‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 33 sur 46 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Nous sommes tellement énervés par cet état d'incertitude constante, que nous décidons de nouer, coûte que coûte, des relations avec les gendarmes et d'en obtenir quelques renseignements.

La difficulté, comme je l'ai déjà dit, consiste en ceci qu'il est absolument impossible de rester seul avec l'un d'eux. On est toujours accompagné de deux gendarmes. Et l'espionnage mutuel est incroyable. C'est là la cause de ce que, pendant toute la durée de Schlusselbourg, on n'a jamais réussi à établir des relations avec le monde extérieur, ou même d'obtenir sur lui quelques renseignements. Mais maintenant, au comble du désespoir, nous décidons de casser les vitres. Par des ruses de toutes sortes, qu'on ne peut machiner qu'en prison et dans des conditions aussi exceptionnelles, je parviens à rester seul à seul avec un gendarme pendant quelques minutes.

— Voilà... Vous aurez bientôt une grande fête, lui dis-je, sardonique.

— Pourquoi que vous dites ça ?

— Et les tapis qu'on a mis partout ! C'est donc que les autorités vont arriver ?

— Alors, quelle joie que c'est pour nous ?

— Comment, quelle joie ? N'avez-vous pas vendu votre âme à vos chefs ? Ne nous avezvous pas dit vous-mêmes, et, dix fois plutôt qu'une, que vous savez pour qui nous donnons notre vie et que, malgré cela, votre langue ne tournera seulement pas pour nous dire ce qui se passe en Russie. Vos chefs ne vous l'ordonnent pas... Alors, vous êtes là, auprès de nous, comme des abrutis, si ce n'est comme des bétes fauves.

— Mais nous, non plus, ne sommes pas à la fête, allez... C'est vrai ! on a vendu son âme. Et comment ne pas la vendre, puisqu'il faut manger ?

— Et si, pour 25 roubles, l'on vous proposait d'égorger votre père, l'égorgeriez-vous ?

— Allons, allons... En voilà encore des inventions !

— Des inventions^ justement! La misère ne peut donc pas vous forcer à faire n'importe quoi, tant que vous avez encore un peu de conscience... Tout, par conséquent, n'est qu'une affaire de conscience.

— Une affaire de conscience, évidemment! Seulement, vous avez tort de nous attaquer comme cela ! Est-ce que, vraiment, nous agissons si mal que cela?... Si ce n'est pas nous, d'autres nous remplaceraient, qui seraient, peutêtre, pires.

— Ah ! Mais, avec ce raisonnement-là, le

voleur et le brigand peuvent dire, eux aussi, qu'ils ne font rien de mal, puisqu'on vole et qu'on tue quand même. Eux ou d'autres, qu'importe ! C'est ça, n'est-ce pas ?

— Qu'est-ce que vous chantez-là ? Mais voilà, c'est moi qui vais vous demander quelque chose... Qui donc a bâti la prison?... N'est-ce pas vos ouvriers ? Qui donc fabrique les fusils avec lesquels les soldats tirent sur le peuple ? Les ouvriers... En dites-vous du mal, de ceuxlà?. . .[Pas un mot ! Л^ous leur donnez du camarade gros comme le bras. En quoi est-ce que nous sommes plus mauvais qu'eux ? Ils ont besoin de bouffer, ils bâtissent une prison. Nous avons besoin de bouffer, nous faisons les gardes-chiourme... C'est la même chose, en fin de compte.

— Non, pas tout à fait la même chose... L'ouvrier, lui, si, d'un bras, il bâtit, en attendant, une prison, de l'autre, il la démolit; car il Ste bat pour la cause ouvrière et pour la liberté. L'ouvrier, lui, ne vend que ses bras, mais, partout où c'est possible, il aidera à une bonne œuvre, tandis que vous, ce n'est pas seulement vos bras que vous vendez, mais, aussi, votre conscience !

— En quoi donc la vendons-nous ?

— En ceci que vous accomplissez votre besogne, non seulement par peur, mais aussi par conscience. Vous êtes au service, bon ! Mais pourquoi ne nous dites-vous jamais rien sur ce qui se passe au dehors ? Est-ce qu'un ouvrier

agirait jamais ainsi?... Mais vous n'avez pas de cœur, simplement... Voilà pourquoi vous vous taisez...

