CHAPITRE XIÏI
Nous sommes aux premiers jours de Mars. Un souffle tiède passe, et le dégel commence. Dans la journée, le soleil chauffe fortement et, derrière les grilles de fer, les oiseaux gazouillent joyeusement. Combien de temps faudra-t-il attendre jusqu'à ce que toutes les formalités soient terminées ? Peut-être quelques jours encore... Mais comme c*est bon de ne plus être traîné devant les tribunaux ! Et personne, sans doute, ne m'inquiétera plus.
Le jugement ennemi est terminé. Mais c'est maintenant que commence le véritable jugement, sans complaisance, le jugement de sa propre conscience, le jugement porté sur soi-même, sévère et implacable. Plus d'une fois, évidemment, le révolutionnaire conscient se demande : «Le chemin que je suis, est-il le chemin droit? » Plus d'une fois, une inquiétude douloureuse et des doutes pénibles se glissent, comme des vers, dans son âme et soulèvent la même question brûlante : « N'y a-t-il pas d'autres chemins, moins pénibles, moins riches en ronces, pour atteindre le bien et le bonheur de la masse souffrante ? Le chemin que je suis, est-il le seul, inévitablement ? »
Et l'on aurait beau avoir toujours répondu : — « Oui, c'est le bon chemin ! Oui, ce chemin est unique. » On aurait beau, durant toute la lutte, avoir suivi la route choisie avec calme et tranquillité, — n'importe ! lorsqu'on arrive au bout du chemin ; lorsque, résultat naturel de l'arrivée, le froid de la tombe ouverte glace le visage; oh! à ce moment-là, toute la vie passée se dresse impérieusement et, menaçante, implacable, demande : « As-tu bien fait de moi l'usage qui me permette de franchir sans regret, avec joie, la limite qui me sépare de la mort ? »
Lentement, pas à pas, on revit sa vie. Et quel calme bienheureux on éprouve, lorsque, après des recherches longues, instantes et passionnées, on répond, plein d'inébranlable foi, à la conscience, la sévère créancière : — « Tu peux être tranquille. Ton chemin a été bon, et la récompenseestméritée. Accepte-la, elle t'estdue. »
Et une fois ce verdict sur soi-même prononcé, tous les autres apparaissent si petits, si insignifiants! Les comptes avec la vie sont terminés, et terminés bien!..
Une dernière chose reste maintenant : acquitter la dette avec calme. On s'efforce à s'habituer au côté extérieur. On se représente le tableau de l'exécution. Et à chaque fois qu'on arrive au moment où le bourreau rejette le tabouret de dessous les pieds et que la corde serre le cou, on est secoué d'un frisson, et le cœur est pris comme dans un étau de fer. On se rappelle ce
qu'on a lu sur la matière. Voici... Si le nœudcoulant est mal fait, la mort vient très lentement. La rapidité de la chute du corps joue aussi un rôle considérable. Le meilleur procédé est le procédé irlandais : le condamné est précipité d'une hauteur de dix à treize mètres, et la mort survient presque instantanément, par fracture de la cQlonne vertébrale. Je ne sais plus quel professeur allemand a même trouvé la meilleure formule de la pendaison : soixante-dix centimètres environ de corde d'une certaine épaisseur par kilogramme de poids. « D'ailleurs, ajoute le savant humanitaire, cela ne garantit pas toujours une mort instantanée, car la solidité des ligaments de la colonne vertébrale présente de fréquentes anomalies. » Il s'agit donc maintenant de savoir, si la solidité de vos ligaments est normale. Voilà la question.
C'est avec un sentiment d'envie qu'on songe à être fusillé. En voilà une bonne mort ! Ils s'y connaissent en coups de fusil ! Mais pendre ? Les gendarmes russes ne sauront, évidemment, pas pendre proprement. Il y aura, sûrement, quelque anicroche (1).
