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CHAPITRE XI

Les premiers jours, et nous qui sommes restés, et les gendarmes, nous errons par la prison comme des âmes en peine. Tout reste comme par le passé: même énorme garde, même corps d'officiers, mêmes factionnaires sur les murs. Seulement, à l'intérieur de la prison, il y a un vide. Sasonoff et Sikorski sont enfermés dans le hangar. Le commandant avait promis de faire des démarches pour obtenir l'autorisation de les transférer dans la nouvelle prison. De tous côtés, on commence à nous soigner. La nourriture s'améliore, d'un coup; on ajoute une demibouteille de lait par jour. Le docteur — l'écho classique de l'état d'esprit des sphères supérieures — nous envoie à chacun une savonnette de Kazan.

— Bientôt, disons-nous, en plaisantant, on nous offrira des bains parfumés.

Ces soins, il faut l'avouer, nous dégoûtent. Nous savons bien ce qu'ils valent. En d'autres temps, ces mêmes hommes s'étaient livrés, le plus tranquillement du monde, aux atrocités les plus ignobles. Et, sans aucun doute, ils s'y livre-

raient encore, si l'on les ordonnait, moins que cela, si, simplement, l'on les désirait en haut. Encore en 1902, lorsque, Phleve régnante^ la nourriture était devenue impossible, le même docteur qui, maintenant, nous donne du lait et des savonnettes parfumées, avait répondu à S. A. Ivanoff qui se plaignait :

— Tous ici, vous faites beaucoup trop les dégoûtés, vous savez.

Nous reprenons, tant bien que mal, notre petit train-train, et nous attendons le retour du commandant qui doit apporter de Saint-Pétersbourg la solution de la question, concernant le transfert de Sasonoff et de Sikorski dans la nouvelle prison.

La fenêtre de ma cellule (n» 40) donne sur la cour de la forteresse, oîi sont situés les logements des soldats et des officiers. Je vois donc de ma fenêtre ceux qui se dirigent de la cour à la prison. Les visites des autorités ont lieu généralement à l'heure de la distribution du déjeuner.

Le dimanche, 6 novembre, j'aperçois le commandant se dirigeant vers la prison. II entre dans la cellule de Karpovitsch. Au bout de quelque temps, de très peu de temps, un bruit de pas retentit : on sort, « C'est beaucoup trop vite, vraiment » pensé-je. Je jette un coup d'œil par la fenêtre, et je reste pétrifié : par le même étroit sentier, dans la direction de la sortie, que les vieux avaient suivi naguère, marche maintenantKarpovitsch,accom-

pagné du commandant, d'officiers et de sousofficiers, faisant de grand gestes avec ses bras et agitant sa casquette. Où le conduit-on? L'aurait-on fait sortir à la dérobée, pour l'emmener je ne sais où, sans même lui avoir permis d'embrasser les camarades? Je me jette vers la porte, et j'appelle le gendarme de garde.

— Où a-t-on emmené le 3.

— Peux pas savoir.

— Je viens de le voir... Il passait avec le commandant près des bureaux.

— Peux pas savoir... Est-ce que nous savons quelque chose, nous?

Je suis pris d'une rage sauvage. « C'est bien, me dis-je... Qu'ils se montrent seulement !... Ils prendront quelque chose!... »

Je vais et viens par la cellule, ne sachant que supposer. « Si, me dis-je, il est décidé de nous transférer quelque part, on ne procéderait, évidemment, pas à ce transfert, un par un... Alors, ce serait lui seul qu'on entraînerait au diable au vert? Mais pourquoi, justement, lui? Aurait-on déjà rattrapé les lettres que nous avons écrites aux camarades, et l'aurait-on attiré dans un cachot pour venir me chercher, à mon tour? »

A ce moment, le judas de ma porte s'ouvre et laisse passer le mufle rusé d'un sous-officier.

— N' 35, le Directeur a donné l'ordre de vous dire de ne pas vous inquiéter du3... C'est sa mère qui -est venue le voir.

— Le voir !

— Parfaitement !

