janvier, 1916! Lors de mon passage, les immenses chaudières d’une

machine à électricité n'étaient pas encore He

prêtes, mais l’on avait déniché,—Dieu seul sait où,—une chaudière, et sa cheminée lançait des volutes de fumée, et l’on se préparait à employer ce four temporaire pour la première fois. Lorsque je visitai cet endroit, il n'y avait eu que cinquante journées de travail, depuis qu’on avait donné le premier coup de pioche; et déjà des ateliers s’élevaient de toutes parts, quelques-uns absolument achevés, avec leurs murs vernis, leurs planchers couverts de linoleum, leurs calorifères, et les lampes électriques au-dessus des établis.

Il y a là des vingtaines de magasins, des vingtaines de baraquements et de maisons, et de nombreuses voies de garage pour permettre le passage de plusieurs centaines de tonnes de marchandise par jour.

Des milliers d'ouvriers seront employés dans cet établissement ; ils y travailleront par équipes de jour et de nuit, d’après le plan qui est suivi maintenant dans toutes les fabriques de munitions ; et ils devaient commencer leur

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travail, un peu moins d’un mois après la date de ma visite. J'aurais douté de la possibilité de débuter si tôt, si je n'avais pas vu de mes propres yeux tant de bâtiments complètement achevés. Il reste encore à accomplir une telle somme de travail! Au sortir du chemin de fer, court un long passage en planches, élevé au-dessus du sol sur des piles entrecroisées et des échafaudages, et s’arrêtant court, brusquement, en l’air. Plus loin est l’emplacement d’une chambre où les ouvriers aux explosifs changeront de vêtements; en ce moment il n’est que jalonné. Là où s’élèvera la chaufferie, il y a un trou large et profond, étayé par un boisage solide et étanche, avec au fond une énorme quantité de boue. Au début l’on pouvait croire que l’on ne viendrait jamais à bout de l’entreprise, tant le chaos semblait régner dans tout le chantier ; mais maintenant que j'ai vu le travail de cinquante Journées d’homme, que j'ai parlé avec les entrepreneurs et les contremaîtres, hommes

énergiques et intelligents, s’il en fût, je ne doute pas que l’entreprise ne soit achevée, et que, lorsque ces lignes paraîtront, le travail des munitions ne soit commencé.!

Une fois de plus, ce sont les directeurs, les ingénieurs, les entrepreneurs, les cerveaux même de l’entreprise, qui ont joué le rôle de magiciens modernes et qui ont changé un désert chaotique en un arsenal tout flambant neuf. Là encore les difficultés n’ont semblé naître que pour être surmontées promptement et habilement ; et si le lecteur voyait les ornières pleines de boue, où l’on enfonce jusqu’au mollet, le caisson absolument étanche aux parois de bois qu’il a fallu enfoncer à une profondeur d’au moins dix pieds dans le sol pour poser ies fondations de la chaufferie, la grue se penchant, le nez en avant, parce que le terrain a cédé sous son poids, si le lecteur voyait toutes ces choses et beaucoup d’autres encore, il commencerait à se rendre compte

l Il a commencé en janvier, 1916.

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de quelques-unes des difficultés qu'il a fallu vaincre. Mais après tout, ce grand arsenal, et tous ces nombreux ouvrages pour lesquels il a fallu tant lutter, seront bientôt achevés ! Et chaque semaine qui s’écoule les fait approcher de plus en plus du jour de leur achèvement, du jour que nous attendons avec tant d'impatience, du jour où l'effort de nos soldats sur le front ne saura dépasser l'effort de nos

ouvriers dans les ateliers.

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