‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 29 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Deux jours passent ainsi. Le 26, le matin, on nous remet un récent fascicule de La Richesse Russe (1). Récent^ cela veut dire le numéro de novembre de l'année dernière.

Il fait une claire matinée d'automne. Le soleil chauffe. Le numéro nous étant remis, à Popoff et à moi, pour une heure, nous allons dans notre cage lire la Chronique de Vlntérieur de Miakotine. Les récentes nouvelles nous frappent profondément. Et, tout d'abord, ce ton nouveau de combat. Puis, cette position nettement prise de défendre ouvertement la Kramola (rébellion) (2). On a donc flanché Ik-bas (chez les gouvernants). Puis tous ces banquets, ces pétitions, ces manifestations d'octobrenovembre 1904, tout cela nous paraît tellement révolutionnaire^ que, de ravissement, nous respirons à peine. Cet enthousiasme se calme quelque peu, quand le gendarme de garde, ayant

(1) Une revue russe très connue, dirigée par l'éminent écrivain Korolenko. (N . du trad.)

(2) Nom que le gouvernement russe donne à toutes les aspirations d'affranchissement. {N. du trad.)

lono'iiement écouté notre lecture (nous lisons à haute voix), fait un geste moqueur et laisse tomber entre les dents :

— Eh bien! eh bien! il y a vraiment pas de quoi !... C'est bien autre chose maintenant !

Au beau milieu d'une lamentation de je ne sais plus quel membre de zemstvo, appelant les citoyens à se grouper autour du trône, on frappe furieusement à la porte de la cage, et, quelques instants après, apparaît la figure bouleversée de G. A. Lopatine.

— Amenez vite, crie-t-il... Le commandant nous rassemble... L'amnistie... ou je ne sais plus quoi, que le diable l'emporte ! Nous, on nous emmène... Pour vous, quinze ans.

Nous nous précipitons au rassemblement.

— Là-bas, là-bas, nous crie-t-on. Dans le grand potager.

Tout le monde s'y trouve déjà : le commandant, tous les officiers et les sous-officiers. Et là nous apprenons qu'on emmène les vieux \ quant aux autres, leur peine est réduite de la moitié pour les condamnés à temps et à quinze ans pour les condamnés à perpétuité,

— L'autocratie croirait donc vivre encore quinze ans ? demande quelqu'un.

— Qui sait? riposte le commandant, énigmatique.

— Alors quand nous emmènera-t-on, et où? i demande un autre.

— Le Département de la Police ordonne de :

VOUS transférer le plus vite possible à la forteresse Pierre-et-Paul et de là, en Sibérie.

— En Sibérie! Elle est jolie, V amnistie l

On finit par obtenir deux jours pour les préparatifs, personne n'étant prêt. On plaisante M. Frolenko : depuis dix ans il fabrique des malles (1), et maintenant qu'il doit partir luimême, pas de malle... Autant reculer le départ.

D'abord, tout le monde reste comme éperdu. Il est arrivé le grand jour qu'on avait si longtemps attendu, qu'on avait rêvé éclatant et glorieux. Il est arrivé, mais comme il est gris et morne !

Qu'est-ce cette amnistie, arrachée par le peuple! Pour les uns, après une réclusion de vingt à vingt-cinq ans, la déportation en Sibérie ; pour les autres, une réduction de la peine! Du coup, la joie du moment est empoisonnée. Mais combien profonde, en revanche, est l'amertume de la séparation prochaine. Partir d'ici, en laissant les jeunes dans une situation indéterminée, c'est si pénible ! Les partants ressentent une espèce de gêne, comme si nous restions parleur faute. Etant données les circonstances exceptionnelles, le commandant autorise une réunion générale dans le grand potager.

C'est la question, concernant les causes

(1) Frolenko se spécialisa, dans les ateliers de Schlusselbourg, dans la fabrication des malles. Tous ceux qui partaient de la forteresse se servaient des malles, fabriquées par lui. Pendant une dizaine d'années, il avait travaillé pour lui-même, mais, toujours, il lui avait fallu donner à d'autres les malles fabriquées.

précises de l'amnistie, qui provoque le plus de discussions et de délibérations. Il est clair que si le Gouvernement cède, c'est sans sincérité, sans* confiance dans le nouveau régime. Autrement, que signifient ces demi-mesures? j,

— Ali ! mais voilà, c'est bien la destinée de notre petite mère la Russie, plaisante l'un de nous, tout, chez elle, va en dépit du bons sens, même la révolution!...

Il faut, pourtant, faire ses préparatifs. Les partants craignent d'emporter avec eux leurs manuscrits ou documents : ils peuvent être fouillés et risquent, ainsi, de tout perdre. Ils décident de nous les remettre; car si, jamais, nous parvenions à sortir d'ici, ce ne pourrait être que comme des citoyens jouissant de tous leurs droits : les portes seraient ouvertes à deux battants, ce serait nous qui les refermerions et en mettrions les clefs dans nos poches.

Les préparatifs commencent. Toutes les cellules restent larges ouA'ertes. Plus de gardes ; un va-et-vient extraordinaire. Que faut-il emporter, et que faut-il laisser ? Tant de choses s'étaient accumulées en vingt ans! Mais on est tellement habitué à tout cela, même à de vieux chiffons, qu'on a quelque regret à s'en séparer. Le soir, les restants doivent charger de commissions les partants : les occasions sont si rares à Schlusselbourg !

Dans les cellules, fermées à clef, deux par deux, tout près l'un de l'autre, jetant des regards i.

irculaires, pour voir s'il n'y a personne aux coûtes, fiévreusement, dans un murmure, les estants donnent aux partants leurs commisions. Il y en a tant! Pourvu qu'on ne s'y emrouille pas ! Et les partants les apprennent ar cœur, comme une leçon ; le lendemain, on ШГ fera passer un examen.

La journée du lendemain passe, elle aussi, ieine d'agitation. Tout le monde est mal à lise. Arrive le vendredi. Il faut être prêt pour lidi. Les lettres pour les camarades en liberté, :;rites sur un tout petit bout de papier, mt cachées dans un endroit sûr. Toutes les )mmissions sont faites. Les effets emballés sont mgés dans le couloir. On a distribué aux îrtants du linge neuf, des capotes et — jusn'où л^а la Constitution ! — des bottes. A l'aube, n se réunit dans le grand potager. Les vieux mt déjà tout équipés pour le voyage. La conîrsation roule, de nouveau, sur ce qui se passe i-bas. Vont-ils rester longtemps dans la forteîsse Pierre-et-Paul ? Seraient-ils, par hasard, mmis à la détention cellulaire et n'auraient- 5 que des promenades d'un quart d'heure?... ne manquerait plus que cela, pour que l ani' stie fut complète.

Nulle part, je crois, on ne dissimule aussi ousement, aussi obtinément ses sentiments l'en Russie.

Il ne reste que deux heures environ jusqu'au part. Le moment est, sans conteste, exception-

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