‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 16 sur 46 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Des journées passent, puis des semaines, puis des mois.

Vers le mois de juin, la forteresse se vide complètement.

Il n'y reste que 7 à 8 personnes, de sorte que les promenades sont terminées à 10 heures du matin. Je suis pris d'inquiétude.

Qu'est-ce que cela signifie ? Le gouvernement n'a, évidemment, pas cessé, de lui-même, les arrestations. C'est donc que la lutte est devenue moins ardente. Le délire patriotique ayant emporté les masses populaires, les révolutionnaires sont obligés d'abandonner momentanément l'arène de la lutte. La Russie emporteraitelle des victoires, par hasard?

Impossible d'avoir des nouvelles, et les journées s'écoulent, grises et tristes, sans un rayon de lumière...

Pourquoi ne m'emmène-t-on pas à Schlusselbourg ? Aurait-on vraiment décidé de me garder ici, dans le n» 46? Ou bien Plehve prépare-t-il quelque chose que je chercherais en vain à deviner?

Sur ces entrefaites, — le malheur ne vient jamais seul, — l'état de mon pied s'aggrave tellement, que je dois m'aliter (1) et renoncer aux promenades. Et la seule chose qui me sauve de la monotonie, vraiment intolérable, ce sont les pigeons et les petits moineaux. Nous sommes devenus de si bons amis, qu'à mon coup de sifflet, ils arrivent de toutes parts, se perchent sur ma tête et mes épaules, s'accrochent à ma poitrine ou à ma barbe.

A la fin de juillet, la forteresse commence à se remplir à nouveau. Je me promène toujours le dernier. Et sachant que la durée de la

(1) Pendant qu'on me mettait des chaînes à Kieff, je reçus, par inadvertance, un coup de marteau sur un orteil. Il s'en suivit, sans doute, une petite ecchymose, et une partie de l'ongle s'enfonça dans la chair. Comme j'avais gardé les chaînes pendant quatre jours, on ne put examiner la plaie. Une fois à la forteresse, on constata la présence d'une petite tumeur ; mais cela ne m'inquiéta pas outre mesure : ce n'est pas à pied qu'on va dans l'autre monde. Je n'aurais, d'aillerurs, pas été à mon aise pour demander une consultation médicale. Voyez-vous un homme qu'on va pendre et qui se met à soigner un orteil malade ! Un an s'était passé ainsi. Plus tard, privé de livres et désœuvré, je n'avais cessé toute la journée d'aller et venir dans ma cellule, comme une béte dans sa cage ; il s'en suivit une inflammation très intense et excessivement douloureuse. Le médecin de la forteresse conseilla l'incision immédiate, mais un chirurgien, appelé en consultation, proposa d'attendre quelque temps. Transféré à Schlusselbourg, je tombai stir Samtschouk, un médecin d'une négligence et d'une ignorance rares. Il se borna à une série d'incisions dont il fit en tout vingtsix. Déjà en décembre 1905, lorsque mes parents avaient fait des démarches au Département de la Police, pour qu'on permît de me faire examiner par un chirurgien spécialiste, Samtschouk répondit qu'il ne voyait pas utilité à faire venir un chirurgien, le malade se sentant fort bien. Heureusement, on me transféra en février à Moscou à la prison de Boutirki, où l'on amputa l'orteil tout à fait défiguré, en sauvant ainsi le pied. Je boîte, d'ailleurs, jusqu'à présent.

promenade est d'un quart d'heure et qu'elle commence à huit heures du matin, je peux toujours calculer le nombre des détenus. « Donc, pensé-je avec un sentiment de soulagement, le flot remonte. » Et je suis heureux de l'arrivée de nouveaux témoins de la croissance du mouvement révolutionnaire.

