CHAPITRE XIV
Le lendemain, le colonel, l'air rayonnant, vint me féliciter,
— Ecoutez, mon colonel, dis-je.Si, vraiment, vous voulez procurer de la joie à quelqu'un, téléphonez donc à mon frère... Autrement, les miens n'apprendront pas la nouvelle avant trois jours.
A mon grand étonnement le commandant autorisa cette violation de la loi, et les miens apprirent l'événement par téléphone.
Je me mis à arranger ma vie, pour vivre. Un nouveau-né, s'il était conscient et capable de penser, éprouverait, sans doute, les mêmes sensations. Mais quant à la joie de vivre, je ne la ressentais pas. Il y avait dans tout cela un point, qui me rendait forcément hésitant sur l'appréciation du doji reçu.
A cette époque la Russie n'était pas encore habituée aux exécutions. Une exécution oppressait, émouvait et poursuivait tout le monde, comme un remords vivant. Tous en étaient honteux : le gouvernement, qui ordonnait l'exécution, la société, qui l'admettait et restait impas-
sible, quand d'autres périssaient sur l'échafaud. Le cadavre de l'exécuté creusait un abîme entre la société et le gouvernement. Et ce dernier, marqué au front du sceau du bourreau, inspirait laliaine,lemépris, et le dégoût.
Mais voilà que la peine de mort était commuée, la grâce accordée, et l'atmosphère d'inquiétude devenait mt)ins lourde, et tout le monde commençait à se sentir comme allégé. Pourtant, le gouvernement russe restait le même qu'hier ; pas une de ses fautes n'avait été expiée ; il ne s'était rien passé, qui eût pu adoucir les sentiments qu'on éprouvait pour lui. Mais personne n'y songeait plus, comme si cette pensée se fût envolée loin, très loin. C'était un premier point. Il y avait, de plus, des conditions spéciales dans mon cas. La trahison avait un tel caractère, qu'on aurait pu, si l'on avait voulu, discréditer par elle profondément tout le mouvement terroriste. Certes, l'histoire prouve abondamment, qu'on ne doit accorder aucune confiance aux affirmations d'un traître, et pas un adversaire loyal n'en tirerait parti. Mais il suffit de ne pas être trop scrupuleux, de feindre de croire les traîtres, et l'on peut sur ce canevas broder tous les dessins voulus. Un exemple : Bobritscheff-Pouckine. Il est vrai que la société bourgeoise elle-même s'en écarta; il est vrai que le barreau l'exclut. Mais où était la garantie que d'autres, venus d'un autre camp, ne s'y prendraient pas plus adroitement avec moins
de préjudices momentanés pour eux-mêmes et plus de préjudices pournous.
C'était précisément la crainte, qu'on n'abusât odieusement de la trahison de deux de mes coaccusés, de leurs dépositions, dictées par les gendarmes, et où il était affirmé que les chefs du mouvement terroriste s'étaient dissimulés derrière eux et s'en étaient servis comme de la chair à canon, c'était cette crainte-là, qui m'avait poussé à désirer être exécuté : tout le monde n'eût pas osé, pour atteindre un tel but, enjamber un cadavre.
Mais, d'autre part, la vie vint à un moment, où tout dans mon être me criait que l'heure de la délivrance de la Russie était proche, que je verrais cette délivrance, que je la verrais de mes propres yeux. La guerre était à peine commencée, et, déjà, apparaissaient au pays les néfastes ulcères de l'ancien régime, ulcères, que le peuple était obligé d'arroser de son sang. Et tout ce qui, avant, restait caché à la majorité et n'était visible que pour quelques-uns, devint maintenant parfaitement clair pour tout le monde.
Et cette colonne elle-même sur laquelle la conscience populaire, bercéedemensonges, avait dormi depuis des siècles, — la puissance invisible des armées russes — ce Moloch mystique à qui le pays, sans murmurer, sacrifiait tout jusqu'à son sang, cette colonne elle-même chancela et se brisa comme verre au premier assaut.
tt& DANS LES CACHOTS
Il s'écoula près de trois semaines. On m'accorda l'antorisation de recevoir des visites et même des visites personnelles (pas à travers la grille du parloir). Je commençais à m'approvisionnerde livres, me proposant de faire un peu de lecture. J'étais bien. Les autorités semblaient m'avoir oublié, ce qui est le plus grand bien que puisse désirer un prisonnier. J'attendais, de jour en jour, mon transfert à Schliisselbourg. Tout à coup, dans les premiers jours d'avril, parut le commandant et, rougissant et confus, me montra un papier. Plelive donnait l'ordre de me priver... de quoi? De visites, de correspondance, d'encre et de papier, de livres. C'était tout. De quoi eùt-on pu me priver encore?
