‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 23 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A la fin de juillet, le commandant entre inopinément dans ma cellule et, en violation de tous les règlements, renvoie le gendarme de garde (1). La porte se referme, et, tout à fait confidentiellement, le commandant me fait part de l'histoire énigmatique que voici :

— On m'a, dit-il, fait savoir — secrètement pour le moment — que le Département de la Police a appris que vous aviez expédié d'ici une lettre. Une enquête est ouverte. Vous pouvez, évidemment, ne rien me répondre; mais j'ai, tout de même, décidé de vous interroger nettement à ce sujet, pour régler à peu près mon attitude.

— Dans d'autres circonstances, mon colonel, je ne vous aurais, bien entendu, rien dit. Mais, maintenant, je peux vous dire ceci... 11 est clair pour moi que tout cela, ce sont des intrigues de Plehve et du Département de la Police. Je n'ai, malheureusement, expédié aucune lettre. On cherche simplement à inventer quelque chose pour avoir un prétexte de me garder encore

(1) D'après le règlement, personne n'a le droit de rester dans la cellule seul à seul avec le détenu.

quelque temps dans ce hangar^ — pour me punir... J'y jcconnais, dans tout cela, la patte de Pleine.

— Ah ! oui, c'était un joli jésuite ! laisse échapper le commandant.

С était'!

Des pensées inquiétantes m'assaillent. Je sens que le commandant a laissé passer le bout de l'oreille et que, maintenant, il n'est pas très à son aise. Réussirai-je à savoir quelque chose ? J'ai l'air de n'avoir pas fait attention à ses paroles. Nous nous remettons à causer de cette drôle d'histoire de lettres (i) et d'incidents curieux, en général. Puis, nous passons aux ministres ; et, sans avoir l'air d'y toucher :

— Maintenant, dis-je, ce n'est plus Plehve, Ministre de l'Intérieur ?

Le commandant hésite quelque peu, mais, finalement :

— Oui, il y a maintenant un autre à sa place.

— Et Plehve ? Il a donc obtenu un autre poste ?

(1) Je n'ai envoyé, en effet, aucune lettre. Il est vrai que, plus tard, à la prison de Boulirrki, j'ai appris, qu'un matin du mois de décembre 1907, un de mes frères, habitant Saint-Pétersbourg, avait trouvé dans sa boîte aux lettres une enveloppe avec un mot disant : « Votre frère G... vous envoie son meilleur salut. 11 est dans la forteresse de Schlusselbourg. Il se sent bien, et il est plein de courage. Soyez tranquille. » Cette lettre fut une grande joie et tranquillisa beaucoup les miens qui n'arrivaient seulement pas à savoir au Département de la Police, si j'étais en vie et où je me trouvais. Mais, même à présent, je ne puis deviner qui fut cet homme de bien. Il a fait une bonne action. Peut-être découvrira-t-il son incognito lorsque viendront des jours meilleurs. Je ne crois pas qu'il s'agisse, dans ce cas, de cette lettre.

— Mais oui, vous savez bien, comme d'habitude... Il est allé, je crois, à l'étranger.

Le commandant est sorti. Et des jours pleins d'inquiétude douloureuse viennent pour moi.

— Plehve est parti !

Le coup, reçu par le Parti, me paraît terrible. L'homme maudit et haï par le pays tout entier, l'homme qui incarnait le despotisme et la violence, qui insultait impudemment aux sentiments les plus purs du peuple, cet homme-là part, et tous ses crimes resteront impunis !...

Sa vie semble un outrage à la conscience publique et un éternel remords pour le Parti.

Cet état d'inquiétude est à peine apaisé, que, quelques semaines plus tard, avec l'autorisation du commandant, on me remet le Propriétaire^ revue d'agriculture pour l'année 1904.

Un vient de paraître! ! {[)

Le premier moment, mon cerveau est dans une espèce de chaos. Mes mains tremblent ; je saute d'un numéro à l'autre, comme si je voulais les avaler tous à la fois. Ce n'est pas par lignes, ni même par phrases, c'est par pages entières que je lis, Chute de Port- Arthur; d'autres défaites encore ; des banquets, des déclarations, des protestations... Le Printemps... (2) Un printemps serait venu... L'oukase du 12/25 décembre...

(1) A Schiusselbourg, un retard de dix-huit mois n'enlève rien à la fraîcheur d'une revue, même d'une revue d'agriculture.

(2) Nom donné à l'époque qui a précédé immédiatement la révo- Intion russe. {N. du ti-ad.)

Les choses s'arrêtent là.

Aloi's, voilà ce que c'est ! Alors, malgré tout, on est лепи à bout du monstre... Il est terrassé... tout de même!...

