‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 30 sur 46 · DANS LE8 CACHOTS · texte numérisé non relu

DANS LE8 CACHOTS

nel. Les derniers Mohikans vont être emmenés Ле Schlusselbourg. C'est comme le symbole de la grande tragédie qui se joue là-bas, dans le grand pays. Les кчеих sont amnistiés. Quoi qu'il en soit, c'en est fait de l'ancien régime. Mais les jeunes restent encore ici. Le nouveau régime n'existe pas encore, et l'on ne sait s'il existera jamais... On le verra bien. Que doivent ressentir à ce moment et ceux qui partent, et ceux qui restent?

Mais chacun de nous dissimule obstinément ses sentiments et s'efforce de paraître tout à fait , calme. Finalement, on se met à causer de n'im-j, porte quoi. On se rappelle des petites histoires drôles. On tâche de plaisanter. On rit., Mais ces bêtises, et ces histoires drôles, et ces plaisanteries, et ce rire, tout cela est feint ; maisu ce qui agite tout le monde, on n'ose y toucher; к mais l'essentiel, on évite d'en parler ; mais c'est à*!' tout autre chose que nous songons tous. L'un'" de nous exprime, en passant, le sentiment'"' général : on ne peut, cependant, pas partir sans avoir dit adieu aux tombes. Un silence de gêne . se fait. On a l'air de n'avoir pas entendu. Maisi. quel enfer dans toutes les âmes! On ne per-)^ mettra certainement pas d'aller au сьтеНегещ A quoi bon, alors, soulever cette question ! Оа)г(Е sert le déjeuner, avant le départ. Après le dé-loir jeûner, on se réunit, à nouveau, dans le grandfoli potager. Le convoi de gendarmes se rangé W'^i dans la cour de la prison. 11 est composé d'offî-,|

iers et de gendarmes de Schlusselbourg en зпие d'exercice. Arrive le commandant.

— Eh, bien ! messieurs, prenez congé, et en oute !

Alors, commence la reddition de la forteresse. ,a Narodnaïa Volïa (La Volonté du Peuple) (1), end la forteresse à son héritier : le Parti ocialiste Révolutionnaire. C'est précisément e que ce moment a d'exceptionnel qui nous )rce d'adresseraux partants des paroles d'adieu, - si pénible que cela soit pour nous, et si peu ue nous y soyons habitué. Ces paroles furent nprimées en leur temp^. Les voici :

Camarades,

Ce n'est pas dans les traditions des révolutionairesdese linrer à des épanchemeyits. Mais Vexceponnel du moment présent, et, aussi, Vincertitude h nous sommes de nous revoir jaynais, nous obli- 3nt de vous exprimer une partie, du moins, de ce ai devrait être dit.

Le Parti Socialiste Révolutionnaire se considère )mme l'héritier moral de la Narodnaïa Volia. Le îve et Vaspiration des pionniers du P. S. R., c'était insuffler au jeune Parti cet esprit de fermeté îvolutionnaire, de courage civique et d'infini ivouement à la cause du j^enple, qui rendit si rte la Narodnaïa Volia et qui la couvrit d'une oire immarcessible . Yous êtes les derniers ohikans d'un parti captif et défait. Aujourd'hui, eille garde, ayant achevé le plus long et le plus dur

[l) Célèbre organisation révolutionnaire russe. ^.V. du trad.)

desservices, vousquittezSchlusselbourgetvousnous remettez votre drapeau, à nous, les jeunes soldats d'un jeune Parti.

Rjppel('z-vnus ceci : nous savons que ce drapeau est arrosé du sang des camarades ciui ont péri ici. Nous savons qu'il nous est transmis pur et sans tache, et que tel nous devons le transmettre à nos successeurs, — si, jyar malheur, il y en a encore. Et nous espérons que, cette tache, nous aurons la force de l'accomplir.

En partant d'ici, vous emportez, a vous huit, 203 années d'emprisonnement. M 07istrueux, presque incroyable fardeau! Et si, camarades, vous n'êtes pas tombés sous son poids, c'est ciue vous êtes des porteurs honnêtes et sûrsl Voilà les sentiments qui émeuvent aujourd'hui ceux qui restent ici, ainsi que ceux qui vous attendent là-bas, derrière les ' murs de cette prison.

