‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 35 sur 46 · Î48 DANS LES CACHOTS · texte numérisé non relu

Î48 DANS LES CACHOTS

bâille furtivement, et des gens jettent un regard de surprise inquiète sur les voitures qui passent comme un éclair, escortées de gendarmes.

Pas un salut, pas un cri ! Oi'i est-elle donc, la Russie insurgée? Où est-il donc, le St-Pétersbourg rebelle?

Nous arrivons à la station de marchandises du chemin de fer Nicolas, et nous y trouvons des colonels et des généraux de l'armée, des colonels et des généraux de gendarmerie, des colonels et des généraux de police et des mouchards, et des mouchards, innombrables ! Tout à fait à l'extrémité de la station, un Avagon pour détenus. On nous y introduit avec des gendarmes, et, pendant environ deux heures, on nous garde sur la voie de garage.'

Puis, le wagon attaché au train et amené à la station, l'abondance des gendarmes attire, sans doute, l'attention du public. Sur les platesformes d un train Aoisin apparaissent des casquettes d'ouvriers et d'étudiants; par-ci, par-là, on aperçoit des visages sympathisants. Mais le désûidre est aussitôt remarqué; une patrouille survient et rétablit l'ordre et la tranquillité.

Le train se met en marche ; les officiers qui nous accompagnent, après avoir fait l'appel, s'en vont dans leur compartiment. Notre escorte se compose de douze sous-officiers de la gendarmerie de Schlusselbourg avec lesquels nous sommes en bons termes. Nous avons à passer

ensemble la dernière nuit. Et cette nuit, toute pleine d'impressions profondes, ineffaçables, est admirable !

— Il faudrait coucher rordre\..dii unsous-off à un autre.

— Quel ordre ? demandons-nous .

— C'est que, voyez-vous, nous nousdivisons en partis, répond le sous-off, l'air malicieux. Notre compagnie à nous, c'est la gauche ; les autres appartiennent à l'ordre.

— Des loyalistes ?

— Eh, eh ! de la canaille, simplement.

Le parti de l'ordre, comme cela convient à de vrais Russes, dont toute la joie est dans la boustifaiile et dans la beuverie, se met à manger; puis il va se coucher dans le compartiment voisin. Et, bientôt, un ronflement sonore témoigne de son dévouement à V autel et à la Patrie. La gauche le remplace. Il est environ deux heures du matin. Dans la lanterne enfumée, une bougie brûle faiblement, éclairant à peine les contours de la voiture. Soufflant et crachant, le train court à travers une plaine couverte de neige. Rassemblés en un seul groupe, étroitement serrés les uns contre les autres, agités et émus, jetant des^regards inquiets sur la porte de communication, tous, gendarmes et prisonniers, nous causons, en murmurant, de choses défendues. Les gendarmes nous dévoilent les mystères de Schlusselbourg.

Ce qu'ils n'avaient pas osé nous raconter à

Schlusselbourg, ils se hâtent de nous le dire maintenant, durant cette dernière nuit. Et c'est une scène extraordinaire, cette conversation pendant de longues heures, les yeux brillants, les voix tremblantes d'émotion... Et dans ce récit de témoins oculaires, surgissent devant noustoutes les exécutions, toutes les morts, tous les supplices...

Voici ce que, entre autres, nous apprenons sur Katchoura.

Il arriva à Schlusselbourg, vaillant, bien portant, joyeux... Au bout de quelque temps, il réclama du travail à l'atelier... Lorsqu'on le lui avait refusé, en lui rappelant que, les premiers temps, les détenus doivent être soumis à l'isolement et à l'inactivité complets, il fit savoir qu'il forcerait de lui donner satisfaction et déclara la golodovka (1). Six jours s'écoulèrent. Devant cette obstination, les gendarmes cédèrent et lui arrangèrent un atelier dans une des cellules de la forteresse. C'était au mois d'avril 1903. Katchoura travaillait avec joie. Environ deux mois plus tard, il noua une intrigue d'une ? nature tout à fait incompréhensible. Les gendarmes eux-mêmes n'en savent malheureusement que ceci.

Au mois de juin, un samedi, Katchoura, ayant été conduit au bain, le gendarme de garde fit, comme d'habitude, une perquisition dans sa

(1) Le refus de manger, terrible moyen de protestation dont il

est parlé plue hnut. (jV. du trad.)