(1) Plus tard à Schlûsselbourg, j'ai appris que cette méfiance des gendarmes russes était parfaitement justifiée. On pend en Russie d'une façon dégoûtante et barbare. Il est rare qu'une exécution se passe sans quelque complication torturante : la victime se débat, parfois, dans le nœud-coulant dix à vingt minutes. Le bourreau a tenu S. Balmacheff par les pieds, parce que ceux-ci s'appuyaient à l'échafaud. Pendant l'exécution d'Ivan Kaliaeff (l'auteur de l'attentat contre le grand-duc Serge), il s'était produit, par suite de la
A force de penser sans cesse à l'exécution, d'en analyser tous les détails, on finit par s'habituer à la mise en scène. Mais il est plus difficile de se faire au fond même de la chose. Quoi qu'on fasse, on ne parvient pas à se figurer, d'une façon tangible, la mort, le néant. Gomment, on possède un corps, un esprit, on éprouve des désirs, de l'amour, des espérances, et, soudain, tout cela aura disparu! Mais, enfin, qu'est-ce que ce sera ? Le sommeil ? On s'examine, on se palpe, et l'on cherche toujours à s'imaginer comment tout cela sera après. Et comment ? Jamais ? Jamais plus on n'aura nulle pensée, nulle inquiétude, nulle espérance! Gomme tout cela est étrange ! D'ailleurs, non, qu'y a-t-il d'étrange ? On s'est endormi, et voilà tout; on s'est endormi, et l'on ne s'est pas réveillé... 11 n'y a là rien de terrible... Alors, que peut-on craindre ? C'est comme si l'on craignait l'obscurité. C'est bête, à la fin ! On n'a rien à craindre, c'est bête de craindre.... Mais l'interminable attente inquiète et torture. Quand, enfin ? Je découvre dans la bibliothèque de la forteresse, les œuvres deTschedrine (1), et cette lecture m'apaise. Quelle inépuisable source de
négligence et de la maladresse du bourreau, une scène si effroyable, — le bourreau, n'ayant pas su jeter le nœud-coulant autour du cou, Kaliaeff se débattait longuement — que le commandant du «orps des gendarmes, le baron Meden, présent à l'exécution , menaça le bourreau de le fusiller, s'il ne mettait pas fin au supplice de l'exécuté. Quant à Guerchkovitch, on ne lui a enlevé la corde qu'au bout de trente minutes, et le cœur battait encore faiblement. (1) Célèbre écrivain russe. {N. du trad.)
vaillance, d'amour et de haine ! Et, surtout, quelle haine de l'ancien régime, haine frémissante, irréconciliable, pénétrant l'être tout entier, et quel amour, quel infini amour du peuple douloureux, victime de ce régime! Et cette intransigeance est un hymne d'éloges à l'implacable lutte.
Une semaine se passe, puis une autre. Toutes les formalités sont accomplies. Le verdict est entre les mains de Plehve et, à tout moment, peut être mis à exécution. Pourquoi, diable, tarde-t-on ? L'exécution aura, évidemment, lieu à Schlusselbourg. Quand m'y mènera-t-on? Le soir, sans doute. Et tous les soirs, après l'appel, j'attends... Voilà... Voilà... La porte va s'ouvrir, on va apporter des vêtements.
— S'il vous plaît!
Et longtemps, longtemps, je reste allongé sur mon lit de sangle, cherchant à surprendre le moindre mouvement. Ne vient-on pas? Souvent j'entends un bruit de pas qui s'approchent de la porte, mais qui s'éloignent. A la fin, je m'endors d'un sommeil inquiet, interrompu au moindre bruit. Le matin, je regarde autour de moi avec étonnement. Pas encore ? Alors, c'est que c'est pour aujourd'hui, sûrement..*
Voilà trois semaines que le verdict est prononcé. Nous sommes au milieu de la sixième semaine du Carême. Il est défendu de pendre pendant la Semaine de la Passion et la Semaine Sainte. Par conséquent, tout doit être abso-
lument fini cette semaine-ci. Puis, je ne sais plus quelle fête tombe au milieu de la semaine. Bref, j'arrive à la conclusion que le 16 mars sera mon dernier jour à la forteresse Pierre-et-Paul. Si l'on m'exécute maintenant, l'exécution devra avoir lieu dans la nuit du 16 au 17 mars.
Le soir vient. Je m'assure de ma morphine (1). J'accorde mon esprit à la situation, et j'attends. L'appel est terminé. Partout, dans la forteresse, règne le silence, ce silence absolu qui n'existe que dans les prisons. 11 est près de dix heures. Je suis aux écoutes, cherchant à surprendre le moindre mouvement.