Si l'on me disait que le 3 s'était envolé, tout vivant, au ciel, cela me frapperait certainement moins que cette nouvelle...

— Une entrevue !

Voilà 21 ans que Schusselbourg existe, et, jamais, pendant tout ce temps, un être vivant n'appartenant pas à la confrérie sacrée des gendarmes, n'avait franchi ces murailles inabordables ! La possibilité d'une entrevue à Schlusselbourg semblait une absurdité. Gomment!... Un détenu de Schlusselbourg serait vu par un être vivant qui retournerait dans le monde des vivants. Et les murailles ne crouleraient pas!... Et le corps spécial des gendarmes ne se pendrait pas!

Oh! pauvre, pauvre autocratie! ta situation doit être tout à fait sans issue, puisque tu es forcée de subir de pareilles choses, et, peutêtre même, d'en être complice!...

Au bout de quelque temps, le Directeur vient confirmer « qu'il n'y a pas à s'inquiéter du 3 qui a une entrevue avec sa mère ».

— Et il restera longtemps avec elle ?

— Près d'une heure, sans doute.

On l'avait emmené à midi; il doit, donc, être revenu vers une heure. Je me mets sur le rebord de la fenêtre, pour que son retour ne m'échappe pas. Une heure s'écoule, puis deux, puis trois, — personne !... Qu'est-ce que c'est que cette his-

toire ?... Lui aurait-on, tout de même, f«it quelque chose, et me tranquilliserait-on, simplement pour gagner du temps... Quatre heures, cinq, — toujours personne ! Il fait déjà sombre dans la cour, on n'y voit plus rien.X'^ers sept heures, j'entends un bruit... 11 me semble que c'est la porte d'en-bas qui claque. Un bruit de pas... Puis on ferme une cellule; le gendarme de garde se dirige vers la mienne et l'ouvre.

— № 35, venez voir le 3. . . On lui a apporté des cadeaux delà campagne, fait le sous-off, bienveillant.

Je me précipite chez le 3. Il a la figure pâle et émue.

— Eh, bien ?

— Sais-tu, mon vieux, ce qui m'arrive?... Je viens d'avoir une entrevue avec ma mère.,..

— Tout ce temps ?. .. Pendant sept heures ?...

— Tout le temps. . . Ma mère est restée coucher dans l'appartement du commandant... Je la reverrai demain matin.

— As-tu appris quelque chose ?

— Tout une foule de nouvelles... C'est le monde renversé quoi!...

Le monde renversé, oui!...

Ce sont les premières nouvelles, d'une source plus ou moins sûre, d'une source très limitée, sans doute et peu renseignée ; mais, malgré cela, ces renseignements nous remuent jusqu'au fond de l'âme. La mère de Karpovitsch arrive en malle-poste à cause de la grève des chemins

(le fer. Les postes et lclégrîi|)lies sont également en grève, ce qui nous paraît le comble de l'invraisemblance ! Impossible d'expédier des dépêches ! impossible d'envoyer des lettres! Des libertés sont proclamées. Partout, d'interminables meetings; on se réunit par dizaines de milliers directement sur les places publiques. Mais, partout aussi, des pogroms ; le sang coule à flots. Les pajsans marchent la main dans la main avec les ouvriers. Serge est déchiré en morceaux; à peine en a-t-on recueilli quelques bribes dans un petit mouchoir de poche . La bombe fut jetée par Kaliaeff... Immédiatement après cela, un oukase décréta la représentation nationale. Tous les jours, des bombes et des attentats. Au mois de septeinbre, on exécuta à Schlusselhourg deux condamnés (cela nous l'ignorons). On réclame l'amnistie complète, et l'on attend notre libération...

Le courant général l'avait entraînée, elle aussi, la bonne petite vieille de 75 ans!... Tout son espoir, elle le met dans la révolution, car, seule, la révolution pourra sauver son fils... Et puis, les autorités sont deл'enues intolérables... La vie est intenable. Partout, l'armée s'agite. Vladivostok est dévasté. Gronstadt est dévasté.

