‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 20 sur 46 · LANS LES CACHOTS · texte numérisé non relu

LANS LES CACHOTS

à la détention cellulaire, on pourra toujours, finalement, avoir raison de vous. Et, pendant longtemps, cette pensée ne cesse de vous tourmenter. Les premiers temps, vous examinez avec inquiétude les gendarmes qui vous entourent. Qu'est-ce ? des hommes ? ou des bêtes fauves ? Vous cherchez à bien définir le caractère de chacun d'eux, pris à part, à savoir exactement de qui d'entre eux il faut vous méfier, et qui est plus inoffensif

Deux jours passent; je ne vois personne. On ne me fait pas sortir de la cellule, et j'ignore toujours où je me trouve. Enfin, le troisième jour, dans l'après-midi, la porte s'ouvre.

— A la promenade.

Je m'enveloppe, tant bien que mal, dans ma capote, et, pataugeant dans mes immenses valenki, je me hâte, débordant d'impatience, de sortir, pour voir où l'on m'a placé... Et, tout de suite, je constate que je me trouve dans la vieille prison, dans le hangar^ comme on l'appelle ici. C'est un petit bâtiment bas, tout écrasé, situé dans la citadelle, — une forteresse dans une forteresse, — large de quinze mètres et long de cinquante, touchant par ses deux extrémités aux murailles de la forteresse. Le bâtiment, très vieux, qui avait servi autrefois aux gardiens de Johann Atonovitch, dont la cellule se trouve ici même, est entièrement pourri, tout imprégné d'humidité et de toutes sortes de miasmes, à tel point que, malgré le chauf-

fage et malgré de nouvelles couches de peinture, les murs de ma cellule (la plus sombre et la plus humide, car elle est située tout à fait à l'extrémité de la prison et touche directement à la muraille de la forteresse donnant sur le lac) sont couverts, à un mètre de hauteur, de mousse, formant comme des bandes de velours, dont Геаи tombe sans cesse.

Il n'y a en tout, dans ce corps de bâtiment, que dix cellules. Un couloir à plafond bas le traverse dans toute sa longueur. Le sol est tapissé de pierres noires. Les cellules sont disposées d'un côté du couloir, où règne une éternelle demi-obscurité. L'air y est renfermé : l'air des prisons.

La promenade a lieu dans une espèce de culde-sac, large de dix mètres, formé, d'un côté, par le hangar et, de l'autre, par le mur de la forteresse. Cet espace est divisé en deux parties; au milieu se trouve un sentier étroit, long d'une vingtaine de mètres. C'est là qu'on se promène. Dans une autre courette, juste en face de la fenêtre de ma cellule, fut exécuté et enterré Stéphane Balmacheff.

La promenade.

Deux gendarmes dans la courette, un troisième, armé d'un fusil, sur le mur. Un quart d'heure s'écoule. Un cri retentit :

— Terminez la promenade.

On revient par le même chemin.

Les premiers temps, au retour de la prome-

nade, on est saisi par l'air lourd du couloir. La pesante demi-obscurité de la prison paraît particulièrement intolérable après la lumière naturelle qu'on vient de voir. On a à longer tout le couloir au bout duquel s'en trouve un autre, plus p&tit, excessivement étroit, large environ de deux mètres, et complètement obscur qui conduit à la cellule. Le système de la détention, il faut leur rendre cette justice, est admirablement perfectionné. Les gendarmes sont parfaitement stylés et se surveillent si bien les uns les autres, qu'on ne réussit jamais à rester seul avec l'un d'eux, ne fût-ce que pour quelques secondes. Même le commandant, les officiers et le médecin n'ont pas le droit d'entrer dans une cellule sans le gendarme de garde. Les perquisitions dans les cellules se suivent sans interruption. On ne possède rien à soi : tout est à découvert.

