CHAPITRE IX
C'est, essentiellement, sur les dépositions de de Grigorieff et de Katchoura, qu'était étayée l'accusation. Même sur les tchini, GrigoriefF faisait l'impression pitoyable d'un homme brisé et perverti par la gendarmerie.
Mis au pied du mur, il rétractait, aussitôt faites, la plupart de ces déclarations, et sans son mauvais génie, son défenseur Bobritschev-Pouchkine, qui le forçait obstinément à confirmer ses dénonciations, il eût franchement avoué qu'il avait imaginé tout cela par bêtise et par lâcheté, sous la pression des gendarmes.
Yourkovskaïa(l), qui ne cessait de singer une Madeleine repentante, se montra plus méchante et plus répugnante, que son mari. Voltaire a raison: lorsque la femme tombe, elle tombe toujours plus bas que l'homme. Son acharnement à perdre Mlle L. RemianikofF produisit une imoression de dégoût sur les juges eux-mêmes. Le sang- froid et l'insolente présence d'esprit de cette femme furent surprenants. Elle savait bien qu'un mot de nous eût suffi pour faire
(1) La femme de Grigorieff. (iV. du trad.)
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crouler tous ses mensonges et la mettre à la place de Mlle Remianikoff. Mais ce n'est pas pour rien, qu'elle avait été élevée dans une famille révolutionnaire. (1) Elle savait que les révolutionnaires ne payent pas les traîtres de la même monnaie, et, audacieuseraent, elle faisait ses dépositions.
On connut au procès les curieux procédés, employés par la gendarmerie, pour pousser les gens dans la л•oie de la trahison. Après l'arrestation de GrigoriefF, Yourkovskaïa avait eu pendant quelque temps une attitude correcte. Elle avait accouru chez Mlle Remianikoff et lui avait dit ses craintes, que son mari ne fit quelque gaffe, soit par bêtise, soit par peur de la détention cellulaire. Les gendarmes, surtout Troussevitch, menaçaient Л^ouгkovskaïa de l'arrêter. Et, en même temps, ils persuadaient à Grigorieff, qu'il devait agir sur sa femme, pour qu'elle fit, elle aussi, des dépositions sincères. Dans ce but on les laissait seuls tous les deux, et on leur ménageait des entrevues tellement commodes^ qu'au mois de février 1904, c'est-à-dire un an après l'arrestation, Yourkovskaïa accoucha.
Charmants procédés, n'est-il pas vrai?
Les dépositions de Grigorieff, abstraction faite des contradictions et des absurdités évidentes à l'égard de tout une série de per-
(1) Son père, un Polonais, fut déporté pour participation à l'insur* rection polonaise de 1863. Toute sa famille est très convenable.
sonnes, qu'il n'avait même jamais vues, se réduisaient à ceci : on l'aurait entraîné et cuisiné si habilement, qu'on l'avait forcé à prendre part à des actes terroristes. Quant à Yourkovskaia, par attachement et amour pour son mari, aussi bien que par horreur de la violence, elle se serait toujours efforcée de s'opposer aux machinations des tentateurs, jusqu'au moment où elle aurait complètement rompu avec ces derniers.
Tout cela, c'est à l'heure actuelle de l'histoire ancienne. LesGrigoriefF sont probablement tout à fait chez eux dans le monde des gendarmes, et, d'ailleurs, tous les péchés sont effacés, depuis longtemps, par les amnisties successives. On peut donc maintenant, sans craindre de leur causer le moindre préjudice, soulever un petit coin du voile, qui leur avait permis de se dissimuler jusqu'à un certain moment. Voici, en quelques mots rapides, la vérité sur cette histoire, restée, jusqu'à présent, obscure.
Grigorieff, avec tout un groupe de ses camarades officiers, fut recommandé comme sympathisant. Lorsqu'on connut ce groupe d'un peu plus près, on constata qu'il n'était bon à rien: un groupe militaire typique, — et l'on cessa tout rapport avec lui. Sur ces entrefaites, Grigorieff alla à Saint-Pétersbourg pour entrer à l'Académie Militaire. On se mit en relations avec lui dans le but de l'utiliser pour répandre la littérature révolutionnaire parmi les élèves de
l'Académie. Ce fut de cela qu'il s'occupa, et ce fut à cela que se borna son action. Pendant tout le temps qu'avait duré la préparation de l'acte du 2 avril (1), Grigorieff n'en eut pas la moindre idée et n'y prit aucune part, fût-ce indirectement.
