CHAPITRE VII
Il existe un conte juif: Yllisloire de la chèvre.
Il y avait un jour, dans une ville, un pauvre diable, nommé Scholem. 11 n'avait pas le sou vaillant, mais possédait, en revanche, une nombreuse famille et une toute petite khata (1). Il était chiffonnier de son état ; sa femme vendait du lait de chèvre. Des enfants, une ribambelle! Il était impossible de les loger tous dans la petite khata, et une partie d'entre eux couchaient chez de bons voisins. Les sacs de chiffons étaient triés dans la cour; là aussi, sous un auvent, restait la chèvre. L'existence était exécrable. On était si à l'étroit, et il faisait si sale, que l'on n'en pouvait plus. Scholem avait entendu parler d'un grand savant, d'un saint homme, d'une intelligence supérieure, qui habitait au faubourg. Il était, ce ' saint homme, d'une intelligence si grande, qu'il savait apprendre à tous les malheureux l'art ■ d'être heureux. Alors, Scholem décida d'aller voir ce sage et saint homme, pour lui demander comment s'arranger pour vivre. Scholem lui raconta toute son histoire : comment il n'y avait pas de quoi manger, ni où loger, comment le manque d'air rendait malades les enfants, comment de la cour venait dans la khata la
(1) Chaumière de paysan. [N. du tr.)
uanteur des chiffons qu'on triait, comment i chèvre donnait à présent peu de lait, parce u'elle couchait sur la terre nue, etc., etc. Il iconta tout, et le sage rabbin écouta tout..,.
— Eh! bien, rabbi, qu'en dites-vous ?... Dieu oudra-t-il avoir pitié de moi ?
— Ça ira bien. Rentre chez toi. Rassemble )us tes enfants, et qu'à l'avenir, ils ne couchent lus chez les voisins.
— Mais, rabbi, objecte timidement Scholem, n'y a plus déjà de place sans cela,
— Ça ira bien! Fais ce qu'on te dit.
Scholem ramène ses^ enfants pour la nuit.
.s pleurent; la khata se remplit de gémisements. Personne ne ferme l'œil.
Scholem retourne chez le rabbi.
— Eh, bien ?
— Que Dieu et son saint nom soient bénis! lais cela va mal, rabbi... cela va même plus lal qu'avant!...
— Tu apporteras les sacs de chiffons dans \ khata^ et tu les trieras là-bas.
— Trier les chiffons dans la khata !
— Ça ira bien. Fais ce qu'on te dit.
Scholem se met à trier dans la khata les chif-
Dns, les os, les ordures. Une telle puanteur 'élève, qu'on suffoque. De dépit et de rage, aîné des enfants brise un carreau, pour laisser ntrer une bouffée d'air pur. Que faire ? Il a ut retourner chez le rabbi.
— Eh, bien ! Scholem ?
— Que Dieu vous fasse vivre cent ans! Ça va mal.
— Remets le carreau. Ne garde pas la chèvre dans la cour, amène-la dans la khata. Qu'elle y reste *avec vous jour et nuit.
— La chèvre dans la khata !. . . Jour et nuit ! . . .
— Ça ira bien. Fais ce qu'on te dit.
Triste, la tête baissée, Scholem rentre chez lui.
— Qu'est-ce que nous pouvons savoir, nous autres, cervelles obscures ?Gela vaut, sans doute, mieux ainsi... C'est un grand sage, car il sait tout, pense Scholem humblement.
Il met la chèvre dans la khata.
Dès lors, ce n'est plus une vie, mais un enfer... Les enfants, tombés malades, gardent tous le lit et, des journées entières, ne cessent de hurler à tue-tête. La femme de Scholem crie :
— Il vaut mieux que Dieu les reprenne... Je suis à bout...
La chèvre est partout; il n'y a pas moyen de se retourner sans tomber dessus. Et, pour comble de malheur, elle cesse de donner du lait,
Scholem est un homme discret. Comment peut-il ennuyer constamment le grand sage par ses infortunes? Il se fait, d'abord,violence;mais, finalement, n'en pouvant plus, il revient frapper à la porte du rabbi.
— Eh, bien ?
— Que votre sagesse soit bénie, rabbi! Mais je ne sais plus dans quel monde nous vivons. Que la colère divine ne s'abatte pas sur nous!... Mais
DE NICOLAS II iSl
il n'y a plus moyen de vivre, plus du tout... Ayez pitié de nous, rabbi...
— Va causer un peu avec tes bons voisins. Demande-leur de prendre tes enfants pour la nuit... Et puis, reviens me voir.
— Coucher les enfants chez les voisins... Mais c'est bien, c'est très bien cela! se dit joyeusement Scholem.
Les enfants sont replacés chez les voisins; il y a plus de place dans la khata.
Et Scholem pense :
— Ce n'est, tout de même, pas pour rien que le monde considère le rabbi comme un sage... Il faut que j'aille le remercier.
— Eh, bien ! Scholem ? demande le rabbi, cordial.
— Ça va bien maintenant, ça va beaucoup mieux ! répond Scholem gaiement.
— Ah ! tu vois... Et toi, tu récriminais contre Dieu... Maintenant, tu vas emporter les chiffons dans la cour, et tu vas les trier là-bas. Et puis, tu reviendras.
— Trier les chiffons dans la cour, se dit Scholem! Quel sage ! Un vrai génie ! Mais ça va être le paradis!... Et la vieille donc, comme elle sera contente !
Scholem court chez lui, tout plein, à nouveau, de force et de vaillance.
Assis, le soir, après le travail, dans leur Ma/«, Scholem et sa femme sont radieux, et ils remercient Dieu de sa miséricorde et de sa bonté.
On est si bien maintenant!.. Pas de poussière, pas d'ordures, pas de miasmes de chiffons !..
— Seulement, la chèvre n'a pas l'air d'être à son aisQ. Et puis, elle est si encombrante ! pensent timidement les veinards.
Mais ils ont honte de leur ingratitude. Ils sont insatiables^ vraiment... Il faut aller remercier le rabbi.
— Eh, bien, Scholem ?
— Ah! rabbi, nous sommes si bien maintenant, si bien, que nous ne savons comment vous remercier... Seulement, voilà...
— La chèvre, eh ? c'est d'elle que tu veux parler ?. . . Sors-la dans la cour et mets-la où elle était auparavant.
Le cœur de Scholem éclate de joie.
— Ah! Quel sage, pense-t-il, quel sage ! Sortir la chèvre ! Mais, alors, ce sera le paradis, un vrai paradis!.. Et la vieille, donc! Gomme elle sera contente, la vieille!
On sort la chèvre.
Assis, en face l'un de l'autre, Scholem et sa femme ont l'âme pleine de ravissement. Et songeant à leur bonheur, ils murmurent, craintifs :
— Pourvu que personne ne nous jette un mauvais sort!... C'est maintenant que la vraie vie va commencer, toute de fêtes et de joies!...
Et ils pensent, les deux vieux :
— Dieu est plein de miséricorde pour nous!...