Le 29 juillet, à trois heures de l'après-midi, des coups de canons retentissent, soudain. Ces sortes de salut ont lieu, généralement, pendant les fêtes impériales, vers midi. Que se passet-il? Je me mets à compter les coups ...33 ...75 ...101. Ils continuent toujours. Le plus grand salut ne dépasse pas 101 coups; or, cette foisci, ils sont innombrables. Le cœur défaillant, j'en compte jusqu'à 300.

Ma première pensée, qui me glace est : « Ils ont remporté une victoire éclatante, si éclatante, que le premier coup de canon tiré, ils ne savent plus, de joie, s'arrêter. »

Et plus le canon tonne, faisant trembler les murs de la ;forteresse, plus profondes deviennent mon amertume et ma tristesse.

Car, toutes les choses égales d'ailleurs, du moment (\\xils éprouvent une grande joie, c'est que le pays est frappé d'une grande douleur. Tout frémissant, je cherche à entendre ce qui se passe dans le couloir. L'oreille collée à la porte de fer, je reste de longues heures, espérant surprendre un mot, un son, qui soit un indice. Je note un remue-ménage. Il se passe, sans doute

quelque chose d'inattendu, mais je ne parviens à saisir, que le chuchotement sans sonSy encore moins sonore que d'habitude.

Puis, un silence tombe, un lourd silence de mort. Allongé sur mon lit, je me dis que chaque cellule enferme un être humain, dominé par les mêmes pensées inquiétantes et troublantes, torturé par la même question : « De quoi se réjouissent-ils ?» — et qu'il est impossible de le savoir!...

C'est, mes souvenirs sont très précis, un vendredi.

Le lendemain, samedi, on doit aller au bain. L'eau bouillante pour le thé est distribuée généralement à sept heures du matin, et les serviettes, qu'on emporte pour la nuit, un peu plus tôt. L'horloge sonne sept heures ; puis sept heures et demie, puis huit heures, — personne.

Huit heures et demie, — toujours personne; tandis que, du couloir, il me parvient je ne sais quel chuchotement inquiet et le bruit d'incessantes allées et venues. Ce n'est qu'à neuf heures qu'on commence à distribuer à la hâte l'eau bouillante et le linge pour le bain. Les gendarmes ont les traits tirés et semblent avoir mal aux cheveux. Il est donc arrivé un heureux événement, puisqu'ils ont passé la nuit à boire. Mais quel événement ?... Peut-être, la naissance d'un héritier, tout simplement?...

A mon retour du bain, je trouve dans ma cellule le colonel, un formaliste incroyable,

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mais qui m'a toujours fort bien traité, surtout après ma condamnation. Il a l'air rayonnant, bienheureux : il a bu sans doute un bon coup. Une pensée tentante me traverse Tesprit : « Si j'essayais de lui tirer les vers du nez? »

— On ne sait donc pas, chez vous, que faire de la poudre, dis-je. Le canon n'a pas cessé de tonner hier ?•

— Et à quel occasion a-t-il tonné, le canon?... Qu'en pensez-vous? demande le colonel, clignant l'œil malicieusement.

« Dira, dira pas ? Il pourrait bien mentir » pensé-je.

— Un héritier est né, c'est clair, fais-je brusquement...

Pendant que, en moi-même, je me dis qu'il me répliquera orgueilleusement : « Allons donc! Nous avons remporté une victoire! Une victoire!... Parfaitement. »

— C'est exact, répond-il. Ah! vous êtes un malin, vous, il n y a pas à dire !

— Et moi, savez-vous, je me disais : « c'est une victoire, peut-être bien! »

Le colonel se borne à faire un geste désespéré. Trois semaines environ après le baptême de l'héritier, il revient triomphant.

Je demande :

— Alors mon colonel, le manifeste vous a accordé de grandes récompenses?

— Non, aucune. Mais, pour vous autres, il y a bien des choses.

— Tant que cela, vraiment?

— Beaucoup de choses. Le commandant désire vivement qu'on vous laisse lire le manifeste, mais nous n'osons pas, voyez-vous... Il va falloir s'entendre avec le Département de la Police.

