‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 22 sur 46 · DAN» LES CACHOTS · texte numérisé non relu

DAN» LES CACHOTS

appliqué, — et le contraire semble tout à fait impossible à l'égai-d des hommes, restés en prison plus de vingt ans, — il n'y a plus personne d'entre eux, sauf, peut-être, Karpovitch.

Quoique en bons termes avec les sous-offieiers, je ire puis en rien tirer. Je voudrais seulement savoir si Port- Arthur est pris ; mais toutes mes ruses, pour le savoir, échouent. Ce n'est qu'au cours de l'été que je finis, tout de même, par mettre dedans un de ces guerriers.

Un jour de fêle ensoleillé. La garde vient d'être changée... Les gendarmes ont fait, visiblement, bonne chère. Ils ont l'air bonhomme, enclin à la bienveillance. Nous sommes à la promenade. Dans les buissons, des moineaux piaillent.

— Et si qu'on en attrapait un ? fait l'un des gendarmes.

Il se met à plat ventre et cherche, en rampant, à s'approcher des oiseaux, sans en être vu.

— Voilà, dis-je, on devrait vous mettre à la place de Kouropatkine... Vous pinceriez, peutêtre, lesJaponais, comme ce petit moineau, hein?

— Eh, ben! quoi... On m'y mettra peut-être bien. C'est juste ma place, répond le gendarme.

— Ah! mais, c'est qu'il est trop tard, maintenant. Kouropatkine a laissé échapper Port- Arthur... Et quant à flanquer les Japonais dehors, ce serait peut-être un tantinet difficile.

Le sous-officier défend énergiquement Thonaeur de l'armée.

— Dequoi?Kouropatkine qu'a laissé échapper Port-Arthur... Mais est-ce que c'est de sa faute du moment qu'on ne lui fournissait pas de soldats? Les .Japonais sont tout près de chez eux, tandis que les nôtres ont dû mettre du temps pour s'amener... Alors, on a été bien obligé de se rendre.

— Mais bah ! ce n'est rien. Stœssel a capitulé ; c'est pour cela qu'il est général. ]\Iais vous reprendrez Port-Arthur, fais-je pour le tranquilliser, pendant que tremblant de tous mes membres, je me dis :

— Port- Arthur est tombé.

Les deux victoires, l'une que j'ai remportée sur un gendarme russe, l'autre que les Japonais ont remporté sur l'invincible armée russe, me donnent, pendant longtemps, du courage. Port-Arthur est tombé ; l'autocratie tombera aussi, — voilà le leit-motiv de mes pensées. Malheureusement, je ne puis plus rien tirer des gendarmes ; ayant compris qu'ils se sont laissé prendre, ils ne parlent plus de la guerre. Tout ce que je réussis à apprendre, c'est que la guerre n'est pas encore terminée et qu'il n'y a pas de quoi se vanter.

Je ne décrirai pas l'existence à Schliisselbourg : elle fut décrite déjà suffisamment et par des hommes plus compétents que moi. Je ne toucherai qu'aux points que d'autres ne purent aborder.

Plus le temps passe, plus mon inquiétude

grandit. Me transférera-t-on, un jour, dans la nouvelle prison ? Me gardera-t-on décidément au purgatoire jusqu' к la fin des siècles ou... de l'autocratie?

Plus d'un an s'est déjà écoulé depuis ma condamnation. On m'avait bien dit qu'après ce délai, on se proposerait de me soumettre au régime ordinaire.

Mais, pour le moment, je n'entends parler de rien.

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