CHAPITRE XII
— La Cour va délibérer. Monsieur le commissaire, emmenez les accusés, proféra solennellement le président.
C'était, je crois, le huitième jour, à 1 1 heures du matin. Les gendarmes se mirent en rang, et l'on nous ramena dans nos cellules.
La Cour délibère...
En ce qui me concerne, on pourrait aussi bien ne pas rfeZiôeVer. L'affaire est claire, ou, plutôt, pas l'affaire elle-même, mais son issue. Et, résultat naturel de cette clarté objective, une clarté subjective : la sérénité et le calme. Ignorant combien de temps ils vont délibérer ^]e me hâte de mettre mes affaires en ordre : écrire des lettres. Je m'efforce de tromper la surveillance des inspecteurs. J'arrive, tant bien que mal, à griffonner mes lettres. Trois heures déjà, et ils délibèrent toujours. Je commence à m'impatienter. . . . Qu'est ce qu'ils ont donc ? C'est bien long! Dormiraient-ils, par hasard?.. Le jour baisse. Je suis aux écoutes... Ah ! on vient!
— A la promenade, s'il vous plaît.
— C'est tout ?. . . Et moi qui croyais qu'on allait me proposer une promenade plus lointaine!...
L'inspecteur baisse les yeux.
Une claire et froide soirée d'hiver. Au ciel brillent les étoiles Sous le ciel, le va-et-vient du factionnnaire. Pour la promenade, on a réservé un petit espace, entouré de planches, long de 15 mètres et large de 5, qui rappelle d'assez près une étable. On n'est visible qu'à Dieu et au factionnaire, mais soi-même, on ne voit personne...
On délibère...
Ils en auront toujours fini ce soir, en tout cas ! Mais après, combien de temps se passera-t-il encore? Trois à quatre jours, peut-être bien ?... Accordera-t-on une entrevue ? Pauvres chers parents!,.. Comment feront-ils pour surmonter leur peine ? Car, pour eux, tout cela n'est que de la peine. Et les camarades ? Ma lettre leur parviendra-t-elle?... Il faudra...
— La promenade est terminée.
On délibère...
L'appel est fait. Cette attente épuisante donne à la pensée un je ne sais quel caractère morne et chaotique. Tout est plein d'ennui! Quel étrange état d'esprit dans l'attente du verdict... Il faut se coucher. Les délibérants sont couchés, eux aussi, sans doute...
Doucement, avec des gestes de voleur, on ouvre ma cellule.
— Levez-vous. Au tribunal.
Finie, la délibération.
On est fouillé plus soigneusement encore que la première fois. L'horloge sonne minuit. On parle à voix basse ; une demi-obscurité règne dans le couloir. Les sabres sont tirés, les éperons sonnent, les pas retentissent. La troupe de policiers et de gendarmes est renforcée. Ils se tiennent en rangs presque compacts. La salle est vide. Un général de gendarmerie, l'air morose, s'y trouve seul. Des défenseurs, ne sont venus que les jeunes. Leurs visages sont inquiets. A les regarder, on pourrait croire que ce sont eux qui attendent le verdict.
— La Cour!
Les juges ont tous l'air épuisé, les traits tirés.
— Ah, ah ! il n'est donc pas si agréable que ça dépendre! pensé-je méchamment.
Le procureur militaire lui-même, le célèbre Pavloff, brille par son absence ; il se fait remplacer par son substitut. Le président Osten- Saken est pâle, les cheveux hérissés. Il lit le verdict. Toute l'assistance est debout. D'une voix émue et entrecoupée, le président laisse tomber : 4 ans de travaux forcés; peine de mort ; détention dans une forteresse ; peine de mort; 10 ans de travaux forcés.
— Le verdict, sous sa forme définitive, sera notifié demain. Monsieur le commissaire, emmenez les accusés.
