CHAPITRE IV
Petit à petit, Pouïe s'affine tellement, qu'elle arrive à discerner tous les sons qui se produisent, de temps à autre, dans la prison. Parfois, il me parvient de loin un faible bruit étouffé de coups de marteau sur l'enclume. Ce sont évidemment les vieux qui traA^aillent, quelque part, dans une forge.
Alors, on a rouvert les ateliers ?
La forge m'apparaît comme le comble du bonheur. Je me figure les vieux frappant de leurs marteaux le fer rougi, et, avec un sentiment involontaire d'envie, je songe : « Il y en a, des veinards ! »
L'eau bouillante et le déjeuner sont distribués par des gendarmes qui les font passer à travers le judas de la porte.
Malgré tous leurs efforts de remplir cette besogne sans être vus, je finis par comprendre qu'il y a, à l'autre bout du couloir, un détenu, malade sans doute, car j "entends souvent le médecin aller chez lui. Oui cela pourrait être? Je conclus que ce ne peut-être que Katchoura (1)
(1) Plus tard, lorsque Schusselbourg fut désaffecté, nous avons appris que ce détenu était le malheureux Tschepeguine qui y avait
Dans les premiersjours de janvier, le détenu disparait. L'aurait-on, de nouveau, conduit au tribunal pour de nouvelles dénonciations?
Deux semaines plus tard, on se met à chauffer d'une façon intensive deux cellules latérales, situées à. l'autre bout du couloir. Serait-ce pour de nouveaux condamnés, victimes des dénonciations de Katschoura ? Je suis aux écoutes ; je m'efforce de ne pas laisser passer le moment où apparaîtraient les nouveaux locataires, — si, réellement, ils devaient venir.
Le 29 janvier (1905), je note, dès le matin, une animation inaccoutumée : on cloue, on range, on nettoie. Toute la soirée, je reste l'oreille collée à la porte, \^ers huit heures, j'entends, tout à coup, grincer les serrures de la porte d'entrée. Au bout de quelques minutes, des pas lourds et le bruit très net des valenki sur les pierres. Puis tout redevient silencieux ; une porte se referme et des pas s'éloignent. Un quart d'heure plus tard, même histoire. On a donc amené deux prisonniers. INIais qui ? Est-ce de vieilles ou de nouvelles dettes qu'ils paient? Je fais des efforts désespérés pour apprendre, ne fût-ce qu'approximativement, qui sont ces nouveaux venus. Mais tous mes efforts restent vains.
Le temps s'écoule. Aucune nouvelle. Aucun changement dans ma situation. Un souffle tiède
été enfermé en 1902 et dont la santé avait chancelé, du coup. Il fut atteint de scorbut et d'aliénation mentale. Maintenant, il est, diton, transporté au couvent de Balaham.
passe dans l'air. Le dégel commence. Les immenses tas de neige qui encombrent la courette, prennent une couleur grise et diminuent de volume. De petits moineaux piaillent avec frénésie et roucoulent par couples. Voilà un an que le procès a eu lieu, — déjà ! Chose étrange! Le présent, c'est-à-dire la journée en cours traîne avec une lenteur désespérante, mais les jours passés semblent rouler dans un gouffre. Et en jetant un regard en arrière, je me demande:
— Est-il possible qu'un an se soit déjà passé ?
Plus le printemps approche, plus ma cellule me dégoûte, plus elle me devient intolérable. Les murs ruissellen't littéralement ; la couche de peinture à l'huile qui les recouvre dans leur partie inférieure, s'est ramollie et transformée en une espèce de masse fondante et visqueuse. L'humidité est telle, que le sel fond dans la salière. Le chauffage ne sert à rien. Combien de temps va-t-on me garder ici? Fait curieux à noter : même du temps de Tolstoï le hangar ne servait que comme cachot ; jamais on n'y séjournait plus de 2 à 3 semaines, et cela aux époques les plus sombres de l'histoire de Schlusselbourg. C'est Plehve qui donna l'ordre de garder les nouveaux venus au purgatoire. Mais pendant combien de temps ? Cela dépend, bien entendu, exclusivement du Département de la Police.
Verrai-je jamais les vieux?
Si le manifeste du 11 août 1904 leur a été