Un petit coin, un tout petit coin de l'immense tableau se découvre devant nous ; et de la Russie reposant, depuis des siècles, sur des bases immémoriales^ il nous vientje ne sais quel souffle de grandeur...

On nous fonseille de ne pas nous inquiéter. La cause de la liberté est entre des mains fidèles, et notre libération est assurée. Il faut seulement patienter.

Pendant plusieurs jours, nous restons agités, cherchant, avec les éléments épars qui nous ont été communiqués, à nous faire une idée générale de la situation.

Le commandant nous ayant promis le prochain transfert de SasonofT et de Sikorski, nous choisissons pour eux des cellules bien chaudes, les faisons nettoyer et arranger. Nous dénichons une installation. A ce moment-là, nous savons déjà, d'une façon générale, l'énorme influence qu'eut la suppression de Plehve, et nous brûlons d'impatience d'embrasser le camarade à qui le sort réserva un si rare bonheur. Ce qui a pour nous, à ce moment, le plus de prix, c'est que, par miracle, il reste A'ivant... Il ignore encore tout ce qui se passe en Russie... Nous allons le frapper de stupeur.

C'est, je crois, le mercredi 10 novembre, qu'on nous annonce, enfin, qu'ils vont être transférés à trois heures. Nous décidons d'aller à leur rencontre à la promenade dans le grand potager.

Je passerai là dessus.

Je ferai seulement remarquer que ce n'est que là-bas, dans cet endroit séparé du monde des vivants, qu'on peut éprouver, dans toute son intensité, la joie d'une rencontre.

Nous craignons de leur faire part de tout ce que nous savons, l'impression pouvant être par trop forte et le cerveau risquant ainsi de ne pas y résister : la joie rend fou, aussi bien que la douleur.

Maintenant SasonofF a à passer par où j'ai passé moi-même au mois de septembre. 11 n'est privé que d'une seule chose : de la possibilité de revoir les vieux. De nouveau, nous passons des journées et des soirées entières à nous raconter ce que nous avons vécu les uns et les autres : nous, pendant ce temps ; lui pendant l'époque qui avait précédé le 15 juillet (1). Et nous nous mettons à vivre en famille étroitement unie, ne croyant pas à notre bonheur.

Quelques jours plus tard, le Directeur vient me dire :

— Venez, je vous prie. Votre père est arrivé.

Karpovitsch et SasonofF accourent, pour me féliciter, s'efforçant de me dire, dans un murmure, ce dont je dois charger mon père de leur part. Cette visite est pour moi une grande joie. J'apprends que, pendant les derniers dix-huit mois, les miens ignoraient où j'étais, n'arrivant seulement pas à obtenir ce simple renseignement. A toutes leurs questions, le Département de la Police répondait : « Nous ne savons rien ». Et, bien entendu, les miens me croyaient mort. L'entrevue avec mon père confirme, dans ses traits généraux, la marche croissante de la

(1) Date de l'exécution de Plehve. {N. du tmd.)

révolution. La victoire est inévitable, et l'on peut attendre, avant qu'il soit longtemps, notre libération.

En partie, faute de renseignements, en partie, instinctiAement, ni la mère de Karpovitsch, ni mon père à moi ne nous montrent tout ce que le pays avait subi. Ils nous apportent plutôt des résultats et, encore, des résultats favorables seulement. A vrai dire, et à leur point de vue, ils agissent très intelligemment : nous finissons rapidement par nous tranquilliser. Nous avons l'impression que tout va bien, que les partis sont bien organisés, qu'on travaille, qu'on lutte suivant un plan bien déterminé et que le nombre des victimes n'est pas trop grand. En un mot, si, d'une part, les proportions du mouvement se rapetissent pour nous, d'autre part, la certitude du prochain triomphe s'affermit. Plus ou moins tranquillisés, nous nous mettons à travailler, nous efforçant de mettre à profit notre congé; car, désormais, nous nous considérons comme étant en congé.

