CHAPITRE VIII
Tel est le conte juif. Telle est la yie. Telle est l'existence à Schlusselbourg.
On m'avait enlevé tout; on m'avait privé de tout. Lorsque je tombai dans la nouvelle prison, où l'on me rendit quelques petites choses, où l'on renonça à m'accabler de privations absurdes, je me crus en paradis.
La chèvre est sortie dans la cour.
Et je compris le bonheur de Scholem, je compris pourquoi il avaitl'âme pleine de ravissement.
J'ai déjà noté comment des détails insignifiants, imperceptibles même en liberté, peuvent être une source de grandes joies et de grandes tristesses en prison, où un régime, insensé jusqu'à la monstruosité, prive les détenus de toute jouissance intellectuelle. Je prends comme exemple ceci, une A'étille semble-t-il. La nourriture à Schlusselbourg était, dans les derniers temps, supportable ; mais, dans le hangar, les aliments étaient apportés dans des bols sales et puants. Pas de couteau, ni fourchette. La viande, bouillie ou rôtie, il fallait la déchirer avec les doigts. Et, à chaque fois qu'on me servait mes repas, je rêvais d'un couteau et d'une fourchette comme d'un bonheur
immense, mais inabordable. Et voilà que, une fois dans la nouvelle prison, j'appris que les détenus étaient parvenus à obtenir un couteau de table |)our la journée (qu'ils devaient rendre pour la nuit). Qu'est-ce qui pouvait se comparer à ma béatitude, lorsque je mettais ma viande sur une assiette — une vraie assiette! — en la coupant, — et non plus en la déchirant avec les doigts, — avec un couteau, un vrai couteau! Et pour le thé, on avait un verre! Et pour remuer le thé, une cuillère, et non pas une brindille, arrachée à un arbre!... Et bien d'autres choses encore qu'il est impossible d'énumérer; jusques et y compris le droit d'éteindre la lumière pour la nuit.
Sans doute, le seul fait que de pareilles vétilles peuvent jouer un rôle aussi considérable, montre toute l'horreur de la situation. Mais on éprouve, les premiers temps, une grandejoie à rentrer dans ses droits.
Les relations dans les prisons sont, d'une façon générale, tout autres que dans la vie libre. D'une part, la réunion forcée d'hommes entre les mêmes murs crée un terrain très favorable à des froissements de toutes sortes. La prison, la captivité fait, généralement, ressortir, en les accusant, tous les traits négatifs du caractère humain. Les meilleurs traits du caractère ne peuvent habituellement se manifester et s'étiolent, pour ainsi dire, sous la cendre de la captivité. On peut poser en règle
générale que les hommes sont plus mauvais en prison qu'en liberté. Mais, en revanche, il s'établit aussi, en prison, des relations si bonnes, si douces, si cordiales, si alFectueuses, qu'on n'aura jamais à observer dans l'existence ordinaire.
Ces relations prennent, évidemment, un relief particulier dans le milieu de Schlusselbourg : l'apparition d'un nouveau venu est si rare là-bas. Le cœur est si affamé d'amour, si glacé de malheur ; puis, le nouveau venu est tout pénétré d'un si pur sentiment de respect et de vénération pour les vieux^ que tout cela crée une chaude atmosphère de sympathie réciproque et et de profond attachement. Le nouveau л-^епи se sent accueilli comme par des parents affectueux et aimants.
hes hôtes rivalisent d'efforts, pour le combler de tout ce que le sort leur a donné de plus beau. L'un apporte une armoire, un autre des objets de papeterie, un autre un porte-manteau, un canif, des livres, de la confiture préparée de ses mains, un autre des fleurs, un autre des navets frais, un autre des petits pois; un autre, des pantoufles, fabriquées par lui-même, pour remplacer les valenki.
Et ces marques de tendre et fraternelle attention, ces marques d'intérêt et de sensibilité éclairent, dans les premiers temps, l'existence en prison d'une si douce lumière, que tout ce qu'il y avait dans les jours passés de sombre et d'affreusement pénible s'efface, en quelque sorte,
disparaît momentanément. Et l'on est saisi d'une espèce de gêne, l'on se sent coupable, en voyant cesc'/eï/.r.Songez-doncîQuelques-uns d'entre eux restent emmurés dans cette geôle depuis vingtcinq ans (M. P. Popoff ; M. F. Frolenko, N. A. MorosofF); deux seulement, depuis dix-huit ans (J. D. LoukaschewitchetM. V. Novorousski), les autres, depuis vingt et un et vingt-deux ans.
Depuis plus de vingt ans !
Toute la vie passée dans un isolement sans espoir, sans aucune nouvelle du dehors, la liberté apparaissant toujours morte, morte à jamais! Comment garder une foi indestructible en le triomphe de l'idée et comment vivre sans la foi en ce triomphe, vivre ainsi plus de vingt ans!...
Et cette lutte avec le féroce ennemi, cette lutte obstinée, inlassable qui, comme la rouille, ronge l'âme et brise le corps! Tout ce qu'ils possèdent maintenant — cette chaise, cette assiette, ce livre — à quel prix effroyable c'est acheté ! Tout cela est payé de tant de souffrances, de tant de sang ! Et tout cela me vient, à moi, si simplement, comme un cadeau d'amis!
A peine suis-je à Schlusselbourg, que, déjà, la nouvelle arrive que le monstre est blessé et que, d'un instant à l'autre, il aura perdu tout son sang.
Quoi qu'il advienne à l'avenir, jamais plus nous n'aurons à vivre ces années, sombres comme la nuit, sans un rayon de lumière, où nous doutions du triomphe de notre cause.