G DANS LES CACHOTS
M"® Remianinoff et Vaïtzenfeld se tenaient tout le temps très courageusement, très dignement. Mais leur rôle au procès fut tel, qu'ils ne purent faire grand'chose.
Le sixième jour, commencèrent les plaidoiries. Le défenseur de Grigorieff,Bobritschev- Pouchkine, parla le premier.
Sa plaidoiria fut la copie exacte du réquisitoire de Mouravieff au procès du 1^^" Mars (1) ; il y ajouta la caractéristique du mouvement révolutionnaire empruntée aux Lutins (2).
Et, chose étrange ! Malgré sa complète nullité, malgré son véritable style de gendarme, malgré l'ineptie et la fausseté de ses accusations, qui pleuvaient sur nous, cette plaidoirie, tout en nous inspirant du mépris et du dégoût, nous émouvait et nous faisait souffrir par les outrages immérités qu'elle nous infligeait. Je pensais, longtemps après : « Qu'est-ce qui avait pu forcer cet homme de nous couvrir de boue, en défendant Grigorieff ? Il ne pouvait, cependant, pas ignorer que Grigorieff avait présenté les événements sous un faux jour !.. Et, d'autre part, comme défenseur, il ne pouvait pas ne pas apprécier la correction de notre attitude envers son client, que nous aurions pu noyer avec la Yourkovskaïa, qui était en liberté, en ne racontant qu'une partie seulement de
(1) Attentat du 1"^ (14 mars) 1881 contre Alexandre II. (N. du tr.)
(2) Ouvrage de Dostoïewski, à tendances anti-révolutionnaires. [N. dutrad.)
ce que tous les deux avaient fait. Et sachant tout cela, il feignit de ne rien savoir et calomnia. »
Une incroyable lassitude nous envahit tous à la fin du procès, une lassitude purement physique. Une seule pensée nous dominait: «Pourvu que cela finisse au plus tôt! » Traîner en longueur cette comédie, qui durait déjà plus d'une semaine, nous n'en avions plus la force ! Heureusement, le procès touchait à sa fin. Les débats étaient terminés ; les derniers mots commencèrent.
Chose étrange ! Cette salle, remplie de tschini, y compris un grand-duc, qui avait assisté à toutes les séances, en suçant sans cesse des fondants, produisait, durant tout le cours du procès, une impression écrasante; c'était comme si l'on avait aux pieds des poids de fonte attirant vers le sol. La parole humaine semblait inabordable et incompréhensible à ces cœurs glacés.
Mais l'âme humaine reste toujours humaine, malgré tout, et c'est là sa grandeur !
Pendant que Mlle Remianikoff parlait, j'observais attentivement l'assistance, regrettant, tout d'abord, qu'elle leur adressât des paroles sincères et A'^éridiques. Et, à ma grande surprise, je sentis que, dans ces âmes sans vie, quelque chose avait remué.
Le discours de Mlle Remianikoff était simple, sans art, véridique, comme elle-même. Ce ne furent que quelques simples paroles sur l'exis-
tence ordinaire d'une jeune fille russe. Cette existence, tous nous la connaissions fort bien. Nous y étions si habitués, que nous n'en parlions jamais entre nous. Mais ces gens-là étaient, sans doute, si infiniment loin de la véritable vie, que cela fut pour eux tout une révélation. Une simple parole humaine pénétra profondément dans leur âme et produisit sur eux une impression ineffaçable.
Cette impression ne les empêcherait évidemment pas, en fin de compte, de nous envoyer à la potence au nom du devoir imposé par le service. Mais leur faire apparaître la grandeur de notre œuvre, mais instiller dans leur pensée et dans leur conscience le poison du remords, en les amenant à voir qui et pourquoi ils allaient condamner et exécuter ; mais les forcer, momentanément du moins, à baisser les yeux devant la cause répugnante qu'ils servaient, — cela, on put arriver aie faire !.