La revue est une revue spéciale, une revue d'agriculture. C'est donc seulement dans les articles perfides d'Enguelhardt que je peux chercher des nouvelles interdites aux pensionnaires de Schlusselbourg. Où est-il, Plehve ? Que fait-il ?Je cherche, et je finis par découvrir dans je ne sais quel passage, cette phrase : « le triste héritage de feu Plehve ».

Feu ПеЬл-^е!... Plehve est donc mort?! au mois de septembre de l'année dernière?!

Il faut renoncer à décrire l'émotion qui m'étreint... Il est mort d'une mort naturelle... Après avoir, dans cette лае terrestre, accompli toute sa tâche terrestre il a rendu son âme!...

Si ce printemps résulte non pas de la pression directe de l'opinion publique et des organisations гéлюlutionnaires, mais, simplement, de l'état de confusion momentanée et du désir platonique d'essayer des moyens nouveaux, puisque la rébellion est vaincue^ alors tout cela ne vaut pas un clou et ne fait que reculer les forces révolutionnaires... Mais peut-être... peut-être est-il mort non pas par la volonté divine, mais par la volonté du Parti.

Et, pendant desjourset des jours, obstinément inlassablement, jecherche. Peut-être trouveraije, ne fût-ce qu'une toute petite allusion à la cause

DE NICOLAS II i6S

de la mort de Plehve...Pardix fois, je repasse tous les numéros de la revue, — rien, aucun indice !

Alors, viennent les jours les plus douloureux. Je sens que là-bas, au dehors, il se passe des choses immenses, — mais quelles choses ? Je n'arrive pas à me les fig'urer, même tant soit peu approximativement. . . Ça commence. . . Mais, grâce à qui ? Quelle est la part des forces conscientes, des forces consciemment destructrices et consciemment créatrices ? Quel est le rôle du Parti ? Quelle est son influence ?

Tout une année s'est écoulée depuis l'éclosion du printemps... Que se passe-t-il donc maintenant ? Car si le printemps avait été suivi de l'e7e, nous ne serions plus déjà ici... Par conséquent, après une éclaircie passagère, tout serait retombé dans les mêmes ténèbres...

Cet état torturant dure six semaines, six semaines dont chaque jour me parait une éternité. Le délai pour le transfert dans la nouvelle prison est passé depuis longtemps. On ne me transférera donc jamais?...

Le 13 septembre, visite du commandant. Les gendarmes s'en vont et referment la porte sur lui. Le commandant a l'air extraordinairement joyeux ; il rayonne.

— Eh bien, M. G... Je vous apporte une agréable nouvelle. Après de nombreuses démarches, j'ai réussi enfin à obtenir l'autorisation du ministre de vous tranférer dans la nouvelle prison.

— Quand ?

— Mais tout de suite... Le temps de préparer une cellule.

— C'est, en effet, une agréable nouvelle. Alors, c'est la fin du purgatoire ?

— Oui' c'est la fin, c'est la fin ! Et, d'ailleurs, c'est la fin de bien des choses, voyez-vous...

— Par exemple ?

Une pause. Le commandant réfléchit. On dirait qu'il ne se décide pas à parler... Et moi, dans l'attente, pleine d'angoisse, je me sens défaillir.

— De grands changements... C'est un nouveau régime qui vient.

— Un nouveau régime !

— Oui. On convoque une Douma d'Etat, quelque chose, vous savez, comme un Parlement... Bref, c'est la Constitution.

— La Constitution!... Dites, mon colonel, les Japonais nous ont, sans doute, flanqué une jolie raclée?...

— Oh! pour ça ouf, une jolie, mon ami, une jolie, fait le commandant avec un geste désespéré.

— Et la Constitution donc ? C'est Plehve qui l'a octroyée ?

— Plehve!

Le colonel se penche vers moi, et, tout bas, à l'oreille :

— Déchiré en morceaux !

— Comment ? tué ? par qui ?

— Mais par celui qui est enfermé à côté de vous... SasonofT.. Il a jeté une bombe... qui a tout fait sauter en l'air.

— Et il vit, Sasonoff ? 11 n'est pas exécuté ?

— C'est que les temps sont changés, mon ami.

— Et après la bombe?... Tout est rentré dans l'ordre ?... Il n'y a plus eu d'actes terroristes... On n'a plus amené personne ici?... Et plus d'exécutions ?

— Non, plus d'exécutions... Tout semble tranquille.

— Eh, bien, mon colonel! et maintenant? La Constitution n'est donc pas une si mauvaise affaire que ça?... Nous y sommes, peutêtre bien, pour quelque chose, nous y avons mis, peut-être bien, un peu du nôtre, hein ?

— Mais qui le conteste?... C'est entendu, on a lutté... Maintenant, on trouve que l'heure est venue... Vous pouvez, évidemment, épouverun sentiment de satisfaction... Et puis, après, on verra...