Le gendarme est un brave homme, simple et bon. Son émotion est extrême. 11 fait plusieurs tours dans la galerie, pour s'assurer que personne n'est aux écoutes ; puis, il revint vers moi, et dans un murmure :

— Ecoutez... Vous avez tort de penser cela de moi... Eh, bien ! je vais vous dire... OnA'^avous libérer tous, et nous, on va nous licencier.

— Gomment, nous libérer?... Complètement ?

— Je sais pas... Complètement, sans doute... On dit que la chose doit se décider ces jours-ci...

— Et dans le pays, que se passe-t-il ?... Le peuple est donc victorieux ?

— Ce quisepasse?...Toutestenfeu... Partout, le peuple se soulève. . .Des choses inouïes, quoi! . .

Tout s'efface devant mes yeux, les êtres et les choses...

Quelques minutes plus tard, nous sommes tous réunis en un groupe compact, et nous nous communiquons ces nouvelles extraordinaires, tout en jetant autour de nous des regards inquiets, pour voir s'il n'y a pas d'étrangers. On va nous mettre en liberté. Gela, nous ne nous y attendions pas du tout. Mais comment nous mettra-t-on en liberté, du moment que la lutte n'est pas encore terminée ? Le gendarme lui-même a dit: « Tout est en feu... Le peuple

se soulève partout. » Est-il admissible qu'on nous mette en liberté à un pareil moment ?...

Nous décidons de faire une tentative auprès du gendarme pour en obtenir un journal... A vrai dire, on ne le décide pas : on y rêve, sans croire à la possibilité d'une pareille chose... Songez donc !... On n'a jamais vu ça !

Je profite d'un moment favorable, pour reprendre la conversation :

— Ecoutez, ami... Puisque vous avez commencé une bonne œuvre, achevez-la donc... Il n'est pas commode de parler, vous le savez vousmême, et puis, bien des choses vous échappent... Dénichez-nous donc un journal! Faites donc, une fois,au moins, dans votre vie, une bonne action. . . Vous ne le regretterez pas... Vous verrez...

Le gendarme se trouble.

Un journal à Schlusselbourg, c'est comme, dans une autre prison, une bombe. Rien n'y est surveillé aussi étroitement par l'administration que la pénétration de nouvelles aux détenus. Et à force d'y insister sans cesse, les autorités sont arrivées à inspirer aux gardiens un tel sentiment pour les nouvelles venant du dehors, que le fait d'en communiquer leur semble équivaloir au crime le plus grave.

Mais tel est le propre du cœur humain, même de celui qui bat sous la tunique d'un gendarme : une fois qu'il a tressailli, une fois qu'il s'est laissé aller à un sentiment humain, il est ouvert à la bonté.

Ayant repris sa garde, le gendarme me coule à l'oreille, au moment d'aller à la promenade :

— Cette nuit, je suis de garde dans votre couloir. Vous trouverez un journal sous votre matelas... Lisez-le avec prudence. Dès que je tousserai à la porte, cachez-le. Ne me perdez pas, pour l'amour de Dieu... Quant à moi, je ferai tout !

La journée me paraît une éternité. Je compte les minutes, défaillant d'impatience d'arriver à neuf heures du soir, l'heure à laquelle on nous conduit dans nos chambres à coucher (1) et qu'on change la garde. Mon cœur bat, je brûle d'attente. Est-ceque, vraiment, il y aura un journal ? Gela me paraît un bonheur dépassant les rêves les plus fous.

Enfin, neuf heures sonnent. On nous conduit dans nos chambres à coucher. Il me faut faire des efforts surhumains, pour ne pas trahir mon émotion et arriver, calme, à ma cellule. En route, j'échange un regard avec le gendarme conspirateur. La porte de la cellule refermée, j'attends que tout soit devenu calme et que tout le monde, sauf le gendarme de garde, soit descendu.

On descend.

La serrure de la porte d'en-bas grince.

(1) Dans les derniers temps, lorsque les détenus étaient devenus peu nombreux à Schlusselbourg, on nous permit d'avoir deux cellules : une chambre à coucher et un atelier. On entrait dans la chambre à coucher à neuf heures et dans l'atelier à sept heures.

Silence. Enfin ! enfin ! Tout tremblant d'émotion, je soulève le matelas, — un journal !