DE NICOLAS II l?.jt

cellule et y découvrit une leltre écrite, soidisant, par moi à Katchoura (1). Ce qu'il y avait dans cette lettre, ils ne purent le savoir. La lettre trouvée fut remise au commandant. Bientôt après, celui-ci vint chez Katchoura^ renvoya les gendarmes et s'enferma avec lui. De quoi parlèrent-ils ? Les gendarmes l'ignorent. Le commandant resta près de deux heures. Quelques jours plus tard, il eut une autre conversation avec Katchoura, toujours dans les mêmes conditions extraordinaires.

Du coup, l'humeur de Katchoura changea. Il devint sombre et pensif. Au bout de quelque temps, arriva à Schlusselbourg un fonctionnaire (d'après la description, Troussevitch). Il ogea dans une chambrette près du manège pour éлчteг, sans doute, les bureaux, car ceux ]ui passent par là sont vus par les détenus de a nouvelle prison, ainsi que par tous les habiants de la forteresse). A midi, à l'heure où la ^arde change, on habillait Katchoura en genlarme, on le faisait traverser la cour de la prison vec tous les sous-officiers, et on le menait chez edit fonctionnaire. Il était très rigoureusement ►rescrit à tout le monde de se tenir à distance, e ne pas s'approcher. L'entretien durait toute a journée. De quoi parlaient-ils ? Bien que

(1) Il va sans dire que je n*ai envoyé aucune lettre à Katchoura. i, vraiment, une telle lettre lui avait été remise, cela ne peut être e l'affaire du Département de la Police ou de Troussevitch. Le ntenu de la lettre est, d'ailleurs, fort significatif et explique ut le reste.

tout le monde fût excessivement intrigué, personne n'en sut rien; ni les officiers, ni le commandant n'étaient admis à cet entretien.

Cela se répéta plusieurs fois pendant les mois de juin et de juillet, jusqu'à ce que, inopinément pour tout le monde, Katchoura fût emmené dans la forteresse Pierre-et-Paul. Au bout de quelque temps, on le ramena. Il revint, tout à fait abattu, resta dans cet état jusqu'à l'hiver, lorsqu'on l'emmena définitivement. Il ne parlait pas aux gendarmes, ne répondait presque pas aux questions. Il avait renoncé au travail dans l'atelier, cessé de lire, et, souvent même, il refusait les promenades. Sur la table de sa cellule, il resta des inscriptions témoignant d'un effondrement moral. Ainsi, dans un coin, on trouva ces mots écrits à coups d'ongles : « Tout ce que f adorais dans la vie a péri... Mon âme est vide, mon âme est sombre... 0 pensées^ pensées., espoirs et désirs., vous avez péri ». Et le reste à l'avenant.

A^oilà tout ce que nous pouvons apprendre sur Katchoura.

Nos gendarmes avaient, tous, assisté aux exécutions à Schlusselbourg, et voici ce qu'ils nous racontent sur les derniers moments des condamnés. Leur récit, étant celui de témoins oculaires, doit être considéré comme le seul exact et faisant disparaître complètement les nombreux récits fantaisistes d'amateurs, — dans le genre de cet officier de gendarmerie repentant

c(ui publia dans le Rousskiia Viedomoski (1), — récits, pleins de mensonges et d'inventions.

Stéphane Balmascheff est amené le matin, vers dix heures, et conduit aux bureaux. Son attitude est ferme et tranquille. Avant d'arriver aux bureaux, il aperçoit la nouvelle prison, et il se met à agiter son chapeau. Dans la journée, il prend du thé et dîne. Le soir, on le conduit à la vieille prison, et on le place dans une cellule, pas loin de celle où se trouve déjà enfermé le эоиггеаи.

■ N'oubliez pas de me réveiller, quand il audra, dit Balmascheff, avec un sourire irolique au gardien. Et il se couche.

Vers quatre heures du matin, le substitut du lu procureur avec sa suite pénétre dans la celule. Balmascheff dort, et, pendant longtemps, n n'arrive pas à le réveiller. 11 finit par entr'ourir les yeux, et d'un ton colère :

— Eh, bien, quoi ? Qu'est-ce que vous vouz?

— Vous êtes un tel ?

— Oui.

— Vous savez que le Conseil de guerre du istrict de Saint-Pétersbourg vous a condamné mort.

— Je le sais.

— L'arrêt est entré en vigueur et va être ut de suite exécuté.

— Ah! oui... C'est bon, c'est bon!

I [l) Grand journal libéral de Moscou (TV. du tnd.).