— Et la guerre, terminée ?

— Terminée, grâce à Dieu.

— C'est donc la fin de la guerre à l'intérieur et à l'extérieur... Tout marchera maintenant sur de nouvelles bases?

— Sur de nouvelles, oui!.. De grands changements se sont produits, répète le colonel, l'air grave... Maintenant, ramassez vos affaires, préparez-vous. Dans une heure, viendra l'adjudant pour vous emmener. Là-bas, vous serez mieux.

Le commandant part. Je reste seul. Et, de nouveau, comme il y a dix huit mois, après le départ d'Osten Saken, venu me déclarer qu'on m'avait fait don de la vie, mon cœur se contracte sous la pression de quelque chose d'infiniment, d'infiniment grand. C'est, à proprement parler, le même don de la vie, mais dans des proportions incommensurables. Le destin a eu pitié du malheureux pays. On a fait don de la vie à un grand peuple. Certes, cette vie, on n'en a pas fait don, elle a été arrachée... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Maintenant, la vie existe ; maintenant, on peut vivre en Russie.

Mon cœur bat à coups de marteau. Ma respiration est saccadée, je manque d'air... De mes mains tremblantes, je serre convulsivement la tète. Je suis emporté dans un tourbillon de pensées. Plehve a sauté! Sasonoff est ici, vivant. L'armée est écrasée... Une Douma d'Etat... Une Constitution ! . . . Une nouvelle vie ! ... Et tout cela, ce n'est pas un rêve!... Et j'ai vécu assez longtemps pourvoir cela ! Je verrai, je verrai de mes propres yeux la Russie affranchie et régénérée ! Le commandant a dit qu'il n'y a eu plus d'exécutions, que tout s'est apaisé... C'est donc que les gouvernants ont, enfin, compris leur entêtement fou... Ils se sont rendus, ou ils ont été emportés parle flot populaire... Une nouvelle vie '...Ëtles lutteurs tombés, couchésici dans des trous, derrière ce mur, ne la verront pas, cette nouvelle vie...

Mais... oubli à tout cela, oubli!...

Une nouvelle vie!

Alors, vraiment, on pourra, enfin, vivre en Russie!... On n'aura plus besoin de tuer? On ne devra plus payer de sa vie des meurtres commis!... Alors, elle a sonné enfin, cette heure bénie!... Alors, la lutte sanglante que nous maudissions, qu'un régime sanglant et exécré nous avait imposée, elle est terminée tout de même ! Le revolver et la bombe peuvent, déjà, être abandonnés là-bas, derrière le seuil de cette nouvelle vie, comme un sinistre héritage d'un sinistre état de choses, comme une sinistre arme de dé'fense contre un régime de sauvage arbitraire et de violence exercé par les forts et les puissants sur les faibles et les désarmés! C'est fini, tout cela! La patrie, à bout de forces, n'exige plus de victimes. Les doux et les aimants ne seront déjà plus forcés de s'armer d'un glaive sanglant!... La parole de vérité et de justice remplace, enfin, le revolver et la bombe chez ceux qui luttent pour le bonheur et la liberté des souffrants ! Et tout cela est, déjà, un fait accompli. Et là bas, au dehors, derrière ces murs, tout cela existe, déjà !

Mais ceux qui ont péri ? Mais ceux qui ont succombé ? Mais ceux qui sont tombés dans les cachots, dans les tombeaux de la Sibérie et dans les mines? Mais toutes ces victimes du monstre, maintenant abattu, comment les rendre à la vie ?

Et ces centaines, ces milliers de jeunes vies brisées! Et ces profondes ténèbres ayant, pendant des siècles, pesé sur le pays ?

Oubli! Oubli! A la faim, au froid, aux siècles de servitude et d'oppression, à l'obscurité et à l'ignorance, au pillage et à la violence, à tous les crimes de la tyrannie cruelle et repue contre le peuple, — oubli à tout cela !

Mais éternelle honte, mais éternelle malédiction au régime qui a bâillonné nos bouches et rendu inutiles la parole et le paisible travail, qui nous a forcés de saisir le poignard et le revolver! Mais éternelle honte et éternelle malédiction à ceux — impitoyables et cruels, — qui, pendant des dizaines d'années, transformaient des anges en tigres, qui poussaient sur le chemin de la violence et du meurtre des hommes aspirant avidement, éperdument, à une tâche paisible et créatrice !

Honte et malédiction ! Pour ceux-là, l'oubli est criminel!

Que dans la conscience des générations à venir, que dans les annales de l'histoire brûle éternellement, comme le sceau de Gain, le stigmate de honte et de malédiction sur le front criminel du criminel régime! Et que jamais ne ternisse cette inscription :

— Voilà le monstre qui des meilleurs enfants du pays faisait des assassins.

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