Sachez-le bien et souvenez-vous en. Le Parti î Socialiste Révolutionnaire, le prolétariat révolutionnaire, les paysans et la jeunesse vous attendent comme les êtres les plus chers et les plus proches. Leurs ardentes étreintes, leur amour fraternel, leur compassion feront fondre la glace qui s'était accumulée en vous durant les interminables années de torturante solitude, et vous rendront au centuple tout ce dont vos âmes avaient si longtemps été affamées. Donnez-vous tout entiers et avec confiance à cette joie : vous l'avez pleinement méritée. Encore un mot. Que la pensée de ceux qui restent, n'assombrisse pas votre joie! Si pénible que soit notre séparation d'avec vous, si seuls, si orphelins que nous nous sentions, ce qui nous attriste, ce

n'est pas autant le fait que nous restons, nous, mais qu'il reste lui, Schlasselbourg : — on en a donc encore besoin!

Vous nous laissez un bon souvenir de vous. Nous serions heureux si vous emportiez de nous un semblable souvenir. Salut à tous. Que la pierre que vous emportez en notre nom pour nos parents, comme un souvenir de Schlusselbourg , ne soit pas la dernière ! Que le peuple s'empare des pierres qui restent — il y en a beaucoup — comme d'un souvenir des choses qui furent jadis et auxquelles il ne permettra plus de se renouveler.

Nous nous embrassons. Le convoi de gendarmes, rangé dans la cour, les entoure. Le chef fait l'appel. Un cri de commandement retentit. Les portes du corps de garde s'ouvrent, les éperons sonnent, et la procession se met en marche. Nous nous précipitons aux fenêtres, d'où l'on voit le sentier jusqu'aux portes intérieures du manège.

C'est un étrange tableau que fait ce groupe de vieillards, vêtus d'affreuses capotes, coifles de casquettes de prisonniers et entourés d'une muraille vivante de gendarmes !

Ils ne cessent de se retourner vers les fenêtres où nous restons collés, de nous saluer, en agitant leurs casquettes et en criant des paroles qui ne nous parviennent pas. Arrivés aux bureaux, ils s'arrêtent et y entrent. Au bout de quelques minutes, apparaissent les gendarmes ; derrière eux, les prisonniers. Ils agitent leurs mouchoirs et se dirigent vers la sortie.

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Les voilà qui tournent le coin. A travers les

arbres on aperçoit à peine les casquettes bleues des gendarmes. Un mouchoir rouge (1) passe rapidement. Puis, plus rien...

Il règne dans la nouvelle prison un silence solennel, extraordinaire. On n'a pas la force de s'arracher aux fenêtres. On ne voit plus personne, mais on suit, par la pensée, ceux qui viennent de partir... Les voilà qui pénètrent sous les voûtes obscures. Au loin, de la lumière, un horizon inaccoutumé... Encore quelques instants, et les portes se referment sur eux... La poitrine fatiguée aspire, haletante et avide, l'air frais, l'air de la liberté...

Ils sont seuls parmi des gendarmes.

Est-ce cela que nous avions rêvé ? « A notre sortie, avions-nous songé, la liberté nous accueillera avec joie et nos frères nous remettront un glaive ».

Et maintenant!

Ils se retournent. Les portes de Vempereur sont devant eux. Quand est-ce que c'était?... Il y a si peu de temps encore... C'était un matin... Mêmes gendarmes... Des chaînes aux mains et aux pieds... Mêmes portes... Même inscription : « de Vempereur ». Mais, à ce moment-là, c'était la liberté, c'était la vie qu'ils laissaient derrière eux... Les portes se rapprochaient de plus en plus, et les ténèbres devenaient de plus en

(!) On délivrait à Schlusselbourg deux mouchoirs rouges par an et par prisonnier.

plus épaisses... Quand est-ce que c'était? Ils étaient jeunes alors, presque des adolescents... Ils se regardent les uns les autres...

— Oh ! comme nous sommes tous blancs, de vrais vieillards! pense chacun à part soi...

Mais quand est-ce que c'était donc ?... Il y a vingt et un ans...

Vingt et un ans!

Nous restons seuls dans l'immense prison.

Au bout de quelque temps, un coup de sirène lointain nous parvient... Ce sont les bateaux, portant les détenus^ qui quittent Schlusselbours:.

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