CHAPITRE III
Le silence régne. Par la fenêtre de la cellule, j'aperçois vaguement les barreaux de fer de la grille qui sont comme fondus dans une demiobscurité. Des sons indéfinissables me parviennent... Est-ce un bruissement ? Est-ce le gémissement lointain et assourdi des vagues du lac se brisant contre les murailles de la forteresse ? Ce que je -perçois nettement, ce sont des pas sonores en haut (1), des pas qui tantôt s'approchent, tantôt s'éloignent..
Et, à nouveau, sous ce doux bruissement, sous cet écho de pas, le passé de Schliisselbourg, se déroule, implacablement. Elle se déroule, en longue théorie, cette lutte ininterrompue pendant des années: ceux qui ont été prêts à se laisser mourir de faim, ceux qui ont été fusillés cherchant par leur mort à obtenir une amélioration du sort de leurs camarades, ceux qui se sont pendus ou brûlés, ceux qui sont morts de nostalgie et d'épuisement, ceux qui sont devenus fous, ceux qui ont survécu, mais brisés, frappés à jamais dans la source même de vie, — toutes ces annales sanglantes et douloureuses de la
(1) Les murs de la forteresse sont très larges, de plus de dix mètres, dit-on. Au sommet, se trouve une galerie où quatre gendarmes armés montent la garde.
fermeté et de la lutte d'une part, de la barbarie eflrénée et de la cruauté sauvage d'autre part.
Toute la nuit, des fantômes — images de morts et de vivants — remplissent ma cellule, apportant leurs souhaits de bienvenue au compagnon qui pend la crémaillère.
Le matin, de bonne heure, le judas s'ouvre : on m'apporte de l'eau bouillante. Il faut s'habiller. Le robinet est dans la cellule ; le cabinet, également. Gomme ça, pas besoin de sortir. Tout est prévu. En haut, sur la muraille, juste en face de ma fenêtre, — le factionnaire, un gendarme.
Au bout d'une heure, la porte s'ouvre; deux erendarmes entrent et clouent au mur une feuille
de papier imprimé, portant les instructions aux détenus, la constitution russe, comme nous l'avons dénommée en plaisantant.
Il est défendu de parler, de siffler, de frapper et, en général, de faire n'importe quel bruit.
On doit obéir aveuglement aux ordres du chef et des sous-officiers de gendarmerie.
Pour des délits de peu d'importance : le cachot, les chaînes, la fosse, suivant la décision du chef.
Pour des délits plus importants , cinquante coups de verge.
Pour une offense à une personne appartenant à l'administration et pour des crimes graves, la peine de mort.
Le citoyen russe ne jouit pas de beaucoup de droits. Maisvous éprouvez un sentiment étrange, lorsqu'on vous enlève vos vêtements person-
/ге/л', qu'on vous revêt du costume de détenus, en même temps qu'on vous lait pénétrer dans le royaume de l'arbitraire officiel... Détenu... Privé de droits civils et politiques... Combien de fois, étant libre, on prononce ces paroles, sans se rendre compte de leur signification sinistre ! ! Mais, une fois tombé entre les mains des autorités, on en comprend toute la valeur. Le sentiment d'impuissance, la pensée que, pour une vétille, pour une bêtise, on risque, à tout instant, de s'attirer une histoire, empoisonne complètement l'existence. L'on se rend parfaitement compte que tout dépend de l'administration de la prison. Si elle ne veut pas d'affaires, si elle ne veut pas rendre intolérable l'existence des prisonniers, la prison restera silencieuse et tranquille. Mais qu'elle veuille, au contraire, se distinguer, vous empoisonner l'existence, la rendre insupportable, et rien ne vous garantit que, malgré vous, à n'importe quel moment, vous n'aurez pas une histoire qui pourra se terminer par des chaînes, des coups de crosse de fusil, la fusillade, par quelque chose de pire peut-être... La pensée de la peine corporelle poursuit les prisonniers comme un cauchemar. On peut vous infliger une peine corporelle^ voilà la pensée qui obsède, qui, sans cesse, glace d'effroi. Sans doute, vous ne vous laisserez pas faire. Sans doute, on n'aura raison de vous qu'après vous avoir assommé à demi. Mais, tout de même, tant que vous êtes soumis