Pas un écho du monde vivant. Aucune л•isite, bien entendu ; ni correspondance, ni journaux, ni revues. On n'a plus de nom, on est qu'un numéro. Et c'est avec une rapidité extraordinaire qu'on commence à perdre la notion du monde vivant. L'uniformité du milieu, qu'on ne trouve dans aucune prison, le sentiment involontaire que toute la vie va s'écouler dans cette demeure, l'absence même d'une pensée de tentative possible d'établir des communications avec le dehors, la conscience de la nécessité de se faire à cet isolement, tout cela crée un état

de détachement si incroyable que, très vite, on commencera se sentir tout à fait hors de la vie. En dehors des gendarmes, personne ; en dehors des murailles, rien. L'hiver exerce une action particulièrement pénible et destructrice sur l'esprit: tout, et le ciel, et l'air, et les murs et soi-même, et les gendarmes, tout prend je ne sais quelle couleur uniformément blanc-grisâtre, tout se fond en je ne sais quelle masse de bagne morte et grise. Et cette sensation d'absence de vie est parfois si intense, qu'on se met à penser avec inquiétude :

— Enfin, voyons.... Ne serait-ce qu'un rêve que tout le passé?... Cette vie, cette lutte, cette action, tout cela aurait été une réalité?... Tous ces hommes, ces camarades, ces partis, ce ne serait pas un rêve?... Tout cela aurait réellement existé ?... Et il n'y a pas si longtemps encore?... Et là, par delà ces murailles, ce serait vraiment une vie vivante qui coule?... Là, à deux pas seulement ?,.. On n'aurait qu'à escalader la muraille, qu'à franchir la Neva ? Et ce serait la vraie vie vivante ?

— Oui, murmure une voix, la vraie vie vivante, et jamais, jamais plus, tu ne la verras...

Jamais !

Quel terrible mot, lorsqu'il est suivi de ces deux autres : pour toujours !

C'est cette vie, grise et morte, c'est cette vielà, qui sera, désormais, la tienne !...

Et, tels des fantômes terrifiants, une longue,

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une interminable théorie de jours, de semaines, de mois et d'années se déroule devant vos yeux. Le cœur se serre d'angoisse ; on est glacé d'un frisson.

Grands dieux ! Combien y en aura-t-il,de ces mois, de ces années ? Et il faudra les vivre toutes, il faudra les remplir toutes! Combien? Cinq ? dix? vingt? trente? Trente ans!... Est-ce possible? Est-ce possible? Trente ans!...

Et l'imagination se met à travailler fiévreusement.

Vous cherchez à vous figurer, d'une façon tangible, ces trente années, à les embrasser d'un seul regard. Un chemin se déroule devant vous ; un petit sentier, très étroit, conduit à une montagne. Le petit sentier se prolonge, se prolonge encore, toujours, et vous prévoyez, vous pressentez un chemin si incroyablement long, que la tête commence à vous tourner, tandis que le cœur se contracte anxieusement. Tout ce chemin-là!... Faire tout ce chemin-là ? Est-ce possible? Mais comment? comment?...

Petit à petit, on arrive à se sentir dans un caveau. Tout le passé, tout ce qu'on a vécu réellement, on ne l'aperçoit qu'à travers un brouillard vague et lointain...

Et plus ce passé apparaît perdu sans retour, plus il semble s'être déroulé en des temps infiniment lointains, plus obstinément, et plus inlassablement, la pensée y revient.

Le souvenir^ c'est le fléau des malheureux.

Malheureux, c'est un mot impropre pour nous. Disons plutôt, un fléau pour ceux à qui il ne reste plus rien que le souvenir.

Le passé tout entier s'enveloppe d'un léger voile rose; les épines disparaissent, onlesoublie; il ne reste, on ne se souvient que des roses.

Mais, chose curieuse!... Les souvenirs dont on est poursuivi, ne sont pas exclusivement ceux de la vie de combat, de parti, c'est-à-dire de tout ce qui constituait jadis la raison d'être même de l'existence. En vertu de la loi des contrastes, par les jours de froid et de tourmente, lorsque tout est couvert de neige, lorsque la cellule est sombre, triste, désespérément morne, ce qui poursuit,c'est le souvenir de l'arôme d'un bois de sapins, d'une soirée de printemps, d'un rivage. Des images de l'enfance infiniment lointaine et

depuis bien longtemps oubliée surgissent devant les yeux ; et, à travers les serrures de fer se glissent, impérieusement, irrésistiblement, le murmure caressant d'un bois à peine verdissant et le rire sonore de l'enfance insouciante...

Incessamment, inlassablement, la pensée revient et se heurte à la même question:

— Et dans le pays, que s'y passe-t-il ? Et la guerre ?

Les prisonniers sont comme les enfants. Leur humeur varie sans cesse. Tantôt, il est clair comme le jour du bon Dieu que le Japon doit battre à plate couture l'armée russe, qu'on vole et qu'on corrompt, et faire, par conséquent.

crouler le régime tout entier. Je calcule avec une précision mathématique que le régime ne peut durer que jusqu'après la guerre... Et après...

