CHAPITRE X
Katchoura^ lui, produisait une toute autre impression. Le moment de son apparition au procès fut d'un tragique intense. Il apparut en vêtements de prisonnier, entre deux gendarmes, sabre au clair et, tout de suite, fixa le banc des accusés.
Il semblait frappé de nous y voir. Son regard avait une expression étrange de douleur, de regret et de reproche.
Pendant quelques instants, régna un silence de mort. La tragédie qui se jouait dans cette âme malheureuse, semblait peser sur tout le monde. A maintes reprises, le président, d'une voix émue, essaya de l'appeler :
— Katchoura ! Katchoura !
Ce fut en vain. Il finit par pousser un profond soupir, et :
— Quoi?
Le président l'engagea à raconter tout ce qu'il savait de l'affaire.
— Mais je vous ai déjà tout dit, répondit Katchoura d'une voix sourde. Est-ce que cela ne vous suffit pas?... Alors, interrogez... Que vous faut-il encore ?
Pavloff se mit à poser des questions. Katchoura rétracta un grand nombre de ses premières dépositions. Ainsi, il reconnut avoir dénoncé faussement Vaïtzenfeld, en accusant celui-ci de l'avoir mis en relations avec l'Organisation de Combat.
— Je n'ai pas voulu, expliqua-t-il, compromettre ceux qui étaient en liberté.
A ma question s'il affirmait catégoriquement que j'étais bien la personne dont il avait parlé, il répondit évasivement :
— Non, c'est un autre, quoi qu'il y ait une certaine ressemblance.
— Et la voix, demanda le président, est-ce qu'elle ressemble ?
— Non, on dirait une autre voix.
— Alors, en cjuoi la ressemblance se manifeste-t-elle ?
— Dans les yeux.
Mais, quant au fond même de sa déposition et à son caractère moral, (il prétendait avoir été entraîné dans le mouvement et poussé, par ruse, au terrorisme) Katchoura le maintenait et soutenait également qu'il se repentait maintenant et qu'il considérait les révolutionnaires comme des hommes nuisibles à la société.
Sur le procédé, employé pour obtenir les premières dépositions, on put apprendre ce qui suit de Katchoura lui-même. Au cours de l'été de 1903, Troussevitch lui avait montré des photographies, où j'étais représenté en-
chaîné et menottes aux mains, et il lui avait dit, en passant, que c'était un tel, condamné pour l'affaire Obolenski.
L'impression, faite par Katchoura, était excessivement pénible. 11 était évident qu'il éprouvait de grandes difficultés à penser.
Etait-ce un élat anormal, ou, simplement, une extrême dépression psychique ? il était difficile de le dire. Nous ne pûmes jamais savoir ce que cet homme avait enduré (1). Mais pour tomber si bas, pour affirmer ouvertement des sentiments hostiles aux révolutionnaires, pour déclarer qu'on l'avait entraîné à des actes terroristes, Katchoura dut, incontestablement, avoir vécu un drame moral infiniment douloureux.
Katchoura avait paru à Ekaterinoslav en 1901, comme un socialiste parfaitement conscient, ayant déjà pris part au mouvement depuis 1896. Tout de suite, il inspira la plus vive sympathie et la confiance. Les ouvriers d'Ekaterinoslav conservent une lettre de lui, écrite au mois de mai 1901, après la démonstration, au cours de laquelle les ouvriers furent battus à coups de nagdika (2). Cette lettre est pleine de vigueur, brûle de la flamme révolutionnaire et respire la soif de la terreur.
Au mois d'août ou de septembre de la même année, Katchoura déclara catégoriquement
(1) Plus tard, deux ans après, lorsqu'on nous avait fait quitter Schlûsselbourg, nous avons appris quelque chose. J'en parlerai plus loin.
(2) Une espèce de fouet dont se servent les Cosaques. (iV. du ir.\
DE NICOLAS H 8i
aux camarades, qu'il avait décidé de renoncer à tout travail et de tuerPobiedonostzeff, comme le plus puissant et le plus dangereux ennemi de la liberté et de la science. C'était là, désormais, le but de sa vie, et si les camarades ne lui venaient pas en aide, il irait à Saint- Pétersbourg à pied et mettrait son projet à exécution.