La chose fut faite ; et, soudain, je me sentis comme au fond d'un gouffre.
Il est difficile de se faire une idée de ce que c'est que d'être privé de livres. On peut se faire à tout, on peut s'habituer à tout: à la solitude, à l'absence de promenades, de Assîtes et de correspondances, au complet isolement du monde vivant, au logis obscur, à la nourriture dégoûtante à tout, à tout, tant qu'il reste une occupation quelconque, un intérêt quelconque dans la \^ie. Or, c'est, incontestablement, la lecture qui présente le plus d'intérêt pour un homme tant soit peu cultivé. Tant qu'on peut lire, on vit, d'une vie, sans doute, spéciale, unilatérale, pour ainsi dire, mais, enfin, on vit...:
Mais lorsqu'on reste enfermé entre quatre
murs, non pas pour un temps déterminé, mais pour toujours ; lorsque, en dehors de ces quatre murs, on ne voit rien, on n'est impressionné par rien, lorsque, toute la journée durant, la pensée ne peut s'accrocher à rien ; lorsqu'on ne peut pas se dire: « Voilà, à telle heure, je me mettrai à faire telle chose » ; lorsque toutes les pensées se figent autour de l'unique question : « Que faire? comment vivre sans rien faire? »; lorsque rien ne peut distraire de cette question obsédante, alors, au bout de quelques jours déjà, on commence à sentir des hannetons dans le cerveau. Ce qui terrifie, ce n'est pas le fait d'être oisif aujourd'hui, mais la pensée constante, obsédante , qu'il en sera ainsi toujours^ que le lendemain sera exactement le même que l'aujourd'hui, que ce lendemain sera suivi d'un surlendemain identique, et ainsi à l'infini... On est saisi d'épouvante... C'est bien là la malédiction biblique, qui ne peut être comprise que par les victimes du régime russe : « Et ton Seigneur- Dieu maudira ta vie ! Et tu te lèveras le matin, et tu prieras : — Oh, si le soir venait! Et le soir tu prieras : — Oh, si le matin venait! »
C'est là toute l'existence de l'homme condamné à la détention cellulaire, privé de livres et d'un travail manuel. La journée est finie, une journée demi-obscure, torturante, écrasante. On voit, enfin, arriver le crépuscule, et l'on se jette sur le lit. Le sommeil serait le salut. Mais le sommeil ne vient pas : le corps et l'esprit, étant
restés inactils toute la journée, n'en ont pas besoin. La nuit passe, tant bien que mal, dans une espèce de demi-sommeil, lourd de cauchemars. A une heure du matin, il fait déjà clair; et l'aeacante matinée blanche de St Pétersbourg dure interminablement. Et, plein de tristesse et de désespoir, on songe :« Encore toute une journée à passera Comment faire ? Gomment faire ? Gomment remplir le vide, le vide énorme des 24 heures?» La privation de livres est le plus raffiné, le plus diabolique des supplices. Il est peu probable qu'on puisse l'endurer longtemps impunément; le détraquement psychique est inévitable. Mais si bizarre que cela paraisse, ( tout a son bon côté. Le prisonnier se rend parfaitement compte de toute l'absurdité de cette mesure, même au point de vue de la loi gouvernementale. Elle ne signifie qu'une chose, c'est que le gouvernement, dans son immense rage, veut assouvir sa haine sur l'ennemi enchaîné, briser sa volonté et le forcer à demander grâce.
Or, le résultat obtenu est diamétralement opposé.
On est soulevé d'une haine sauvage, de mépris et de dégoût pour ce monstre sanguinaire dont la vilaine âme est mise à nu. Les sentiments qu'on éprouvait pour lui avant, loin de s' affaiblir, loin de s'adoucir, s'affermissent, au contraire, et s'accentuent.
Avec une sorte de joie méchante, on fouille ses plaies, on contemple son existence sombre,
sans un rayon de lumière, et, grinçant les dents, la rage brûlante au cœur, on se dit:
— Ah ! vous voulez me briser par vos tortures. Parfait ! Nous verrons bien qui de nous deux brisera l'autre !
La vie est pénible, douloureuse. Mais la pensée qu'on endure ces peines et ces douleurs sans crainte de succomber allège la souffrance et aide à supporter cette situation qui paraît intolérable.
La conscience que ces tortures ne font que tremper davantage l'àme, procure une satisfaction profonde, une jouissance effrénée; et, malgré soi, on se rappelle les vers de MorosofT (1) :
Et dans la solitude de la prison, Où les années sont si longues, Vous ne briserez jamais Notre âme libre.
(1) Détenu à Schlusselbourg pendant plus de 20 ans ot mis en liberté après le fameux manifeste du 30 octobre 1905. {N dutrad.)