Yourkovskaïa avait, il est vrai, toujours insisté sur ce point, qu'elle n'admettait aucune autre besogne* révolutionnaire que le terrorisme et qu'elle s'y fût adonnée avec plaisir et joie. Leur rôle actifs — si tant est qu'on puisse se servir de ce terme, — commença plus tard, à partir du 3 avril et dans les circonstances suivantes.
Comme on le sait, en même temps que Sipiaguine, on devait, le 2 avril, tuer également Pobiedonostzeff. A la même heure — une heure précise de l'après-midi — Sipiaguine arrivait au Palais de Marie, tandis que Pobiedonostzeff quittait le Synode. Le premier devait être abordé par un jeune aide de camp, venant de la part du grand-duc Serge; un vieux général devait s'adresser au second. Par suite d'un de ces hasards tout à fait stupides, qui font échouer si souvent les plans de complots les plus complexes, on ne s'aboucha pas avec le vieux général (2).
Il fut impossible de remettre l'entreprise à
(1) L'assassinat de Sipiaguine, ministre de l'Intérieur. (Л'. cfit tr.)
(2) Le télégraphe s'était trompé de deux lettres dans la transmission du nom du destinataire, à qui un rendez-vous était donné pour une heure déterminée. L a dépêche, à cause de cela, ne fut pas reçue.
un autre jour, le Conseil des Ministres siégeant pour la dernière fois le 2 avril, et Pobiedonostzeff échappa ainsi à une mort certaine. Et pendant que le succès de l'attentat de Stéphane BalmachefF faisait rayonner de joie, tout Saint- Pétersbourg, l'Organisation (de Combat) était douloureusement afiligée par l'absurde échec de l'attentat contre Pobiedonostzeff.
Le 3 avril, ayant résolu de quitter Saint- Pétersbourg, j'allai chez les GrigoriefF, pour prendre mes effets de voyage qui se trouvaient chez des amis à eux. С était vers le soir. A peine fus-je entré, que Grigorieff se jeta vers moi, me félicitant du succès. Yourkovskaïa restait sombre comme la nuit.
— Pourquoi cet air? demandai-je. Porteriezvous le deuil de Sipiaguine ?
— Non, pas de Sipiaguine, mais de moimême. Je vous ai toujours parlé sérieusement... Et je croyais que s'il y avait quelque chose à faire, c'est moi qui en serais chargée. Pourquoi, alors, me l'avoir caché ? Pourquoi ne pas me l'avoir confié ? Et moi qui l'espérais tant, qui ne vivais que par cette pensée !
Elle parlait d'une voix si brisée, elle avait l'air si abattue, que, malgré moi, je me sentais pris pour elle de pitié et de compassion. Je me mis à la tranquiliser, à lui persuader que de pareilles choses ne se faisaient pas si simplement, que je n'avais pas considéré ses conversations comme l'engageant à quoi que ce fût, que,
d'ailleurs, je n'avais pas de rapport direct à cette affaire, etc., etc.
Уоигкол'зка1а ne voulut rien entendre.
Elle avait attendu, espéré, et voilà que tous ses espoirs étaient évanouis ! Mais si Ton ne voulait pas l'aider, eh bien ! elle s'arrangerait toute seule. Elle était, en tout cas, fermement décidée à accomplir un acte terroriste.
Je n'attachai, d'abord, guère d'importance à ses paroles, cherchant toujours à la calmer. Mais, voyant qu'elle n'en démordait pas, je me mis à l'interroger sérieusement sur ses intentions.
— J'ai résolu, affirma -t-elle, de commettre un acte terroriste. Si l'on ne m'aide pas, je l'accomplirai toute seule.
— Et vous, qu'en dites-vous de cela ? fîs-je, en me tournant vers Grigorieff, qui assistait à la scène.
— Nous avons décidé d'aller ensemble, répondit-il.
— Gomment, vous aussi ?
— Eh, bien! quoi! Ensemble, ça vaut toujours mieux !