La Gazetle de Saint-Pétersbourg^ — c'est ce journal-lh — fut—elle jamais, sur un point quelconque (lu globe, lue ал^ес une telle avidité ?

Le journal à peine déployé, je reste immobile, glacé d'horreur jusqu'à la moelle. C'est un vieux numéro de la mi-décembre. A la première page, un dessin : Les cvénements de Moscou. L'artillerie démolit des maisons et des barricades. Partout, des cadavres et des blessés. Puis, un autre dessin : ^ Presnia. Une maison bombardée croule dans les flammes... Puis, d'autres dessins du même genre...

Qu'est-ce que ces événements de Moscou ?

11 y eut évidemment une insurrection. Mais est-ce que vraiment les choses sont allées jusqu'à l'entrée en scène de l'artillerie ? Il ne se trouve dans le texte que des nouvelles incomplètes de Moscou réprimée et de quelques autres localités emportées par la révolte. Tremblant au moindre bruit, craignant de tourner la page, je lis avidement les lignes imprimées, tout brûlant devant les tableaux qui se déroulent sous mes yeux et dont il me vient un souffle d'effroi et de mort... Et toutes ces victimes, c'est clair dès à présent, périrent vainement. Le gouvernement est victorieux, Saint-Pétersbourg est tranquille : ce n'est, évidemment, qu'une insurrection isolée.

Elle est longue, infiniment longue, cette nuit

de supplice ! De nouveau, la tourmente qui sévit là-bas, derrière la muraille de la prison, me soulève, m'emporte et me secoue comme un grain de sable. De nouveau, ma cellule se remplit de clameurs de bataille, de cliquetis d'épées, d'une fumée acre, de gémissements déchirants... Une odeur de sang se répand partout... Et des cadavres... des cadavres!... Et des victimes, encore des victimes, rien que des victimes !...

Le matin, à la promenade, on se met à discuter comment s'arranger pour la lecture. Lire dans la cellule est impossible ; d'une façon ou d'une autre, les gendarmes finiront, sûrement, par découvrir le pot aux roses. On décide de construire à la hâte, avec des châssis pour bâches, dans un coin du grand potager, où il y a un auvent, une espèce de tonnelle.

L'état de mon pied s'étant, vers ce temps, considérablement aggravé, je marche à peine ; et Ton peut expliquer la construction de la tonnelle par ce fait qu'il m'est difficile de marcher et que nous voudrions rester ensemble.

La construction est achevée. C'est magnifique ! Les carreaux sont dépolis. De loin, on ne voit rien de ce qui se passe à l'intérieur de la tonnelle, devenue notre salle de lecture. Nous nous asseyons en rond, le lecteur est au milieu, entouré, de tous côtés, par des auditeurs revêtus d'immenses touloupes (1).

(t) Sorte de houppelande de fourrure. (N. du trad.)

Une par une, mais à voix basse, pour((iie les gendarmes n'entendent rien, les saisissantes nouvelles sont lues. Sous le fardeau des événements qui se déroulent, les tètes s'abaissent de plus en plus. De temps en temps, s'échappe un son : soupir, ou gémissement étouffé ?

Les visages pâlissent, les yeux se mouillent , les gorges s'étranglent. La lecture terminée , un silence tombe, plein d'angoisse. Un souffle de mort passe dans l'air. On se tait, on redoute d'entr'ouvrir les lèvres, comme devant le cer cueil d'un être cher. Puis, on se disperse; et, chaussés d'énormes valenki^ les détenus, silencieux et sombres, se promènent à grands pas sur les étroits sentiers du grand potager. Tout autour, la neige entoure les sentiers de compactes murailles. Du lac, le vent souffle en tempête et son hurlement sinistre et féroce retentit dans les cages-potagers. Des nuages, couleur de plomb sale et très bas, courent rapidement, tels de monstrueux oiseaux, gigantesques et noirs. Tremblant de tout leur corps minuscule et poussant des piaillements plaintifs, de petits moineaux s'abritent dans les crevasses des murailles. En haut, sur le mur, tout couvert de neige, un factionnaire, le fusil à l'épaule, enveloppé d'une immense pelisse, tel un sombre fantôme, marche bruyamment; il est le seul qui trouble le silence par son cri, où il y a quelque chose de féroce :

— Qui vi-i-i-ve ?