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Il se recouche, referme les yeux et semble se rendormir. On le réveille à nouveau.

— Mais levez-vous donc ! Tout est prêt déjà.

— C'est bon... C'est bon... Л'oilà... dans une minute.

Et il se recouche.

Cela se répète plusieurs fois. Finalement, il se relève, et en souriant ironiquement:

— Alors il faut se lever?... Tout est prêt?... Eh, bien! puisqu'il le faut, levons-nous!...

Il jette un regard circulaire sur sa cellule. Devant lui, en petite tenue, le représentant de la loi : le procureur. Plus loin, l'exécuteur des hautes œuvres, le bourreau PhilipiefF, tout en rouge, des pieds à la tête : casquette rouge, blouse rouge, charovari (1) rouges. Dans une main, il tient une corde, dans l'autre, un fouet. Un visage de bête fauve : gris, boursouflé, des yeux troubles, injectés de sang. Il s'approche tout près de la victime, lève le fouet sur sa tête et hurle :

— Arrière les mains!... A la moindre résistance, je t'assomme à coups de fouet î

Les mains de Balmascheff liées, la procession ; se dirige de la cellule vers la courette, située entre le mur de la forteresse et la vieille prison,, près de la tour Jean. Là-bas tout est déjà prêt :\ l'échafaud ; à côté de l'échafaud, une fosse;] près de la fosse une boîte, peinte en noir, — 1

(1) Une culotte large et bouffante dont on enfonce la partie infé rieure dans lea bottes. (N du tnd.).

le cercueil. La courette est remplie d'autorités et de gendarmes. On fait monter Balmascheff sur l'échafaud. Le greffier du tribunal donne lecture du verdict. Un prêtre s'approche, une croix à la main. Doucement, Balmascheff réca>rte.

— Mourir, j'y suis prêt, mon père. Mais, devant la mort, je ne veux pas d'hypocrisie!... La place du serviteur de Dieu est prise par le serviteur du tzar : par le bourreau. Balmascheft' reste droit et tranquille avec, aux lèvres, son éternel sourire, un peu triste, un peu ironique. Le bourreau lui jette sur la tête le capuchon du linceul, puis le nqpud coulant. D'un coup de pied, il rejette le tabouret, et, lourdement, le corps tombe. Un sourd gémissement retentit. La corde se tend et craque. Le corps tressaille, secoué de convulsions. Les pieds s'appuient au plancher de l'échafaud : la mort vient lentement. De ses deux bras, le bourreau enveloppe solidement le corps et le tire violemment en bas. Les assistants sont frappés d'épouvante. Us éprouvent un sentiment mêlé d'angoisse, de dégoût et de honte. Il fait une claire matinée. Le soleil vient de se lever, et ses rayons d'or frappent aux poutres de la potence. Tout autour, une éclatante verdure fraîchement poussée. Les oiseaux gazouillent joyeusement: un cri de mouette vient du lac. Et des hommes en uniformes, avec des aigles aux boutons, attendent, sombres, les yeux baissés, émus et pâles, qu'un corps, enveloppé d'un linceul, cesse

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de tressaillir. Leur attente est longue, interminable, — près d'une demi-heure. Le bourreau reçoit le corps dans ses bras, coupe la corde, couche le cadavre sur le plancher de l'échafaud. Le médecin s'approche, ausculte le cœur. Tout est en ordre : le cœur ne bat pas. On met le cadavre dans la boîte, on le recouvre de chaux, on place le couvercle. Un coup de marteau retentit sinistrementdans l'air matinal : c'est le couvercle du cercueil qu'on cloue. La boîte est descendue dans la fosse, creusée tout à côté ; on comble la fosse à la hauteur du soi, et, lentement, ayant honte de se regarder, on se disperse.

La justice du tzar est accomplie.

A l'aube de ce matin-là, les détenus ne dormaientpas. L'apparition de Stéphane BalmaschefF fut remarquée. On remarqua aussi qu'on construisait quelque chose avec des planches dans la courette.

La même pensée transperça l'esprit de tous.

— On dresse l'échafaud.

Ils restèrent toute la nuit, debout devant les grilles des fenêtres. Ils virent à l'aube les supérieurs se diriger vers la vieille prison. Une heure plus tard, le vieux prêtre, venant de la vieille prison, traversa le petit jardin de l'église. Tout courbé, piteux, marchant à peine, il se laissa tomber sur un banc, dans une attitude d'impuissance, la tête dans les mains, les coudes aux genoux. Au bout de quelque temps, la fine

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oreille d'Antonoff, perçut un son lointain. Le forgeron expérimenté reconnut le bruit que fait le marteau, en frappant sur un clou de fer. Les prisonniers comprirent...

