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CHAPITRE XII

Quekjaes jours se passent. Pas de visites. Aucune nouvelle. Il y a comme de l'inquiétude dans Pair. Personne ne dit rien et, extérieurement pour ainsi dire, il n'y a rien. Tout est comme à l'ordinaire; mais, malgré cela, nous sentons quelque chose d'insaisissable, quelque chose qui n'a pas existé avant. Nous nous mettons en garde. Quelques jours se passent dans cette pénible incertitude. Vient le 6 décembre. Rien! Le 7 s'écoule, puis le 8, puis le 9, — et toujours rien ! Le 10 décembre, nous apprenons, par hasard, que tous les journaux socialistes ont été interdits pour la publication d'un manifeste.

— Ça commence, pensons-nous.

Nous nous imaginons les scènes de la Révolution de Juillet à Paris, lorsque le gouvernement royal avait tenté d'interdire le National. Est-il possible que les rédactions des journaux révolutionnaires obéissent aux ordres ministériels?... Les rédacteurs résisteront, ils seront soutenus par le peuple et...

Arrivent des jours intolérablement tortu-

rants. La petite éclaircie qui s'est formée dans nos ténèbres, disparaît. Le couvercle du cercueil qu'on a soulevé un peu, retombe à nouveau, et, à nouveau, l'obscurité nous enveloppe. Il nous paraît indubitable que, à la suite de l'attaque gouvernementale, les partis ont appelé le peuple à la révolte, que le corps-à-corps est commencé, mais que, pour le moment, la victoire n'est pas encore au peuple. Car nos gendarmes de tous les grades se sont raidis, et leur attitude est maintenant froide. Toutes nos pensées ne sont tendues que vers un seul but : apprendre ce qui se passe là-bas. Nous observons chaque pas, chaque geste des gendarmes. Nous nous efforçons d'entendre leur chuchotement, de saisir leurs regards : sont-ils joyeux ou tristes ? Lorsque nous remarquons chez eux de la joie, nous rentrons tristes dans nos cellules; lorsqu'ils nous paraissent tristes, nous nous animons un peu, et nous nous reprenons à espérer...

Il suffit qu'un gendarme mette une casquette ou des bottes neuves, — sans parler d'une tunique — pour que nous soyons accablés de sombres pensées : ils espèrent donc durer encore, puisqu'ils se sont payé une casquette neuve ! Un jour, le directeur revient de Saint- Pétersbourg avec un pardessus neuf. Dieu, que de jours torturants nous vaut ce pardessus !

Vers la mi-décembre, nous remarquons- chez les gendarmes une agitation extraordinaire,

contenue à grand'peine. Ils se réunissent par groupes dans la salle de garde et lisent passionnément les journaux. Après être restés aux portes de nos cellules pendant des heures, tâchant de savoir ce qui a provoqué chez eux une telle sensation, nous n'arrivons à saisir que ces mots :

— On a encore tiré.

Et ces mots suffisent, bien entendu, pour nous plonger dans un véritable enfer. La chose est claire : la révolte a commencé. C'est le suprême corps-à-corps. On ne nous fait plus d'avances : on nous considère comme des ennemis. Leurs façons n'ont, il est vrai, rien de provoquant. L'administration évite simplement de se rencontrer avec nous, et son abord est glacial : les relations diplomatiques sont rompues.

Au fur et à mesure que les jours s'écoulent, l'atmosphère devient de plus en plus pesante, et notre situation de plus en plus intolérable. Nous en arrivons à regretter d'avoir reçu des visites, d'avoir été arrachés à notre repos de mort et attirés vers la vie. Et, tous les matins, nous allons à la rencontre les uns des autres, en nous tranquillisant mutuellement : « 11 viendra, peut-être, quelqu'un aujourd'hui; l'un de nous recevra, peut-être, une visite aujourd'hui ».

Notre ouïe s'est si affinée, que nous nous ingénions à entendre la sonnette de la porte

d'entrée de la forteresse (1). Et entre deux et quatre heures, l'heure habituelle des visites, à chaque bruit suspect, nous courons, en murmurant : « Une visite! », aux fenêtres de nos cellules, d'où l'on voit le sentier conduisant à l'appartement du commandant. Réchauffant avec notre haleine les carreaux, couverts de givre, nous arrivons péniblement à rendre transparente une petite portion de vitre. La neige et le brouillard empêchent de voir clair. On vient... On dirait en civil... Une femme, semble-t-il...

— C'est pour toi, Igor... Ta mère, sans doute.

Nos jambes sont fatiguées... Par la fenêtre, le vent souffle horriblement, mais nous ne nous décidons toujours pas à nous en aller...

— A'oilà, voilà, on va appeler pour une visite!...

Il se passe dix minutes, quinze minutes, une demi-heure, et l'on retourne, tête baissée, au potager^ pour se précipiter, à nouveau, л'^егз la fenêtre, au premier bruit suspect.

Un mois s'écoule ainsi. Nous sommes complètement à bout. Le régime est resté à peu près le même. Nous ne subissons aucune privation.

