‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 25 sur 46 · DANS LES CA-GHOTS · texte numérisé non relu

DANS LES CA-GHOTS

nuit, se tient une patrouille de vingt gendarmes SOUS les armes. A droite, les murs de la forteresse. La moitié de l'espace entre ces murs et la prison est occupée par de petits potagers. des cages^ en argot de la prison. Ce sont de petits carrés, séparés par des planches, longs de vingt, larges de 10 à 15 mètres. Un sentier très étroit est destiné à la promenade ; le reste est réservé à des travaux de champ, de jardinage, etc. Les cloisons aboutissent, d'un côté, à un mur sur lequel va et vient un factionnaire et, de l'autre, à une haie d'où part une galerie. C'est dans cette galerie que se tient le sous-officier de garde. Les cages se ferment du dehors ; chaque cage est pour deux personnes. Il y a, en outre, un grand potager, où Ton a, ces derniers temps, conquis le droit de se promener par quatre.

Gomme nous nous approchons, Karpovitsch et moi, des cages, les vieux, dans leurs affreux vêtements de prisonnier, qui en gris qui en blanc (1), se précipitent à notre rencontre. Ils sont, pour la plupart, blancs comme neige, mais avec des yeux clairs et brillants. C'est, à vrai dire, une terrible violation de la discipline pénitentiaire. Mais l'arrivée d'un nouveau est chose si rare à Schlusselbourg!... Puis, là-bas, au dehors, cela s'est relâché, et les gendarmes eux-mêmes semblent joyeux de la rencontre du nouveau avec les vieux. Pendant quelques

(1) Ou donne, l'été, un complet de campagne: veston et pantalon de coutil.

minutes, nous restons tous comme pétrifiés, en échangeant seulement quelques phrases décousues. On décide de se réunir aux promenades dans le grand potager, par quatre, à tour de rôle. Aujourd'hui, la promenade dure de quatre à six heures, et, pendant ce temps, je fais la connaissance de tout le monde.

J'apprends que les vieux sont déjà au courant des événements de ces derniers temps, au moins d'une façon générale. Tout à fait par hasard, grâce au concours de bien des circonstances, des nouvelles avaient pénétré dans la prison, et cela au su de l'administration: des nouvelles sur la guerre malheureuse, sur un mouvement dans le pays, sur la Douma du 6 août, d'autres encore, moins précises. Mais ils n'ont, pour ainsi dire, aucune idée de la période commençant en 1901, c'est-à-dire au moment de l'apparition de Karpovitsch : de la marche croissante du mouvement révolutionnaire, de la participation des paysans, de la lutte terroriste, des groupements de partis et du Parti Socialiste Révolutionnaire lui-même.

Et, pendant longtemps, nous passons des journées entières dans le grand potager à nous communiquer des nouvelles les uns aux autres ; ils me disent ce qui s'est passé ici, et moi, je leur raconte ce qui s'est passé là-bas, dans ce monde qui est si loin, si loin pour eux. Des vieux^ il en reste, en ce moment, huit : L. P. Antonoff, s. A. Ivanoff, G. A. Lopatine, L. D. Lou-

kaschevitsch ; N. A. Morosoff; M. B. Novorousski; M. R. PopolT et M. T. Frolenko.

Je ne parlerai pas de l'état d'âme, tout à fait exceptionnel dans lequel je me trouve depuis mon transfert à la nouvelle prison et mon entrevue avec les vieux. Après les ténèbres, sans un rayon de lumière, de deux ans et demi d'isolement absolu, tout m'apparait comme un rêve magique. Là-bas, au dehors, l'ancien régime croule. On ne sait jusqu'où ira cet écroulement. Mais il a commencé, et, une fois commencé, il ne peut plus s'arrêter. Désormais, nous ne sommes plus des vaincus, mais des vainqueurs, en captivité jusqu'à la conclusion de l'armistice. i

Tout, faute d'habitude, me frappe dans ce 1 nouveau milieu. Le régime, vers ce temps, s'est adouci. Les gens de Pétersbourg ont d'autres chats à fouetter; quant à l'administration de la prison, elle attend visiblement, de jour en jour, de grands changements. Tout cela fait que l'existence des détenus n'est pas empoisonnée par ces taquineries mesquines qui font, habituellement, du séjour en prison un véritable enfer. Cet adoucissement du régime à Schlusselbourg est d'autant plus précieux, que ce régime sert, généralement, d'exact baromètre politique, indiquant l'état des choses au dehors, les moindres changements de là-bas se faisant immédiatement sentir ici.

Il va sans dire qu'après vingt ans de réclusion,

3S détenus ont ramassé une grande quantité 'objets de toutes sortes. Depuis des années, fs travaillaient dans des ateliers, fabriquant des rmoires, des chaises, des étagères, des portemanteaux, des coffres, préparant toutes sortes e collections, des herbiers, des animaux natualisés, etc., etc. Tous ces objets se sont accumulés dans les cellules et leur donnent un spect plus habité. Après l'installation modèle ie la forteresse Pierre-et-Paul et du hangar, où l n'y avait que des murs et des grilles, ces ellules me font l'effet de cabinets de savants.

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