Tout à coup, au milieu du silence de mort, retentit un grand bruit de pas. . . Des pas rapides, impérieux, se dirigent visiblement vers ma cellule... J'entends une voix tout près de la porte.
— C'est par ici, Votre Excellence.
Le verrou grince. La porte s'ouvre largement. Le colonel pénètre d'un bond, suivi du président du Conseil de Guerre, Osten-Saken. Dans le couloir, des gendarmes. Une idée me traverse l'esprit: « Qu'est-ce que fait ici, le président du Conseil de Guerre ? Assisterait-il à l'exécution? »
(1) Avant mon arrestation, j'étais absolument persuadé qu'après la condamnation, on me soumettrait à la question. Ne sachant pas, d'avance, jusqu'où irait ma résistance, je m'étais procuré une dose suffisante de morphine, que je suis arrivé à dissimuler, malgré les perquisitions les plus minutieuses. Je n'ai jeté ce narcotique que plus tard, à Schûsselbourg, convaincu que je n'en aurais plus besoin.
lOi DANS LES CACHOTS
— Bonjour, monsieur G..., retentit sa voix de basse douce.
Il est en proie à une émotion intense ; il respire profondément; son visage a une expression toute particulière. Il s'avance vers moi tout près, tout près, et, d'une voix où il y a quelque chose de solonnel:
— Je vous*apporte la grâce de Sa Majesté. On vous fait don de la vie... — paroles restées gravées profondément dans ma mémoire.
J'éprouve une sensation, comme si l'on m'avait enfoncé un couteau dans le cœur.
Je voudrais le brusquer. Mais il a l'air si franchement heureux, il paraît si sincèrement pénétré de la grandeur de sa mission, il se prend si sincèrement pour un messager céleste, apportant la nouvelle de la délivrance, que ma langue ne tourne pas pour lui jeter une insolence. Je me borne à dire :
— Je n'ai rien demandé, vous le savez?
— Oui, je sais.
Il sort.
Je reste quelques secondes, sans faire un mouvement. Puis, involontairement, je me laisse tomber sur mon lit et me mets à trembler de tous mes membres. Ce tremblement, d'abord faible, devient de plus en plus intense. Mes mains tremblent si fort, qu'elles agrippent la couverture avec une force incroyable. Mes dents claquent. Je suis tout glacé, puis, tout à coup, me voilà baigné d'une sueur froide. Mon cer-
veau est vide. Cet état d'étrange abattement dure près d'une demi-heure. Je suis comme paralysé, pétrifié. Ma faiblesse et ma lassitude sont telles, que, malgré mon immense fatigue. je ne trouve pas la force de m'allonger sur le lit, où je suis assis comme une masse inerte. Maintenant, je n'ai plus froid, j'ai chaud; tout mon corps brûle littéralement. La légère couverture de la prison me semble d'un poids intolérable. Ma bouche est atrocement sèche.
Toute la nuit, je reste les yeux ouverts, le cerveau emporté dans un tourbillon de pensées. C'est ma deuxième nuit d'insomnie ; la première, c'était après la dénonciation de Katchoura.
Je n'arrive pas, tout d'abord, à saisir l'importance de ce qui vient de se passer. Je me sens comme impuissant, comme mal préparé à quelque chose de très grand. Dans mon cerveau, un vide immense. Tous ces temps-ci, je me préparais aune chose déterminée. Tous mes efforts étaient tendus à m'habituer à la pensée que j'étais hors de la vie. J'y étais parvenu dans une certaine mesure. La vie n'existait plus; toute la vie était dans la mort qui allait venir; seule, la pensée de la mort alimentait la vie. Et lorsque, après de terribles efforts mon être tout entier, tous mes sentiments et toutes mes pensées, tendait vers un certain but, au moment de la tension suprême, voilà que, brusquement, sans que j'y sois préparé, on vient me tourner vers un but opposé!
Passer inopinément de la mort à la vie est peut être plus difficile que de passer de la vie à ia mort.
Mais... la vie est là... On m'en a fait don... Il faut bien l'employer à quelque chose. .
DE NICOLAS II i07