CHAPITRE PREMIER
Une toute petite cabine d'un bateau d'État. Aux portes, des gendarmes. Et, au bruit cadencé des vagues, se dresse, malgré moi, — tableau par tableau — le passé de la sombre geôle de l'autocratie.
La prison de Schlusselbourg fut instituée sous le règne d'Alexandre III, de Tolstoï (1) et de Plehve pour les crimes d'État les plus graves. La détention dans cette prison devait remplacer la peine de mort. Mais cette commutation devait être telle, que le gouvernement n'y perdît rien. Il s'agissait, en d'autres termes, d'aménager un Ravelin Alexeï, assez spacieux, où, dans les deux premières années seulement, plus de la moitié des détenus succombèrent, tandis que ceux qui survécurent restaient brisés, frappés d'une maladie incurable.
Au mois d'octobre 1884, par une nuit profonde, un bateau, peint en noir et divisé en toutes petites cages, quitta la forteresse Pierre- et- Paul. Dans ces cages avaient été placés des criminels d'État enchaînés, parmi lesquels Mmes Vol-
(1) Ministre célèbre par ses idées ultra-réactionnaire3.(Ar. duirtid.)
kenstein, et Figner. Le bateau les amena à une petite île qui n'était habitée que par des gendarmes ; des cages du bateau ils furent transférés dans les cages de la prison.
L'isolement était complet. Une promenade d'un quart d'heure; ni livres, ni travail manuel. La frappe f 1) était défendue et rigoureusement poursuivie. La nourriture était détestable : de la kacJia (2) et du pain noir, le tout mélangé de sable. Ni visites, ni correspondance, — et cela pour toute la vie. Pouvait-on vivre longtemps dans ces conditions, et ne valait-il pas mieux tomber dans la lutte plutôt que de se décomposer vivant?
Parmi les détenus se trouvaient les révolutionnaires bien connus Minakoff et Mischkine, transférés à Schlusselbourg du bagne de Kara pour une tentative d'évasion. Ce fut Minakoff qui, le premier, entama la lutte. Il déclara à ses camarades qu'il insulterait le médecin de la prison. Mis en jugement, il exposerait aux juges l'impossible régime de la forteresse ; la Russie et l'Europe apprendraient, ainsi, à connaître ce régime et interviendraient pour adoucir l'existence des captifs de l'autocratie.
Le lendemain, Minakoff mit à exécution sarésolution. Les gendarmes se jetèrent sur lui, l'emmenèrent dans la vieille prison, — et,jamaisplus,
(1) Les condamnés politiques avaient inventé un s>-stème spécial de frapper au mur qui leur permettait de communiquer les uns avec les autres. {N . du trad.)
(2) Une espèce de gruau. (N. du trad.)
ses camarades ne le revirent. Ils apprirent, plus tard, que MinakofF obtint d'être jugé, mais d'être jugé à la manière russe. Vinrent deux officiers qui demandèrent au prévenu son nom ; mais lorsque MinakofF s'était mis à expliquer pourquoi il avait insulté le médecin, ils l'interrompirent, en lui faisant remarquer que cela ne regardait pas le tribunal. A l'aube, il fut fusillé.
Les jours s'écoulaient, jours de douleur, de tristesse, de désespoir. Au bout de quelques mois, Mischkine déclara :
— Minakoff n'est pas là. Je ferai comme lui. Gela servira peut-être à quelque chose...
A l'appel du soir, Mischkine jeta une assiette à la figure du directeur. Les gendarmes se précipitèrent sur lui et l'emmenèrent dans la vieille prison. Jamais plus, on ne le revit. Bientôt, on apprit qu'il eut le même sort que MinakofF: vinrent deux officiers qui demandèrent à Mischkine son nom ; on ne le laissa pas parler; à l'aube il fut fusillé.
Alors, dans l'épouvante de la solitude et de sombres pensées, dans l'inquiétude du sort des camarades, les détenus résolurent d'essayer un autre moyen de lutte : obtenir l'amélioration du régime ou se laisser mourir de faim. Les prisonniers refusèrent de manger. Le cinquième jour, des maladies se déclarèrent; épuisés, affaiblis, les détenus restaient couchés sur leurs lits, dans un état de prostration com-
plète. Au bout de neuf jours, lorsque les détenus n'avaient plus la force de lutter, les autorités annoncèrent que s'ils ne se remettaient pas à manger, le médecin les nourrirait artificiellement. Les détenus cédèrent.
Des jours s'écoulèrent, puis des mois, puis des années. Le sombre silence était interrompu de temps en temps, tantôt par un sanglot, tantôt par un éclat de rire. C'étaient les sanglots elles éclats de rire des camarades devenus fous.
La nuit, à travers un demi-sommeil inquiet, le cœur angoissé d'un pressentiment affreux, les détenus tendaient une oreille avide vers les bruits vagues, se produisant, de temps en temps, dans le couloir. On entendait des pas étouffés et un chuchotement entrecoupé; on sortait quelque chose de cellules... C'étaient les gendarmes qui emportaient rapidement les lutteurs descendus au tombeau.
Rien que dans les deux premières années, douze personnes succombèrent (Minakoff, Klemenko , Tichanovitsch , Mischkine , Maliavsky, Boutzevitch, Dolgouschine, Zlatopolsky, Kobylianski, Ignace Ivanoff, Isaïeff, Nemolovski).
La lutte, — la plus ardente, la plus atroce, la plus implacable, — se poursuivit, pour ainsi dire , sans relâche. On eut recours à tous les moyens. Les punitions pleuvaient dru sur la tète des détenus, mais ceux-ci luttaient jusqu'au dernier souffle.
Le gouvernement, lui, ne cédait pas.
