‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 36 sur 46 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Vers cinq heures du matin, changement de garde. C'est le tour de Vordre^ et nous pouvons prendre quelque repos.

Dès l'aube, nous nous précipitons aux glaces du wagon, couvertes de givre. Comment estelle donc, la nouvelle Russie ? Morte, déserte et vide! Le jour vient. L'aspect des stations que nous traversons, nous terrifie. Pas âme qui vive. Les gardiens ont l'air apeurés. Partout, des gendarmes, le fusil à l'épaule, et des soldats, baïonnette au canon, comme dans un pays conquis, encore occupé par l'armée ennemie.

Est-ce sous cet aspect-là que nous nous figurions le pays révolté !

Plus on approche de Moscou, moins il y a de vie et plus il y a de soldats. On aperçoit des dragons, des cosaques. Il est visible qu'ici, c'est le bon plaisir de la nagaïka qui fait la suprême loi.

Qu'est-ce qui nous attend donc là-bas, dans la prison ?

Nous nous étions faits à Schlusselbourg ;

l'administration de la forteresse ne désirait pas de scandales; et, à ce point de vue, notre existence avait coulé paisiblement. En réalité, nous sommes, nous autres, les privés de droits, des forçats. Il peut, ici, prendre aux autorités la fantaisie de nous montrer leur force. Alors, ce sera la guerre, une guerre interminable, acharnée...

Nous convenons de défendre, dès le premier moment, nos positions, de ne pas provoquer la guerre, mais, au cas où elle serait provoquée par l'administration, de ne pas céder et de résister jusqu'au bout.

Vers le soir, nous approchons de Moscou, On détache notre wagon, et on le pousse sur une autre voie. Au bout de quelque temps, arrive un colonel de gendarmerie, accompagné d'un officier, et tout un escadron entoure la voie. Notre convoi proteste : il a, prétend-il, l'ordre de ne nous remettre qu'à l'administration pénitentiaire, à l'intérieur même de la prison. Les pourparlers durent longtemps ; on décide, finalement, que l'escadron s'en ira vers l'endroit où nous quitterons le Avagon, qu'il nous escortera, mais que, dans les voitures, nous serons gardés par les gendarmes de Schlusselbourg.

Longuement, on traîne notre wagon, en avant et en arrière, puis on le pousse sur une petite voie, et on l'arrête. On entend des coups de sifflet, des cris de commandement, des hennissements de chevaux. Après d'interminables

palabres, et l'appel fait, nous sommes, enfin, invités à sortir, chaque prisonnier sous la garde d'un officier et de deux sous-officiers.

Nous quittons le wagon. Devant nous, une plaine, couverte de neige. Au loin, une route où se trouvent des voitures. Du Avagon aux voitures, une haie compacte de policiers, de gendarmes à cheval et armés de fusils. Nous nous casons dans les voitures, étroitement cerclées de policiers à cheval, — et nous voilà lancés au galop. On voyage longtemps. Enfin, on franchit des porter de fer, et l'on s'arrête devant un perron, inondé de lumière électrique.

Là, encore d'innombrables policiers, des officiers, des civils. On nous introduit dans une immense salle voûtée qui a l'air d'un hangar. C'est, nous apprend-on, ce qu'on appelle la salle de rassemblement de la prison de Boutirki.

Il y règne une demi-obscurité ; les murs sont sales et poussiéreux, le sol est tapissé de dalles brisées. Des chaînes traînent dans les coins; le long des murs, des bancs.

Sous la garde de notre convoi de Schlusselbourg, nous prenons place dans un coin, en nous serrant instinctivement les uns contre les autres. Commencent les interminables formalités de la réception.

Notre officier entame des pourparlers avec le commandant de la prison.

— Des cellules sont préparées ?

— Mais oui, évidemment, d'après la dépêche.

— Des cellules communes ?

— Non, isolées.

Gela ne commence pas trop mal. On va donc nous soumettre au régime cellulaire ?

— Et les effets, vous les leur remettrez ?

— Non... En attendant, tout, sauf l'oreiller et la capote, restera consigné. Après, on verra.

On se prépare, sans doute, à nous serrer la vis. A la hâte, nous nous entendons sur notre ligne de conduite et, involontairement, nous prenons une attitude de combat. L'atmosphère est chargée. La réception est terminée. L'officier de garde certifie sous sa signature d'avoir reçu un paquet et cinq prisonniers.

Les officiers de Schlusselbourg prennent congé de nous, de loin. Nous leur répondons assez froidement. Le convoi de Schlusselbourg doit maintenant nous remettre à celui de Boutirki. Les gendarmes nous entourent en demi-cercle. Nous \'oudrions bien prendre congé d'eux cordialement, surtout de la gauche. Mais nous craignons de les embarrasser, et nous restons sombres, les sourcils froncés. L'officier donne l'ordre de partir. Et là se passe une scène qui nous émeut profondément. Tous les douze sous-officiers font sonner leurs éperons, se rangent devant nous, font le salut militaire et d'une voix haute et nette clament :

— Bonne chance !

Les saluant cordialement avec nos casquettes, lous leur crions :

— Au revoir, au revoir !

Gomme sur un commandement, tous les gendarmes enlèvent leurs casquettes et nous saluent très bas, ayant l'air de dire :

— Ne nous gardez pas un trop mauvais souv^enir.

Les gradés de Schlusselbourg et de Boutirki ouvrent de grands yeux et regardent, sur- 3ris, cette manifestation inattendue. L'adjuiant jette :

— Demi-tour à droite, marche.

Les gendarmes s'avancent en rang, mais, à

naintes reprises, se retournent de notre côté, gitant leurs casquettes. Nous leur répondons e la même façon. Arrivés à la porte, ils se etournent à nouveau, se découvrent et s'érient :

— Bonne chance !

Nous leur répondons, en agitant nos mouhoirs rouges de Schlusselbourg.

Nous sommes reçus par l'officier de garde ui nous conduit à notre logis à travers la cour e la prison. Il est minuit. La prison dort déjà, fous traversons une cour d'une longueur interlinable ; on ouvre des portes, puis d'autres, es portes de fer, celles-là.

— Où nous menez-vous ? demandons-nous à officier.

— A la tour Pougatscheff (1). Vous y serez seuls.

— Dans toute la tour? Mais elle peut contenir quarante hommes !

— Sauf vous, il n'y aura personne.

Une petite porte de fer s'ouvre ; on nous fait monter un escalier à vis de fer datant de l'époque de Catherine II, et l'on nous place dans des cellules.

Celles-ci sont étroites, longues, en demicercle. Un seul coin est éclairé; tout le reste est plongé dans l'ombre. Le sol est dallé. Une saleté incroyable. Cela rappelle une vieille cave abandonnée. Le long des murs courent de larges planches sur lesquelles se trouvent des sacs de paille : ce sont des lits. L'air est renfermé, étouffant. Dans un coin, le seau.

Nous occupons tous les trois étages. Il règne un sinistre silence.

— Il y aura une tempête ! (2) frappe-t-on eu haut.

— Et nous lutterons avec elle ! (2) répond-on i en bas.

Minuit sonne.

(Ij Nom d'un célèbre aventurier qui leva tout une armée en 5Щ faisant passer pour Pierre III (mari de Catherine II). Il fut pri^ et exécuté. (N. du trad.)

(2) Les paroles d'une célèbre romance russe (Л''. du tràd.)

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