(I) Personne ne peut pénétrer dans la forteresse. S'il arrive un étranger, le factionnaire sonne, le gendarme de garde avertit le commandant ; ce dernier, ou bien le sous-commandant, va à la porte, et ce n'est que sur son ordre personnel que le factionnaire laisse passer le visiteur. La porte d'entrée de la forteresse est à une grande distance de la prison; mais, par un vent favorable et avec une oreille fine, on peut saisir le son affaibli de la sonnette.

Nous avons des cellules et des livres; la nourriture n'est pas mauvaise ; nous pouvons travailler dans les ateliers. Mais nous nous sen" tons malheureux, et nos nerfs sont tendus à craquer. Les autorités se rendent probablement compte de notre énervement, et elles s'étonnent, sans doute, très sincèrement de notre ingratitude.

— On n'arrivera donc jamais à les satisfaire, ces gens-là!

Et c'est vrai. Lorsque des hommes sont condamnés à la détention à perpétuité, rien ne peut les satisfaire. Nous avons tout; seulement, nous n'avons pas une chose : la liberté et le lien avec la vie. Et ceci manquant, tout le reste n'existe pas. Nous nous sentons malheureux, privés de tout.

Noël approche.

Généralement, on accorde, le premier jour, un dîner de fête : un petit morceau de canard ou d'oie et quelques autres douceurs : des oranges, des pommes et un quart de livre de raisin. La qualité et la quantité des mets de ce dîner de gala dépendent de la politique générale et des courants d'en haut. Nous attendons Noël avec une grande impatience : nous pourrons, ainsi, connaître l'état des choses de Zà-Z'rt^. L'économe vient demander au starosta ce que nous désirons : de l'oie ou du canard? Nous sommes transportés de joie : par conséquent, tout n'est pas encore perdu. Il y aura de l'oie ou

du canard, ce qui, traduit en langage politique, veut dire qu'il ne s'est produit aucun changement important. Mais l'un de nous émet l'hypothèse que tout cela peut n'être, simplement, qu'une ruse de guerre de l'administration: désirant nous cacher le vrai état de choses, elle va jusqu'à sacrifier une oie. On se met à se rappeler les précédents, et Ton constate qu'elle n'a jamais cherché à cacher des mauvaises nouvelles. Il est arrivé qu'on n'avait pas donné d'oie, la situation étant de nature à le permettre, et cela pour ne pas laisser voir le nouvel état de choses. Mais que, la situation ayant empiré, on n'eût pas, malgré cela, donné congé à l'oie, cela ne s'était jamais vu à Schlusselbourg.

Donc, on aura de l'oie . Mais on ne se décide toujours pas à tirer de cette volaille des indications décisives. C'est aux douceurs à résoudre la question.Et, tout palpitants,nous attendons un indice.

Arrive le premier jour de Noël : de l'oie, du kascha et du gâteau, le tout assez gras ; on dirait que les affaires ne vont pas trop mal. Mais voilà venir le petit bol contenant les douceurs... D'une main tremblante, je soulève le couvercle, et je reste tout glacé : une seule mandarine, une seule pomme, de piteux raisin; de chocolat, pas de traces... L'oie, le kascha!... Je n'y songe plus maintenant. Je reprends et remets tristement la petite mandarine et la pomme desséchée, et je vois en elles le symbole de la défaite du peuple et de la victoire de l'autocratie.

J'attends avec impatience l'heure de la promenade. Il y a eu, peut-être, erreur... Peut-être suis-je le seul à avoir eu, par hasard, si maigre pitance, tandis que chez les autres l'indice serait consolant.

Mais, déjà, de loin, je vois qu'il n'y a nulle erreur : tous les camarades ont l'air assombri.

— Une seule mandarine !

— Et pas de chocolat, toi non plus?

— Non... Et des pommes? Aussi une seule?

— Une seule! Et le raisin est mauvais.

— Alors, c'est que ça va mal là-bas.

— La chose est claire... L'oie n'est pas mauvaise, pourtant; elle est même meilleure que l'année dernière.

— Mais qu'est-ce qu'elle prouve ? l'oie ? On la prépare à la cuisine... Et le cuisinier ne sait rien... Tandis que les douceurs, c'est le commandant lui-même qui s'en occupe... Le л'га1 indice, ce sont justement les mandarines... Et puis, pas de chocolat!

Tristes et mornes, nous rentrons dans nos cellules. Mais, le lendemain, on m'apporte à dîner deux énormes oranges... Quelqu'un frappe : « Reçu des oranaes »... Tout le monde en a-t-il ? Des dépêches volent de toutes les cellules, annonçant : « Moi, aussi ».

— Alors ?

— Alors les affaires ne vont pas si mal que cela!...

DE NICOLAS П SSi

Le surlendemain, même histoire : deux immenses oranges et, en plus, des gâteaux.

Et nous sommes, à nouveau, pleins de courage, et, à nouveau, nous planons dans les cieux...

A la fin de décembre, on commence, tout à coup, à nettoyer la prison et à laver les escaliers. Une natte est mise dans le couloir. On attend quelqu'un!...

Apportera-t-il l'amnistie, ce visiteur, ou bien se mettra-t-il à établir V ordre légal ?

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