Toujours silencieux et mornes, les détenus rentrentdans leurs cellules, et, allongés sur leurs lits, impuissants, ils voient longtemps, longtemps, se dresser devant eux, l'image du pays martyrisé par la bacchanale gouvernementale.

La lutte est facile. Dans la fumée, dans le feu de la bataille, les combattants ne remarquent pas les victimes. L'ennemi est devant eux. Et toutes les pensées, et tous les sentiments sont tendus vers cet ennemi. Les rangs s'éclaircissent; mais on se serre les coudes, et l'on reprend le combat. S'arrêter aux tombes, le temps en manque. Le temps manque aussi de compter ceux qui sont tombés.

En captivité, c'est autre chose. Ici, les victimes de la lutte apparaissent dans toute leur horreur. Nous avons quitté les rangs, lorsque la lutte ne faisait que commencer. Chaque tombe de combattant devenait sacrée, et le Parti tout entier pleurait sur elle. Maintenant, ces tombes se comptent par centaines, par milliers... Potences, fusillades, expéditions de répressailles, tout cela nous semble si sauvage, si monstrueux ! L'image de chaque victime de la révolution se dresse, toute vivante, devant les l^eux ; et ces victimes sont si nombreuses, qu'elles remplissent tout l'espace...

Nous sommes tous abattus, comme écrasés; nais nous nous efforçons de paraître insouciants, pour ne pas faire naître de soupçons îhez les gendarmes.

Mais comment concilier ces révoltes et ces représailles avec l'affîrmation de notre gendarme ami, concernant noire prochaine mise en liberté? Il y a, évidemment, quelque confusion de sa part.

— Eh, bien ? Savez-vous quelque chose sur notre compte ?

— Rien au juste... Ils cachent tout, les maudits! Seulement, on cause toujours comme quoi on va vous libérer.

— Nous libérer ! !

D'une part, les nouvelles de journaux, plus sinistres, plus néfastes les unes que les autres; d'autre part, cette affirmation, que rien ne justifie, de notre libération prochaine, — tout cela nous embrouille complètement , tient notre esprit dans une tension incessante et douloureuse, nous force d'être constamment aux écoutes, de tendre l'oreille au moindre mouvement, au moindre chuchotement...

Au milieu de décembre, nouvelle agitation dans la forteresse, поил'еИе A'isite de je ne sais quels supérieurs. Enfermés dans nos cellules, nous entendons ces supérieurs aller et venir par la prison, prendre des mesures et faire des calculs. Jusques tard dans la nuit, ils restent dans les ateliers. Le lendemain matin, nous nous y précipitons. Parfaitement, tous les outils sont enlevés et rangés en ordre.

On livre la forteresse avec une une liste complète de tous les objets qu'elle renferme. Les

gendarmes ont l'air triste et la tète baissée Nous réussissons h arracher à quelques-un» l'aveu que Tordre leur est donné de chercher une place ailleurs, leur corps allant être licencié. Le commandant et les officiers font des démarches, pour trouver des places. Mais nous, qu'est-ce que nous deviendrons? Personne n'en sait rien. Quelques jours plus tard, nous lisons dans les journaux un oukase décrétant la désaffectation de Schlusselbourg, comme prison d'État. Mais quant à nous, pas un mot ! Notre ami finit par dénicher une nouvelle nous concernant. On aurait dû nous emmener d'ici déjà dans les premiers jours de janvier; mais on ne s'y décide toujours pas, à cause des troubles agraires et, aussi, faute de place dans les prisons. On nous gardera ici, peut-être bien, jusqu'au printemps. Puis, on nous emmènera à Archanguelsk ou à Kara, — on ne sait pas bien au juste. Nous sommes tellement épuisés par cette situation incertaine, que nous serions heureux d'aller en enfer, pourvu que nous soyons fixés sur notre sort. Tous ces temps-ci, les autorités ne se sont pas montrées. Tout à coup, le 27 janvier au moment du dîner, arrive le commandant avec sa suite.

— Eh, bien ! maintenant, c'est à votre tour d'emballer vos affaires.

— Gomment? Pour aller où, faisons-nous, ayant l'air de ne rien savoir.

— La forteresse est désaffectée. En attenant, vous allez être, tous, transférés à Moscou.

