‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 18 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Vers dix heures du matin, le bateau s'arrête. On entend des voix. On est arrivé, sans doute. Du pont, l'officier fait un signe aux sous-officiers..

— Venez, s'il vous plaît.

Il tombe une petite pluie fine. Le ciel est gris, le ciel de Saint-Pétersbourg. Le voilà, Schlusselbourg! Dès que je l'aperçois, mon cœur se serre d'angoisse.

C'est un tout petit îlot, situé au point de jonction delà Neva et du lac de Ladoge; il est entouré, de partout, de hautes murailles, avec, aux coins, des tours. Les murailles grises avec des taches foncées, — traces d'humidité et de mousse, — ont l'air incroyablement sinistre. Elles émergent directement de l'eau, et, depuis des siècles, les vagues du lac s'y brisent rageusement. Du dehors, on n'aperçoit que les tuyaux des cheminées et la flèche dorée du clocher.

Le bateau n'accoste pas à la rive. On me fait entrer dans un canot, rempli de gendarmes. Sur un petit lopin de terre, situé près de la porte cochère, on aperçoit tout un groupe d'officiers de gendarmerie... Un peu plus loin, des

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sous-ollîciers el des soldats. C'est vers ceux-là que se dirige le canot. Un Ijrouillard automnal enveloppe les êtres et les choses. L'entrée de la forteresse rappelle un tunnel. Du seuil de la porte ouverte surgit un sombre abîme. Là se tiennent des gendarmes armés. Au fronton une aigle bicéphale et une inscription en énormes lettres dorées : Propriété de l'Empereur, inscription naïvement simple, mise, évidemment, à la place de : Propriété de l'Etat. Une petite faute (1) involontaire, peut-être, parce qu'on était trop pressé, mais qui révèle, pourtant, la grande faute, l'effroi même de la vie russe : VEtat c'est moi (2). Une petite faute, certes, mais qui renferme, cependant, une grande vérité et qui explique Schlusselbourg : endroit réservé au règlement de comptes avec des ennemis personnels.

Aux portes de la prison je suis abordé par tout une brigade de gendarmes, et, après avoir parcouru un nombre incalculable d'escaliers, de couloirs et de casernes, j'arrive, enfin, à une espèce de salle d'attente.

On est saisi d'un sentiment étrange, en franchissant les portes de la forteresse qui ont l'air d'une sombre gueule béante, et, sous le bruit de pas, le cliquetis de sabres, la sonnerie d'éperons, on songe à tout le mystère de ténèbres

(1) En russe gossoudareva. veut dire : Propriété de l'Empereur; çossoudarsivennaiai : Propriété de l'Etat. (Л'^. du trad.)

(2) Ев français dans le texte. {N. du trad.)

qui enveloppe cette prison de l'Empereur, à toutes les horreurs entendues sur son compte. Les ombres de ceux qui y périrent et les images de ceux qui y pâtissent se dressent brusquement; et, malgré soi, l'on voudrait tomber à genouK devantcet asile de la douleur et de la souflrance, devant ce Golgotha de la révolution russe, devant ce témoin muet de tragédies grandioses et de tortures héroïques.

— C'est comme devant les murailles saintes.... Cette pensée traverse mon esprit, évoquant

un souvenir effacé de ma première enfance : le récit fait, jadis, par notre vieille grand'mère, du voyage d'un sien gimi, un très vieux juif, aux murailles saintes de la sainte Jérusalem.

— Et partout règne le silence, un grand silence, murmure sa voix de vieille femme, — et nous l'écoutons avidement, le cœur défaillant... Seuls, de grands oiseaux planent doucement dans les nuages... Sur la terre, la douleur; au ciel, Dieu... Nachman est devant les murailles saintes... Tout près, tout près, à deux pas, c'est Jérusalem, notre sainte Jérusalem, mes petits enfants... EtNachmann se met à murmurer une prière, et ses jambes tremblent, et il se laisse tomber par terre, et un gémissement s'échappe de sa poitrine... Et ce gémissement retentit sur tout le désert, et il se heurte aux saintes murailles, et il s'envole au ciel. . . Et les anges le sai-< sissent et le portent au ciel. Et Nachmann reste, le front dans la poussière, et il embrasse la terre,

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et il Tarrose de ses larmes, de larmes grosses comme des perles... Et il murmure, en contemplant les murailles saintes : « Que Dieu notre Père soit béni ! J'ai vu, j'ai vu notre sanctuaire. Cela valait la peine de vivre. » Et Nachmann met sur sa poitrine un peu de la terre sainte, trempée de ses larmes, et il part...

— Dis, grand'mère chérie, pourquoi Nachmann a-t-il pleuré ? demandons-nous, tout haletants.

— C'est que, mes petits enfants chéris, toute notre gloire et toute notre douleur sont là-bas, répond-elle.

— Toute notre gloire et toute notre douleur sont là-bas, retentit, comme un écho, sous les voûtes de la forteresse.

Mon cœur bat fortement et joyeusement... Je songe avec orgueil que j'ai la rare fortune de franchir ce seuil sinistre, que la porte va retomber sur moi, qu'elle va retomber pour toujours, et que, dès lors, je serai hors de la vie, mais sur le même lopin de terre que d'intrépides lutteurs...