Trois ans plus tard, presque jour pour jour, eut lieu la deuxième exécution, celle de l. P. Kaliaeff(l). On a déjà beaucoup écrit sur cette exécution, et, d'une façon générale, elle a été décrite exactement.

Le bourreau fut le même Philipieff.

C'est, d'après la description des gendarmes, un être extraordinaire. Jadis officier, il commit je ne sais quel crime incroyablement immonde et il fut condamné à mort. Mais, ayant accepté d'être bourreau pour les condamnés politiques, il fut gracié. Pour Balmascheff, on chercha longtemps un bourreau, jusqu'à ce qu'on tombât sur Philipieff, enfermé, à cette époque, dans une prison du Caucase. On l'amena sous escorte à Schlusselbourg.

Tout le temps, en attendant de remplir ses fonctions, il boit de l'eau-de-vie par grands verres. Son aspect est tout à fait celui d'une bête féroce. Mais les fonctions de bourreau pèsent terriblement à cet homme, bien qu'il touche cent roubles pour chaque sortie. Il monte rapidement en grade. Pour l'exécution de Kaliaeff, il arriva, gardé par un seul gendarme et,

(1) L'exécuteur du grand duc Serge. (Л'. dulrad.)

quelques mois plus tard, pour l'exéculion de Guerschkovitch, sans aucune garde : il avait gagné la confiance du pouvoir.

Un petit détail, presque incroyable: après l'exécution de Kaliaeff, Philipieff se mit à porter Vuniforme d'officier avec^ à la boutonnière ^ Vordre de Saint-Georges. C'est vêtu de cette façon qu'il arriva, en septembre, pour l'exécution de Guerschkovitch, jetant un grand trouble parmi les gendarmes. C'est une innocente faiblesse de vieillard dont les autorités, dans leur bonté, ont l'air de ne pas s'apercevoir,

Philipieff avait sollicité cette unique consolation^ et les autorités décidèrent de donner satisfaction à la requête d'un homme utile. Un officier, avec, à la boutonnière, l'ordre de Saint- Georges, arrive à la forteresse, portant à la main un petit paquet qui renferme son véritable uniforme: ses habits rouges, le fouet et la corde.

I. P. Kaliaeff fut amené non pas aux bureaux, mais à la salle d'attente, au manège. Il y passa toute la journée. Longtemps, il arpenta la pièce de long en large, puis il se mit à écrire. Après avoir écrit toute une feuille de papier, il s'arrêta, réfléchit un peu, versa sur la feuille de l'encre et la déchira. Puis il s'allongea sur un lit. Il avait de la fièvre. Il demanda quelque chose de chaud pour se couvrir, en faisant remarquer aux gendarmes:

— Ne croyez pas queje tremble dans l'attente de la mort : j'ai simplement froid.

Dans la journée, un fonctionnaire des bureaux, des papiers à la main, alla le voir à maintes reprises, lui proposant, sans doute, de signer la requête de grâce. Il passa la nuit au manège. Vers le matin, arrivèrent les autorités : le procureur, le bourreau, vêtu de rouge, des gendarmes, etc. Kaliaeff était habillé; il ne dormait pas. Le procureur déclara que l'arrêt allait être exécuté. Le bourreau lui lia les mains, et la procession se mit en marche л-ers l'endroit où devait avoir lieu l'exécution : un coin reculé de la forteresse, entre le manège et les bains. Kaliaeff marcha, la tête fièrement rejetée en arrière, monta à l'échafaud d'un pas ferme et tranquille, refusa de baiser la croix, mais embrassa le prêtre en disant :

— Je vois en vous simplement un brave homme.

Le bourreau se montra, cette fois encore, un vrai bourreau russe. Le nœud coulant fut mal serré, et le corps du condamné se débattait convulsivement. La scène fut si poignante, que le chef du corps des gendarmes, le baron Medem, qui assistait à l'exécution, hurla, en s'adressant au bourreau :

— Je te ferai fusiller, canaille, si tu ne mets pas, tout de suite, fin aux souffrances du condamné !