L'image éclatante et séduisante de la Russie régénérée s'efface, suivie de sombres pensées. Voilà... ïci, tout à côté, des hommes sont enfermés depuis près d'un quart de siècle. Et, sûrement, en entrant ici, il y a un quart de siècle, ilsse figuraient, aussi nettementquemoi,récroulement inévitable du régime ; ils le croyaient aussi proche que je le crois moi-même. Et pourtant, les jeunes gens d'alors sont devenus des vieillards, — et ce régime les enveloppe toujours de son étreinte de pierre. Où donc est la garantie que je ne me trompe pas autant qu'ils se trompaient eux, à ce moment-là?

Sans doute, le régime est condamné à mort. Sans doute, il mourra. Mais qu'est-ce un quart de siècle dans l'histoire d'un pays ?

Un jour, je m'en souviens, en octobre ou novembre, j'aperçois, en passant, le commandant, et je reçois comme un coup de couteau au cœur: sa vieille capote porte des boutons neufs avec des aigles.

Pendant quelques jours, je suis comme frappé à mort, n'arrivant pas à déchiffrer la terrible énigme : à quelle occasion les gendarmes ont-ils reçu V insigne impérial? Si l'on accorde aux gendarmes une si haute distinction, c'est donc qu'ils sont en force et à l'honneur, c'est donc que, comme par le passé, la

<ause de la liberté reste impuissante et honnie. Si je remarque que les gendarmes se mettent à faire des réparations, je suis, à nouveau, abattu : c'est donc qu'ils se préparent à durer encore longtemps ; c'est donc que le lendemain ne nous appartient pas encore, — puisqu'j'Z^ y songent.

Si, au contraire, je m'aperçois que leurs figures sont tristes et inquiètes, qu'ils sont troublés et pensifs, me voilà aussitôt, aux anges, et j'ai la certitude, à nouveau, que l'affranchissement de la Russie est proche, qu'il ne va pas tarder. Mon humeur change dix fois par jour. Toute ma vie intérieure s'écoule dans un monde infini de fantaisies et de divinations, tandis que ma vie extérieure est limitée par la cellule, le couloir, et le petit sentier, long de vingt mètres, réservé à la promenade.

Quoi qu'il en soit la çie finit par s'arranger. Est-ce moi qui m'adapte à cette existence ? estce cette existence qui m'adapte à elle ? Il est difficile de le dire, mais l'adaptation se fait. Je suis le cours de l'existence schlusselbourgoise ; je prends part aux intérêts qu'elle suscite, aux soucis, joies et tristesses qu'elle apporte. Les joies et les tristesses, les tristesses surtout, n'ont pas de causes très graves. Mais il faut être un condamné à perpétuité, pour comprendre comment des détails absoluments insignifiants, semble-t-il, peuvent jouer un rôle aussi considérable dans l'existence du détenu. Et c'est là justement ce qui est tragique!

Que de jours d'inquiétude, pour savoir si l'on aura un morceau de savon ! Avec quelle joie enthousiaste, on saisit, — tout en feignant l'indifterence, — des mains du gendarme la petite rondelle de savon ! Et lorsque, les mains bien savonnées, on contemple, avec délice, l'eau sale coulant dans la cuvette, la vie apparaît belle...

— Mais non, se dit-on, on peut vivre.. . On n'est pas si mal que ça, après tout!...

Mais voilà la culotte usée jusqu'à la corde. Il fait froid, et, à la promenade, les jambes gèlent. Et cette culotte usée fait naître tout une série de sombres pensées et plonge dans la tristesse pendant plusieurs jours.

Les seuls êtres vivants avec lesquels on se lie d'une amitié complètement désintéressée, ce sont les petits moineaux et les corneilles.

L'hiver, ils s'apprivoisent très facilement, par manque de nourriture, sans doute. Au bout de quelques semaines, ils deviennent tellement sociables, qu'ils acceptent la nourriture directement de mes mains, se mettent sur mes genoux et mes épaules.

C'est, probablement, un bien étrange tableau que présenterait cette amitié pour un observateur céleste : de hautes et solides murailles ; des gendarmes armés et, parmi eux, un criminel, vêtu d'une capote de prisonnier, partageant pacifiquement son repas entre des moineaux et des corneilles.

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