C'est dans la salle d'attente où se trouve une armoire ornée d'un crâne, emblème de la détention schlusselbourgeoise, qu'on est complètement déshabillé et гeл•êtu du costume de prisonnier. Le linge brûle et pique le corps à coups d'aiguille, et, dans ces vêtements immenses et lourds, on se sent, faute d'habitude, comme dans un sac. On me garde dans la salle d'attente

jusqu'à la nuit, et je cherche à deviner où Гоа finira par m'einmener et où l'on m'entretiendra. Les gendarmes, muets comme des statues, ne me quittent pas d'une semelle. Le temps s'écoule avec une longueur douloureuse, une tristesse intolérable. De la cour, il me parvient le grincement d'un accordéon et des sons lointains d'une gaillarde chanson soldatesque.

Et ces sons joyeux, qui paraissent si impies ici, me frappent au cœur comme d'un coup de couteau. C'est comme si l'on s'était lancé à danser la Komarinskaïa (1) dans une chambre où repose le corps mort d'un ami cher...

— On chanterait donc ici !... me dis-je, perplexe.

Le jour commence à baisser. Je suis aux écoutes... Voilà, voilà, c'est pour moi... Mais non ! Vers neuf heures, arrivent deux officiers de gendarmerie.

— Habillez-vous.

.Je m'enveloppe avec peine dans ma capote^ mes pieds sont comme perdus dans d'immenses valenki (2) aux semelles cloutées d'énormes clous dont la piqûre est insupportable. Je vais me mettre en marche, lorsqu'on me jette sur la tête un capuchon qu'on noue solidement autour du cou; les gendarmes me saisissent par les bras et m'entraînent... 11 est difficile de traduire l'impression écrasante que produit cette marche^

(1) Danse populaire russe. (Л'. du trad.)

(2) Bottes de feutre. (N. du tr»d.)

les yeux bandés, la bouche bâillonnée, impression d'autant plus douloureuse que, n'ayant jamais entendu parler de ce procédé — on ne l'appliquait pas avant — vous ne vous y attendiez pas le moins du monde. Vous ne comprenez pas ce que cela veut dire, et vous vous figurez, bien entendu, toutes sortes d'horreurs : cave, pinces rougies, emmurement dans un cachot... Toutes ces images terrifiantes passent comme un éclair dans votre imagination enfiévrée.

Vous sentez qu'on vous fait descendre et monter des escaliers ; puis vous respirez l'air frais, puis vous marchez longtemps sur des dalles et passez sous des voûtes, où le bruit de pas retentit avec une intensité incroyable. Puis, ce sont d'obscurs couloirs, où l'on entend un bruit de crosses de fusil. Puis, encore des marches, et il vous semble descendre dans une cave. Vous entendez grincer des portes de fer. \^ous passez avec peine à travers d'étroits passages. Vous allez, vous allez encore et toujours, et, sans cesse, le bruit de pas nombreux retentit à vos oreilles. Et vos pensées, inlassablement, se suivent, se heurtent les unes aux autres, et toute votre vie passe devant vous en zigzags d'éclair.

Soudain, on s'arrête. A'^ous ne remarquez, pour ainsi dire pas qu'on vous enlève le capuchon, et, tout à coup, c'est un grand éclat de lumière qui vous frappe... Hagard, vous regardez autour de vous, la lumière vous fait mal aux

yeux qui clignent, et vous cherchez à comprendre où vous êtes...

Une cellule de dimensions moyennes. Un lit de sangle vissé au mur, une planche de fer, faisant table, fixée au mur; un grillage. Tableau connu que tout cela!...

Toute la bande de gendarmes quitte la cellule. La serrure grince. Vous êtes seul et vous commencez à revenir à vous. Votre regard inquiet et trouble embrasse rapidement la cellule.

La voilà, la détention à Schlûsselbourg!

Vous ne vous figuriez pas, même approximativement, où vous êtes. Est-ce une cave ? Dans quelle partie de la forteresse ? Y a-t-il ici d'autres cellules? Qu'est-ce que ce bâtiment? — Autant de questions, autant d'énigmes.

Un silence écrasant, que vous entendez, que vous touchez en quelque sorte. Vous vous sentez comme transporté, soudain, sur une île morte... Seulement, toutes les deux ou trois minutes, doucement, doucement, à pas de loup, quelqu'un se faufile vers Vœil^ pour vous surveiller. Ecrasé par tout ce que vous avez vécu et éprouvé, vous vous jetez sur le lit, mais vous n'arrivez pas, bien entendu, à fermer les yeux.

C'en est fait. Vous êtes couché sur un lit de sangle de Schlûsselbourg. Qui y était couché avant vous ? Qui y ressentait les mêmes sentiments ? Quelleshorreurs se sont déroulées entre ces quatre murs? Peut-être des condamnés à

mort y passaient-ils leur dernière nuit? Peutêtre l'intolérable nostalgie de la vie y rendaitelle fou? Peut-être s'y brûlait-on, s'y coupaiton la gorge, y perdait-on tout son sang ?

Maintenant, tout est blanchi, nettoyé, et vous venez remplacer ceux qui périrent, ceux qui quittèrent cette cellule.

Remplacer!

Pourvu qu'à ce nouveau poste, où il me faudra rester si longtemps, si longtemps, où jamais personne ne viendra me relayer, pourvu que, à ce poste, je sois intransigeant et ferme, aussi intransigeant et aussi ferme qu'eux, les vétérans !

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