Mais voilà que, quelques jours plus tard, obtient une entrevue un homme renseig^né, connaissant bien le travail des partis. Et, alors, se déroule devant nous toute l'existence de la Russie pendant ces deux dernières années; elle se déroule toute, avec ses horreurs, ses torrents de sang, sa lutte intrépide, ses persécutions sanglantes.

La fusillade du 9-22 janvier ; les interminables

pogroms^ la lutte des Cent Noirs, le massacre des manifestants, les incendies de salles de meetings, — tout cela nous paraît, à nous qui sommes hors de la vie, un rêve plein de cauchemars. Concentré dans le temps et dans l'espace, tout cela nous glace le sang et nous oppresse tellement, que nous nous sentons comme écrasés sous l'incroyable poids d'innombrables victimes.

Mais, en revanche, l'élan de la révolution, la part qu'y prennent les forces conscientes du pays, l'intensité du mouvement, la grandeur des problèmes posés, tout cela nous frappe d'une surprise joyeuse, tout cela nous paraît si nouveau, si extraordinaire!... Ces jours de liberté, ces meetings réunissant des dizaines de mille personnes, ces milices populaires, ces conseils des députés ouvriers, ce mouvement des paysans, cet esprit de sacrifice soulevant les masses laborieuses, ce dévouement désintéressé des couches profondes à la liberté, cet élan extraordinaire, — qui paraissait, naguère, si infiniment lointain — cette irrésistible aspiration vers la liberté et la justice, tout cela captive et charme nos pensées et notre imagination. Ces nouvelles sont pour nous comme une nappe de soleil faisant irruption dans nos ténèbres et les inondant d'une lumière si intense et si éclatante, que nos yeux, qui n'y sont pas habitués, cherchent comme à se protéger contre ces rayons aveuglants. C'est un cyclone frappant un tombeau

et dispersanttout, comme desfeuillesd'automne, aux quatre coins du vent. Et, tels des oiseaux effarés, les pensées se heurtent, en désordre, les unes aux autres dans le cerveau, tandis que le cœur, tout palpitant de joie, s'élance éperdument vers là-bas, vers le combat, vers le corps à corps. Et ce combat nous paraît si grand, si passionnant que, — je fais meâ culpâ — nous envions ceux, les heureux, qui vivent cette vie dans la fournaise même de la lutte.

Et combien pénible, combien douloureuse devient, alors, l'existence dans notre refuge forcé, où les coups de tonnerre de la lutte ne parviennent pas ! Un mouvement, inconnu par son envergure et son élan, une renaissance de l'esprit populaire, qu'un pays ne connaît qu'une fois, — tout cela passe à côté de nous, comme à côté des morts! Là-bas, la lutte bat son plein; là-bas, c'est le combat à mort avec le monstre expirant, et nous, pleins de forces, assoiffés de lutte, nous sommes obligés de rester ici, inactifs !

Nos bras se tendirent vers les glaives^

Et ils n' acquirent que des chaines\

On nous donne de l'espoir.

— Attendez, nous dit-on, l'heure de la liberté est proche.

Et nous ne vivons, nous ne respirons que pour cela, ne pensant, ne parlant que de cela. Nous ne vivons que dans le monde de la lutte, de la lutte libre et large. Mais combien pénible est le réveil!... La révolution tonne... Je me

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figure sa marche victorieuse, je vois le peuple, le peuple joyeux, heureux, affranchi, — et voilà que, du haut de la muraille, retentit le cri du factionnaire :

— Qui va là ?

Et mon regard se porte vers ces solides murailles, intactes, inabordables, et mon âme est glacée par l'inquiétude et le doute... Et je songe : « Schlusselbourg est vivant, la cause de Vempereur n'est pas encore perdue. »

Mais la certitude d'un prochain, très prochain écroulement de tout le régime domine. Nous attendons de nouvelles visites. L'attitude des autorités fait supposer qu'elles aussi attendent notre libération du jour au lendemain. Nous sommes dans la deuxième quinzaine de novembre. On dit que le 6 décembre il doit y avoir des concessions et, parmi ces concessions, l'amnistie.

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