— jNIais, voyons, mes amis, plaisantez-vous ? ou parlez-vous sérieusement ? On ne prend, cependant, pas de telles résolutions comme ça, à brùle-pourpoint.
— Nous sommes fermement décidés, interrompit Yourkovskaïa.
Les membres de l'Organisation étant tous absents de Saint-Pétersbourg, je ne pus en
parler avec personne. « Voilà, pensais-je, des gens qui veulent aller au travail, qui y aspirent avidement. Si l'on les laisse à eux-mêmes, ils pourraient encore faire des bêtises. Après tout, c'est leur affaire, ce ne sont pas des enfants. »
Je leur représentai, une fois de plus, tout le sérieux de leur entreprise ; je leur conseillai de bien réfléchir à leur décision, de bien peser leurs forces. Mais ils n'en démordaient toujours pas, en répétant sans cesse :
— Nous n'avons besoin de rien... Qu'on nous aide seulement de conseils et d'argent...
Voilà exactement la scène, telle qu'elle s'était passée le 3 avril. Au procès, Yourkovskaïa raconta que lorsqu'elle était entrée dans la pièce, où je me trouvais avec Grigorieff, j'étais en train de persuader ce dernier de tirer sur Pobiedonostzeff, tandis que lui se défilait.
— J'ai une mère, disait-il, une petite sœur... C'est ainsi, que les gendarmes écrivent l'histoire.
Il fut décidé, que les Grigorieff sortiraient le lendemain, le jour des obsèques de Sipiaguine : lui, en uniforme d'officier, elle, déguisée en collégien. Lui devait tirer sur Pobiedonostzeff ; et lorsque le préfet Kleiguels arriverait sur les lieux, Yourkovskaïa se faufilerait vers ce dernier et tirerait sur lui.
On se procura à la hâte un uniforme de collégien et des revolvers ; on mit tout en ordre, on
brûla toutes les lettres et toutes les notes, ce qui prit beaucoup de temps.
Le lendemain soir, je vins aux nouvelles. J'appris qu'ils n'avaient pas vu PobiedonostzefF : celui-ci n'avait pas paru, à moins qu'ils n'eussent pas réussi à arriver jusqu'à lui. Je leur dis que je partais le lendemain. Les Grigorieff se mirent à me prier de ne pas les abandonner, me disant combien leur existence dans le milieu d'officiers était pénible ; ils me demandèrent de leur indiquer, au moins, le moyen de se procurer des écrits révolutionnaires et me déclarèrent, en même temps, résolument ne pas renoncer au projet d'attentat contre PobiedonostzefF.
Depuis, je ne les revis jamais jusqu'au procès. On n'entretint plus avec eux aucun rapport sérieux, touchant à la cause. Il est vrai que pendant quelque temps, une personne les avait fréquentés et que, en prenant le thé, on avait causé ensemble de toutes sortes de projets et esquissé des attentats plus ou moins fantaisistes contre Plehve, — jusqu'à barrer avec du fil de fer la rue par laquelle Plehve passait d'habitude. Mais aucun des trois, bien entendu, n'avait pris au sérieux ces projets : ce ne furent là que des rêvasseries .
L'automne suivant, il fut décidé d'isoler complètement les Grigorieff du milieu conspirateur. Yourkosvkaïa exprima le désir de faire la médecine. On lui remit cinquante roubles pour acquitter les droits, on lui pro-
cura des leçons; bref, on s'efforça de lui faciliter l'existence. Ils en remercièrent par la calomnie et la boue.
Au procès, Grigorieff expliqua assez franchement sa trahison. 11 avait été arrêté sur la dénonciation d'un officier de ses amis, un nommé Vassilieff, et inculpé de participation à un complot militaire.
Cherchant à se tirer d'affaire et à convaincre les gendarmes de la sincérité de ses affirmations, il résolut de leur raconter l'histoire de sa participation aux attentats contre Pobiedonostzeff et Plehve, espérant qu'il n'aurait pas à en répondre, ces faits étant du domaine du passé. Et quant à moi, il ne pouvait pas me nuire, pensait-il, puisqu'il me croyait à l'étranger. La première déposition naïve faite, il tomba entre les mains de Troussevitch et inventa alors un si formidable tas d'absurdités, que les gendarmes eux-mêmes ne parvinrent pas à s'y retrouver.