A la hâte, nous serrons les mains de nos dé-
fenseurs. On nous ramène dans nos cellules. Les policiers elles gendarmes nous fixent avec, dans le regard, je ne sais quelle curiosité inquiète et douloureuse. Ils n'ont pas l'air d'être à leur aise, comme si c'étaient des coupables...
Me voilà dans ma cellule. Je reste perplexe. C'est donc ça, 1^ condamnation à mort! Gomme c'est simple! Pourquoi est-ce que je n'éprouve aucun sentiment particulier? Ça viendra, peutêtre! Je me déshabille hâtivement, et je me couche. A peine endormi, j'entends qu'on ouvre la porte de la cellule... On me réveille.
— Il faut s'habiller. On va partir tout de suite.
— La nuit? Où donc irons-nous?
— Peux pas savoir. L'ordre est donné de se préparer.
Serait-ce l'exécution tout de suite ? Ou quelque chose de pire peut-être?
Une fois dans la cour, on me met en voiture, et l'on part, escorté de gendarmes. Où? On ne sait pas. Au bout d'une vingtaine de minutes, la voiture s'arrête. Nous sommes à la forteresse. Ce n'est donc pas à la torture, pensé-je avec soulagement, et je me dirige vers ma cellule, comme si je rentrais chez moi. Je rencontre, en passant, le commandant de la forteresse ; il a l'air mal éveillé.
— Eh, bien? Gomment est-ce que cela a fini? demande-t-il, inquiet.
— La peine de mort! crié-je très haut à dessein, pour me faire entendre des gendarmes.
Le visage du guerrier s'allonge et exprime un tel effroi, que, malgré moi, je souris.
Et maintenant, dormons! Après, on verra. Je me couche, mais on ne me laisse pas m'endormir. J'entends un je ne sais quel chuchotement sans sons (il n'y a que les gendarmes gardeschiourme qui connaissent l'art de chuchoter sans proférer un son) ; puis, toutes les deux ou trois minutes, une inspection prolongée et attentive par l'œil. Rien n'énerve autant que cette inspection excédante, insupportable même en temps ordinaire. On a donné, évidemment, l'ordre de surveiller les condamnés. Gomment m'en débarrasser? Je sonne. Le gardien paraît.
— Ecoutez, mon ami. Je suis condamné à mort. Je ne tiens pas debout, je tombe de sommeil; mais vos coups d'œil m'empêchent de dormir. Ce n'est pas de votre faute, évidemment. C'est l'ordre. Mais réfléchissez un peu... A quoi bon me surveiller? Vous voyez, je suis tranquille, je n'attenterai pas à ma vie. Tout ce que je ferai, c'est un bon somme, hein?
Il se trouve que le gendarme est un brave homme... Il est désemparé, le pauvre diable. Il ne sait que faire.
— Je vous en prie, monsieur... Vous comprenez bien, vous-même. Que faire? Ah, le maudit service !
Le lendemain matin, je me mets à écrire des
lettres. Mais la porte de la cellule s'ouvre. C'est un envoyé du Ministre de l'Intérieur, le sousdirecteur, Makaroff.
— Le verdict est prononcé ! Songeriez-vous, vraiment, à aller à la potence ?
— Ce qui veut dire ?
— C'est clair, voyons. Tendre le cou au nœudcoulant, mais*ça n'a pas le sens commun, convenez-en. Votre tâche, vous l'avez accomplie; au procès л^оиз avez eu l'attitude que vous avez voulue ; vous avez, pour ainsi dire, fait votre devoir. Bien... Que faut-il de plus ?
— C'est-à-dire?
— Vous ne croyez pas, j'espère, à la vie d'outre-tombe. Alors, pourquoi mourir ? Accomplissez une formalité, une simple formalité, voyons. Requête, déclaration, appelez cela comme il vous plaira. Que pourrait-on trouver à y redire? On n'exige de vous aucun aveu, aucun acte de repentir. Et puis, ce n'est pas au gouvernement que vous vous adressez, mais au pouvoir suprême... Or, dites ce que vous voudrez, c'est une grande chose que le pouvoir suprême!...
