CHAPITRE VI
Une heure se passe, avant que les gendarmes viennent me chercher, pour me conduire à la nouvelle prison. Je vis, pendant cette heure, plus que, dans des conditions normales, on n'arrive à vivre pendant un an. Un tel état semble tout à fait impossible à supj^orter impunément dans la solitude. On éprouve tant d'impressions, des plus fortes et des plus diverses, qu'il faut, à tout prix, les partager avec un autre.
Gela coïncide heureusement avec le moment où la plus grande joie m'est réservée: je vais voir les vieux. D'après le commandant, Mme Figner, pour laquelle nous tous de la nouvelle génération, nous éprouvons une affection allant jusqu'à la vénération, n'est plus déjà là depuis un an ; il en est de même de M. Achenbrenner et V. Ivanoflf. Les autres sont encore là, ce qui, au premier moment, me réjouit indiciblement (1).
Il est trois heures d'après-midi. 11 fait une chaude journée d'automne, une journée d'été de la Saint-Martin.
(1) Je croyais qu'on leur avait appliqué lemanifeste 1904 et qu'ils étaient tous déportés en Sibérie.
— Vous me mettrez un bandeau sur les yeux? cîis-je, ironique, à l'officier.
— Gomment cela ?
— Mais, ici, on m'a traîné, les yeux bandés.
— Ah! c'était une autre affaire ! balbutie l'officier, confus.
Je dois passer près de la cellule de Sasonoff. A dessein, feignant d'avoir fait un faux pas, je m'arrête quelques secondes, et je parle haut, pour être entendu dans la cellule.
— Maintenant que la Constitution est donnée, il n'y aura pas de mal à transférer aussi ces deuxlà chez nous, à la nouvelle prison. Nous y attendrions tous ensemble des jours meilleurs.
Nous débouchons sur la grande cour de la vieille prison qui, faute d'habitude, m'apparaît de dimensions énormes. La cour est entourée de tous côtés par les murs de la citadelle. Le hangar^ d'ici, a l'air extraordinairement piteux, écrasé, comme enfoncé dans le sol. Nous franchissons les portes, pratiquées dans l'incroyable épaisseur des murs. La nouvelle prison est dans la deuxième cour. C'est un long édifice à deux étages, avec des grilles de fer. Au milieu, un perron. Nous pénétrons dans la prison. C'est une construction excessivement originale. Les étages sont séparés les uns des autres non pas par des plafonds, mais par un filet en corde tressée, rappelant un hamac. De deux côtés, des cellules. Au niveau du plancher du deuxième étage se trouve une galerie très étroite, large
environ tle 5 mètres. De cette façon, et de n'importe quel point, tout l'intérieur de la prison est comme sur la main. Les cellules sont fermées. Le silence est complet. Faute d'habitude, il me semble toujours que je vais tomber sur un des filets-plafonds.
— Par ici, s'il vous plaît.
La cellule n'est pas grande, cinq mètres de long sur quatre de large, mais assez claire et propre. Un lit de fer, une grille et le reste comme toujours. Mais, tout de suite, je suis frappé par des choses que je n'ai pas vues depuis longtemps : dans un coin, une étagère en bois; dans un autre, une chaise d'un admirable travail sculpté.
— Maintenant, me dit l'officier, les détenus prennent le thé. Dans une heure, commencerai promenade. Vous désirez, peut-être, voir le Starosta (1).
— Et qui est le Starosta?
— Mais un des vôtres... Karpovitsch (2).
— Karpovitsch !... Mais je vous en prie!... Je serais très heureux!...
— Alors, attendez... Je vais le prévenir.
— M'amènerait-on chez Karpovitsch ? Est-ce possible? me dis-je, perplexe, ne pouvant pas admettre que l'interminable isolement soit terminé.
(1) Espèce de chef élu. {Note du trad.)
(2) Les prisonniers élisaient leur Starosta pour l'administration domestique. Les élections avaient lieu tous les six mois. Pendant «e trimestre-là, c'était P. V. Karpovitsch.
— Venez... C'est ici... Faites attention, ne tombez pas.
On a raison de me mettre en garde, car, d'émotion, je ne tiens pas sur mes jambes tremblantes. Un gendarme ouvre largement une porte de fer; devant moi, un homme portant une immense barbe noire : Karpovitsch.
Pendant environ une demi-heure, nous sommes comme fous, ou, plutôt, pas nous, mais moi. Notre conversation saute d'un sujet à l'autre, sans la moindre suite. Chacun de nous se hâte de dire le plus vite possible ce qu'il a sur le cœur... Les nouvelles pleuvent sur moi : la flotte est écrasée complètement, il n'en reste pas le plus petit brin de navire ; des victoires ?. . . pas une victoire des nôtres ? est-ce possible ? eh, bien, oui! battus, à plate couture;... les Japonais ont fini par être dégoûtés de nous battre... Moukden, Liao-Yan, Tschousima ; les officiers? des nullités complètes; partout vol et débauche.
— Et, dans le pays, que se passe-t-il?
— Dans le pays?... Tout fout le camp. La flotte de la Mer Noire s'est révoltée.. . Elle a noyé lesofiiciers,etelle est allée bombarderOdessa...
— L'armée?.
— Démoralisation complète. Les soldats méprisent les oflîciers, les officiers n'ont pas confiance dans les soldats.
— Le mouvement révolutionnaire ?
— Il y a eu une seule exécution. Le comman-
dant dit que non... Il ment. Il y en a eu une, au mois de mai... Nous le savons... Gela avait, je crois, des rapports avec l'attentat contre Serge. Mais, nous n'avons pas réussi à avoir là-dessus des renseignements exacts.
— La Douma ?
— Une escroquerie, pas autre chose... Ça ne vaut pas un clou. Le manifeste, on pourra l'avoir. Mais on exige, il me semble, davantage, et le gouvernement est forcé de céder... Combien nous restons?... Huit... Mais attends un peu... 11 faut frapper.
Une dépêche s'envole, frappée à la porte pour toute la prison : « GUerchouni transféré. Vaillant. Embrasse. Sera à la promenade ».
Au bout de quelques secondes, la réponse : « Félicitons, souhaitons bienvenue. On va se voir tout à l'heure.
— Qui pourrai-je voir aujourd'hui? C'est Lopatine que je voudrais... J'ai à lui faire des amitiés de son fils.
— Mais tu verras tout le monde.
— Gomment, tout le monde ? Mais vous vous promenez ici par couples !
— Ah! mais maintenant que les Japonais leur ont flanqué une raclée, on est mieux ici... Nous verrons tout le monde.
A quatre heures, les portes s'ouvrent: c'est la promenade.
Juste en face de l'entrée de la prison, le bâtiment à un étage du corps de garde, où, jour et