Au bout d'une demi-heure, on retira l« corps

du nœud coulant; on le mit dans une boîte noire, et on l'enterra derrière le mur de la forteresse, près de la tour Jean. L'hiver, on y dépose du bois; l'été, on y fait paître du bétail. C'est là que sont enterrés tous les morts et tous les exécutés de Schlusselbourg, sauf Balmascheff . Il n'y a pas de tombeaux, les tombes sont comblées au ras du sol.

Les deux dernières exécutions eurent lieu au mois de septembre 1905 ; ce furent celles de Vassilieff etde Guerschkovitsch. Pendant longtemps, nous ne le soupçonnâmes seulement pas. Notez que Yassilieffn'étaitipas un politique. Pris de vin, il avait tué d'un coup de revolver un officier de paix, pour des raisons personnelles. Mais cet assassinat avait coïncidé avec la dictature de TrepofF, à l'époque où le pouvoir, pour effrayer l'opinion publique, avait besoin, à tout prix, d'exécutions.

L'imbécile cruauté des gouvernants chercha noise à cet ouvrier inoffensif, complètement étrangers la politique. Rien doncd'étonnant à ce que Vassilief n'eût cessé de supplier les autorités d'avoir pitié de lui, de ne pas le perdre ; rien d'étonnant à ce qu'il eût demandé grâce au tzar.

Mais cette grâce ne se trouva pas chez le tzar, et Vassilieff fut exécuté.

On amena Guerschkovitch et Vassilief à la forteresse, l'un après l'autre. On n'avait pas dit à Guerschkovitsch qu'on le menait à l'exécution, et, cette nuit-là, il ne l'attendait pas. Il fut quel-

que peu surpris, apercevant, vers quatre heures du matin, près de son lit, le procureur et, derrière le procureur, le bourreau, vêtu de rouge. Mais ayant,tout (le suite, compris de quoi il s'agissait, il se remit vite, et fier, intrépide, marcha à l'échafaud.

Enveloppé du linceul, il écouta tranquillement la lecture torturante du verdict. La lecture terminée, il jeta, comme du haut d'une tribune, un regard méprisant sur les assistants, puis :

— Vous vous êtes rassemblés ici, pour voir comment je mourrais. Eh, bien! regardez-moi! Je suis calme... Je meurs pour la liberté...

— Bourreau, finis-en! cria le commandant. Ilyeut quelque confusion... Personne n'avait

prévu que des paroles seraient lancées du liaut de l'échafaud ; or, il était impossible d'admettre une pareille violation du rituel. Alors, le bourreau fit retomber le capuchon sur la tête du condamné, jeta le nœud coulant, poussa le tabouret. Un son retentit: cri ou sano-lot? — et

le corps, dans le linceul, se débattit. 11 se débattit longuement. Fut-ce la vitalité particulière d'un organisme jeune? Fut-ce. parce que le nœud coulant avait mal serré le cou ? Toujours est-il que, lorsque, au bout de trente minutes, on eut enlevé Guerschkovitch du nœud coulant, la vie A'acillait encore en lui.

Le médecin de la forteresse s'approcha du cadavre, ausculta le cœur, et fit, bien entendu, le geste habituel, signifiant : tout est en ordre^

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on peut ew/e/re/'.Mais les autorités ayant quitté le lieu d'exécution, les gendarmes entendirent le médecin dire au commandant:

— A proprement parler, le cœur battait encore un peu.

Cet à proprement parler est une merveille de naïveté éthique !..

Chose étrange! Pas une exécution n'avait produit sur les gendarmes une impression aussi profonde que celle de Guerschkovitsch. Il y avait quelque chose de particulier dans cet adolescent qu'ils n'appelaient autrement que : le héros. Les paroles, lancées par lui du haut de l'échafaud, les avaient profondément impressionnés, et, tous, ils les répétaient avec une exactitude frappante : elles avaient, sans doute, pénétré jusqu'au fond de ces âmes simples.

La nuit avance, le train roule. Et, comprimant notre émotion, nous écoutons toujours avidement le douloureux récit des annales Schlusselbourgeoises.

Nous apprenons, entre autres, un curieuxdétail. Immédiatement après notre procès, après, sans doute, la vaine tentative de Makaroff, on reçut à Schlusselbourg l'ordre télégraphique de dresser la potence. Les choses tournèrent, plus tard, autrement. On renonça, je ne sais trop pourquoi, à l'exécution; mais l'on oublia l'ordre donné. La potence resta debout plus de six mois, et l'on ne l'enleva qu'après mon arrivée à Schlusselbourg.

DE NICOLAS И 2вЗ

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