Douze cadavres et trois fous, dans les deux premières années seulement, cela ne troublait point la toute-miséricordieuse autocratie. Après trois ans d'une lutte inlassa])le, mais presque sans résultat, un détenu, Gratschewski, déclara qu'il allait suivre l'exemple de Mischkine et de MinakofF: cela serait peut-être bon à quelque chose maintenant.
Les gendarmes le dénoncèrent. On emmena de force Gratschewski dans la vieille prison, où personne des autorités ne vint le voir. Voyant que sa tentative avait échoué, il décida de se tuer. Mais les autorités astucieuses le surveillaient étroitement et rendaient, ainsi, impossible l'exécution de son projet. Gratschewski eut l'air d'y avoir renoncé. Quelques semaines plus tard, le directeur, qui gardait les clefs des cellules chez lui, alla passer la soiréechez des amis. Les gendarmes de garde s'occupèrent de leurs petites affaires. Gratscheлvski, profitant du moment, s'ingénia à enlever la lampe, accrochée très haut au mur, répandit le pétrole sur son lit et sur lui-même et alluma. La flamme éclatante jeta une alarme, mais on ne put pénétrer dans la cellule. Lorsque le directeur arriva, le corps de Gratschewski n'était plus qu'une masse compacte, carbonisée, mais encore vivante. Gratschewski succomba après trois heures d'incroyables souffrances. Les gémissements de Gratschewski brûlé parvinrent, semblait-il, jusqu'aux cœurs de
pierre des autocrates pétersbourgeois. L'ordre fut donné d'adoucir le sort des détenus. Cet adoucissement consista en ceci : on lit mettre du sable et des bêches dans les courettes où se promenaient les détenus et on permit à ceux-ci de jeter le sable d'une place à l'autre. On leur donna aussi ^{uelques A'ieux bouquins sans intérêt. Si insignifiant que fût ce résultat, ce qui importait, c'était que le gouvernement avait battu en retraite. La lutte continua, toujours inlassable, mais la première victoire était remportée.
En 1890, on amena à Schlusselbourg, Sophie Guinsbourg. On la mit dans une cellule de la vieille prison. Au bout de quelques jours, elle se coupa une artère, et lorsque les gendarmes pénétrèrent dans sa cellule, elle nageait, morte, dans son sang. Ce fut le dernier sang offert en sacrifice au despotisme de Schlusselbourg.
Pendant les années qui suivirent, le régime commença à s'améliorer. On eût dit que le gouvernement du tzar s'était lassé de torturer ses victimes, que les crocs du tigre s'étaient émoussés. Mais les détenus se trompaient: ce n'était pas, en réalité, dans la diminution de la cruauté qu'il fallait chercher les raisons de l'adoucissement du régime.
On sait qu'à cette époque, le mouvement révotionnaire avait subi un temps d'arrêt. Les prisons restaient vides ; il n'y avait plus du tout de criminels importants. A partir de 1890, on n'en-
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ierma personne à Schlusselhourg, et l'on ne prévoyait pas davantage à l'avenir d'affaires dignes de Schlusselbourg. Pendant ce temps, sur les 48 détenus, vingt avaient déjà succombé, trois étaient irrémédiablement fous, dix devaient être déportés en Sibérie II en restait donc quinze en tout.
Maintenir l'ancien régime, c'était perdre en quelques années tous les détenus. Or, Schlusselbourg SLYnit un crédit annuel de 85.000 roubles (1), et tout un corps de gendarmes vivait en parasite autour des victimes du tzar. Ce fut donc l'administration de la forteresse elle-même qui, inquiète de son sort, se mit à faire des démarches pour obtenir une amélioration du régime, en d'autres termes, pour soutenir l'existence, désormais précieuse, des prisonniers rescapés.
Voilà où était la source de la bienveillance du gouvernement russe à l'égard des détenus de Schlusselbourg. Pour toute la période de son existence (1884-1905), 68 personnes y furent enprisonnées. Sur ces 68 : 13 furent fusillées et pendues à l'intérieur de la prison (2) ; 4 se suicidèrent en prison (3) ; 4 se suicidèrent peu de temps après leur libération (4); 4 restèrent frap-
(1) Environ 225.000 francs. (N. du trad.)
(2) Mischkine, Minakoff, Oulianoff, Generaloff, Ossipanoff, Anci reyouschkime, Schevireff, Stromberg, Rogatscheff, Balmacheff, Kaliaeff, Guerchkovitsch, Vasillieff.
(3) Klimenko, Tikhanovitch, Gratschevski, Sophie Guinsbourg.
(4) Yanovitsch, Polivanoff, Martinoff.
pés d'aliénalion mentale incurable (1); 15 moururent en prison de tuberculose, de scorbut et d'autres maladies (2) ; 5 furent déportées au bagne d'Akatouï, après la désaffectation de Schlusselbourg; une fut tuée pendant une manifestation politique à Vladivostok (3), Le régime adouci resta en vigueur jusqu'à l'année 1902, c'est-à-dire jusqu'au règne de Plehve. Le nouvel autocrate russe — qui était un des fondateurs de la prison de Schlusselbourg — trouva ce régime illégal^ supprima tous les privilèges conquis et introduisit la légalité.
Le bateau avance vers ce royaume de la légalité russe.
(1) Pokhitonoff, Tschedrine, Konaschevitsch, Tschepeguine.
(2) Netschaîeff, Isaïeff, Arontschik, Bogdanovitsch, Zlatopolsky, Malavski, Boutzinsiki, Boutzevitsch, Kobilianski, Hellis, Dolgouschine, Yourkovsky, Ignace Ivanoff, Nemolovski, Louis Varinski
(3) Lioudinila Volkenstein.