— Et après ?

— On n'en sait rien, pour le moment. Vous aurez probablement à rester quelque temps à Moscou.

Le commandant est, visiblement, très mécontent de la désaffectation de Schlusselbourg.

— Voilà, tous les journaux clamaient : « Une geôle ! une geôle ! » Eh, bien ! ils sont arrivés à leurs fins. Or, en quoi est-on mal ici?... Dans aucune autre prison vous ne serez aussi bien, fait le commandant, plein de compassion pour notre sort.

— Ah, bah ! on s'arrangera tout de même ! répondons-nous, railleurs.

Demain soir, en route!... Encore une bien étrange amnistie : de Schlusselbourg au bagne !

Mais nous sommes profondément émus : il y aura, tout de même, du nouveau ; on verra, tout de même, le monde libre, quoique à travers une grille ! Gomment est-il maintenant?

Nos préparatifs sont rapidement terminés. Le départ est ordonné pour le lendemain soir, à 6 heures. La dernière nuit à Schlusselbourg s'écoule, nuit agitée, toute pleine de pensées revenant obstinément au passé et de rêves involontaires d'avenir. Le soir, nous nous réunissons, pour prendre le thé d'adieu.

Oh! comme, en ce moment, les ombres d'Alexandre III, de Tolstoï et de Plehve doivent déborder de douleur : réunis dans une cellule de Schlusselbourg, des détenus prennent du

thé et échangent des propos subversifs sur la chute de l'autocratie!...

Nos effets sont emportés par les gendarmes. Arrive le commandant, l'air sombre et concentré. Nous nous rappelons la face rayonnante des chefs au mois d'octobre, le jour du départ des vieux., et nous sourions malgré nous : « Eh! eh! c'est donc sérieux la révolution! Fini le flirt!.. » Le commandant se met à exhaler ses plaintes.

— Voilà, rien ne peut se faire chez nous raisonnal)lement... Tout a été accordé, semble-t-il! Eh, bien, non! il leur faut, tout de suite, une république d'après Karl Marx ! Il n'y a plus moyen de vivre maintenant... Atout instant, on peutt'offrir un petit cadeau sous forme d'une bombe...

Etc., etc..

Les gendarmes amis, rangés militairement derrière le commandant, nous clignent malicieusement de l'œil et semblent dire :

— Ah ! ah ! finie, l'existence insouciante des chefs !

Un sous-officier vient annoncer que tout est prêt. C'est, dans une certaine mesure, un moment historique : la dernière minute à Schlusselbourg. Nous rcA^êtons d'énormes loidoupes^ chaussons des valenki et sortons dans la cour, bondée de gendarmes. Nous nous dirigeons ver^ la sortie. Le bruit de pas et la sonnerie d'éperons retentissent violemment sous les sombres voûtes des portes. Sur un commandement, les portes s'ouvrent, toutes larges. Tout est couvert de neige.

Au loin, comme une grande tache noire, la Neva.

Un canot — avec des rameurs, gendarmes, nous attend à la rive.

Il fait une claire soirée d'hiver. De lourdes vagues, noires comme du plomb fondu, clapotent paresseusement contre les parois du canot (1). Des ténèbres de l'eau surgissent les murs sombres de la forteresse, recouverts de neige : c'est la tour Jean.

— Voilà, regardez à gauche... C'est là qu'ils sont tous enterrés, murmure derrière moi un gendarme.

Je regarde de tous mes з'еих. Je cherche des traces. Je ne vois rien, sauf un petit lopin de terre, entre l'eau et les murs de la tour Jean, tout couvert de neige. Sous la poussée des rameurs, le canot s'éloigne rapidement |de la forteresse. Il règne un lourd silence de tombeau. Chacun à part soi songe douloureusement au passé de cette demeure, à ceux dont les tombes, toutes recouvertes de neige, restent maintenant solitaires dans ce coin solitaire...

Un brouillard pesant et glacé monte de l'eau, enveloppe petit à petit la forteresse... On n'en aperçoit plus déjà que les contours indécis. Une espèce de grisaille recouvre, enveloppe tout, et la forteresse se fond dans cette grisaille.

Schlusselbourg est mort. |

(1) Le courant de la Neva est si rapide près de la forteresse, que le fleuve n'y gèle jamais.

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