— Mais, dites toujours. Qu'y a-t-il ? Aurait-on octroyé une Constitution, sous la garantie de Plehve, hein?

Deux jours plus tard, un hôte inattendu : MakarofF. Il vient me féliciter : demain on me transférera à Schlûsselbourg. De joie Je manque lui sauter au cou. Puis, il se met à parler des grâces accordées : le rachat de la terre est supprimé (1), les punitions corporelles abolies; la durée de la peine pour les condamnés politiques réduite, — le paradis, en un mot!

— Ah!... les punitions corporelles sont abolies. x\lors, désormais, la bastonnade légale est interdite ?

J'essaie d'apprendre quelque chose sur la guerre, — vaine tentative!

La seule chose que je puisse comprendre, c^est qu4l n'y a pas de quoi se vanter.

Demain à Schlûsselbourg !

Enfin!

Ma joie est immense, comme si l'on était venu m'annoncer, pour le lendemain, ma mise en

(l) Après l'abolition du servage, en 1861, une partie de la terre fut vendue aux paysans pour une somme déterminée dont le paiement fut réparti sur ua certain nombre d'années. [N. du trad.)

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liberté. Je saurai maintenant, du moins, ce qui m'attend là-bas (1). Je compte les minutes. J'attends mon départ avec impatience. Un jour se passe, puis un autre, — pas d'ordres! Encore quelques changements, pensé-je, avec effroi. Deux jours plus tard, le colonel m'annonce que je partirai le lendemain... On le lui a fait savoir, mais l'ordre écrit n'est pas encore arrivé. La journée du lendemain passe, — toujours rien! Quelques jours s'écoulent. On m'apporte des vêtements et toutes mes affaires. C'est, sans doute, pour aujourd'hui. Mais les jours s'écoulent, l'un après l'autre, — et toujours rien! Cette attente épuisante dure trois semaines. Les gendarmes eux-mêmes sont indignés.

— C'«st dégoûtant! Pour ces gens-là, un homme, c'est moins que rien!

Enfin, le l" septembre, vers quatre heures du matin, on me réveille.

— Levez-vous, on est venu vous chercher. Mes effets sont emballés depuis longtemps.

Je m'habille rapidement, comme si je craignais quelque nouvel empêchement. On vient. Eh, bien! adieu, numéro 46! Nous ne nous reverrons plus!

(1) J'ai appris pKiS tard pourquoi ils s'étaient, еаГш, décidés à m'expédier à Schûsselbourg. D'abord, vers cette époque, par la Tolonté de i& Providence, le Я1 des jours du fameux Plehve fut coupé. Ensuite, si l'on m'avait laissé à la forteresse Pierre-et-Paul, ОЯ aurait été obligé, d'après le manifeste, de réduire ma peine à quatorze ans. Or, d'après la loi, le seul endroit sur lequel l'action du manifeste ne s'étende pas, c'est Schlùsselboui^, exception faite pour les décrMs impériaux rendus sur une proposition de ministre.

DE NICOLAS И 12t

Je serre cordialement la main aux gendarmes auxquels, pendant ce temps, je me suis habitué. Je passe à travers une double haie de soldats. Près de la porte, une voiture. Un officier; deux sous-officiers.

En route !

Il est cinq heures. C'est l'aube d'une matinée de septembre. Nous arrivons au quai du Pontdu-Palais. Là se trouve un bateau d'Etat. Les gendarmes me prennent par le bras et, par une étroite passerelle, me font descendre dans une cabine, située dans la cale. D'un regard rapide, j'embrasse Saint-Pétersbourg, la forteresse Pierre-et-Paul, les palais bâtis en face. Un sifflement retentit au loin...

Adieu, adieu!

Te reverrai-je jamais, ô malheureuse capitale d'un malheureux pays?...

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