Ses camarades, connaissant bien son inflexible volonté, lui promirent de l'aider. Au mois d'octobre 1901, nous reçûmes une proposition à son sujet. Un des membres du Comité de KiefF fut chargé de se renseigner sur son compte ; les renseignements furent des plus favorables. On proposa à Katchoura de ne pas quitter Ekaterinoslav, de ne pas renoncer, en général, à la besogne révolutionnaire, et on lui promit de l'admettre, au bout d'un certain temps, à l'Organisation de Combat. Il montra une grande patience, attendant avec calme d'être appelé à l'Organisation de Combat. Pendant ce temps, on continua à l'étudier, sans se hâter de le charger d'une mission comportant des responsabilités.
En 1902, Katchoura vint habiter KiefF, et ce fut, je crois, dans cette ville, qu'il retrouva son ami Tschepeguine, un terroriste convaincu. Ils se plaignirent, l'un à l'autre, de l'Organisation (de Combat), qui traînait, qui ne laissait rien faire. Après le 2 avril, Katchoura et, avec lui, Tschepeguine se mirent à exiger avec insis-
tance qu'on leur permît de commettre un acte terroriste. Tschepeguine déclara que si l'Organisation refusait, il agirait seul. Katchoura, lui, se montra plus réservé, déclarant qu'il était prêt à attendre, à la condition qu'on répondît nettement à cette question : « î'aiderat-on à supprimer Pobiedonostzeff? »
Tschepeguine, comme on le sait, mit sa menace à exécution. L'Organisation de Combat, n'ayant pas consenti à l'admettre parmi ses membres, il s'empara d'un couteau de cuisine, alla au jardin d'été de l'Assemblée des Négociants, dans le but de tuer Novitzki et, à la place de ce dernier, blessa un général tout à fait innocent, Veiss. Cette histoire impressionna profondément tous ceux qui connaissaient Tschepeguine. On comprit qu'il commençait, à se manifester chez les ouvriers un état d'esprit avec lequel il était dangereux de plaisanter. Et, craignant, alors, que lui, Katchoura, ne fît aussi quelque gaffe, on décida de l'admettre définitivement à l'Organisation de Combat.
Toutefois, avant l'admission, un membre de l'Organisation alla le trouver, lui expliqua toute l'importance de sa décision et lui montra les dangers auxquels il s'exposait, en commettant un acte terroriste.
— Savez-vous, Thomas, lui dit-il, qu'on pourra exiger de vous un sacrifice plus terrible que la mort... On pourra vous soumettre à la torture... Etes-vous bien sur de vous-même?
— J'en suis sûr, répondit Katchoura avec force. On me couperait en morceaux, qu'on ne tirerait rien de moi.
— N'oubliez pas, Thomas, que vous êtes un ouvrier; de vous on exige plus que d'un intellectuel. Songez-y bien... Ce serait effroyable si vous ne vous trouviez pas à la hauteur de Balmacheff (1). Pesez tout, il en est temps encore. Le nombre de ceux qui désirent commettre des actes terroristes, est plus que suffisant. Peut-être ferez-vous bien de mesurer encore vos forces... Peut-être vous sentez-vous capable d'un autre travail.
— Voilà plus d'un an que j'attends, fit Katchoura tristement, ал^ес des larmes dans la voix. .. Pourquoi attendre encore?... Je ne suis pas un gamin, voyons... J'ai 27 ans, je sais bien où je vais... Je suis sûr que le Parti ne regrettera pas de m'avoir admis parmi ses membres.
On l'admit. Il accomplit sa tâche courageusement, virilement. Pendant et après le procès, son attitude fut extrêmement ferme. Toute une année, son courage fit l'étonnement des gendarmes; et, finalement, malgré tout, il tomba — et si bas ! si bas !
Quels sinistres mystères recèle l'âme humaine !
(1) L'exécuteui' de Sipiaguine. (iV. du (racf.)