— Pour vous tous, qui a^us baignez dans les rayons de sa splendeur, c'est évidemment une grande chose que le pouvoir suprême, puisqu'il vous procure des avantages considérables. Mais pour le peuple, mais pour nous ! Nous différons, voyez-vous, quelque peu dans nos appréciations. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, à propre-
ment parler. Nous avons déjà causé une fois. Depuis, il n'y a rien de changé. Alors, pour quelle raison changerais-je de résolution?
— A ce moment-là, on exigeait de vous des dépositions ; maintenant, il ne s'agit que d'une requête...
— Seulement ? Vous ne savez donc pas qu'une requête de grâce est considérée chez nous comme le crime le plus honteux. Laissons cela.
— Excusez-moi, mais par humanité (?) je ne puis laisser les choses en état. Vous ne m'écouterez pas, je sais bien... Je dois, alors, vous prévenir: il est décidé de faire леп1г vos parents et de les charger de vous convaincre.
— Ah ! Eh, bien! je vous dirai ceci, et vous le répéterez à qui de droit. Je défends formellement de mêler mes parents à cette affaire. Ce serait une barbarie sans nom ! Puisque vous savez pertinemment que vous n'arriverez à rien, pourquoi causer à mes parents une souffrance inutile? Si vous êtes un honnête homme, vous devez laisser mes parents en paix.
Makaroff semble tressaillir.
— C'est bien. Je tâcherai d'accéder à votre désir, fait-il d'une voix sourde, et il quitte la cellule (1).
Le lendemain, un samedi, je suis ramené au Dépôt. Ce n'est que tard dans la soirée, qu'après nous avoir rangés dans le couloir, on nous con-
( 1 ) Makaroff, à mon grand étonnement, a tenu sa promesse : il n'a pas parlé à mes parents.
duit entendre le verdict sous sa forme définitive. Dans la salle, personne, sauf les défenseurs. Le verdict, d'une longueur considérable, est lu.
— Monsieur le commissaire, emmenez les condamnés.
C'est pour la dernière fois. Jamais plus, je n'aurai l'occasion de me retrouver dans cette salle. Je dis adieu aux défenseurs. Je dis adieu aux camarades.
Il fait sombre et triste dans le couloir. Il fait sombre et triste dans mon âme. La solitude me pèse. En face du monde^ la mort elle-même est belle (1). Oui, en face du monde, elle est belle, mais comme elle est grise ici dans ces arrièrecours, loin de tout être vivant ! Gomme un seul regard de compassion relèverait le courage ! Et comme on se prend à envier les vieux lutteurs, qui eurent le bonheur de mourir publiquement, pleures par les uns, crachant aux autres leur mépris! Et maintenant!... On fera sortir, la nuit, dans la cour. Le bourreau.. . quelques gendarmes... On étranglera, et on jettera, sur place, dans un trou.
Elle est bien amère, la destinée du révolutionnaire russe ! . . . Pendant le travail, il est poursuivi par des gendarmes, comme une bête traquée ; en prison, il est gardé par des gendarmes ; au procès, il est entouré de gendarmes ; et son dernier soupir, son suprême adieu aux camarades de lutte et à la malheureuse patrie est inter-
(1) Dicton populaire russe. [N- du £rad.)
cepté par des gendarmes. D'un regard triste et las, j'embrasse les sabres nus et l'interminable théorie d'uniformes. Et voilà que surgit devant moi, comme le symbole même des malheurs du pays, un gendarme d'énormes dimensions. Il grandit, grandit toujours; ses pattes immenses étreignent la Russie, qui palpite et gémit. Et audessus de ce. gendarme, ayant atteint des proportions incroyables, apparaît la devise de l'essence même du régime russe :
Tout pour les gendarmes et par les gendarmes l