CHAPITRE PREMIER
Tout le monde comprendra que, dès le premier jour de mon transfert de Schlusselbourg, toutes mes pensées aient été tendues vers un eul but: l'évasion.
A Moscou, pendant les deux premiers mois, je ae pus rien entreprendre à cause de ma jambe malade. En outre, la garde de la prison fut tellement renforcée par des soldats et des gendarmes, que toute pensée d'évasion dut être ibandonnée.
On nous fit partir inopinément.
Une fois à Akatouï, nous nous mîmes aussitôt ï élaborer toutes sortes de plans. Mais, contre toute attente, nous constatâmes que l'évasion était de beaucoup plus difficile qu'on n'aurait pu le supposer. Les difficultés s'aggravaient par e faitque, jusqu'à l'automne, les détenus avaient joui largement du droit de sortir sans garde, 3ur parole d'honneur. Comme un manquement i la parole donnée dans un but d'évasion est îonsidéré dans les milieux révolutionnaires îomme inadmissible et criminel, ceux-là même jui ne jouissaient pas du droit de sortir sur parole d'honneur, étaient extrêmement gênés lans leurs actes.
Zi'Z DANS LES CACHOTS
Des mois passaient, et l'on n'arrivait à rien. Par quatre fois, des tentatives furent faites, tentatives qui devaient, semblait-il, réussir complètement; mais toujours, par suite de circonstances imprévues, elles échouèrent, tout en étant restées, heureusement, ignorées de l'administration de la prison. Une je ne sais quelle fatalité semblait peser sur nos projets, et ces échecs nous désespéraient positivement. Unseulespoir nous restait encore : le 12 septembre de cette année, je devais être incorporé à la légion libre, (1) d'où une évasion était incomparablement plus facile que de la prison.
Mais l'administration du bagne et le gouverneur ayant été, tout à coup, je ne sais trop pourquoi, pris de peur et n'osant plus, de leur propre autorité, me transférer à la légion libre, quoique y étant obligés, de par leur propre loi, ils s'adressèrent à Saint-Pétersbourg. La réponse tarda longtemps ; enfin, dans les premiers jours d'octobre, le directeur de la prison reçut une dépêche, disant : « Tous les anciens détenus de Schlusselbourg devant passer à la légion libre seront gardés en prison et ne seront, à aucun prix, admis à A'ivre au dehors. »
(1) Ne sont admis à la légion libre que les forçats ayant déjà passé un certain temps au bagne et appartenu, préalablement, à la catégorie de ceux qui ont été soumis à l'épreuve et qui se corrigent. Ceux qui font partie de la légion libre habitent en dehors de la prison; ils peuvent, dans la journée, aller où il leur plaît; ils jouissent, en un mot, de beaucoup de privilèges. P. V. Karpovitscb était dans la légion libre.
Gela signifiait :
Laissez loale espérance.
Vous tous qui entrez ici.
P. V. Karpovitsch fut ramené à la prison.
Les choses prirent, alors, une tournure iinistre. Deux anciens directeurs furent, vers e temps, déplacés, l'un après l'autre, et pouruivis, ainsi qu'un sous-directeur, /?ош' n'avoir las pris de mesures contre les évasions. Un autre lirecteur fut nommé, un certain Zoubkowski, ncien directeur à Sachaline. Cette nomination ut faite à Saint-Pétersbourg, d'où il arriva avec 'ordre formel de serrer la vis à la prison relâhée, d'y introduire Vo'rdre et de prendre les aesures les plus énergiques contre les évasions >ossibles dont il serait rendu personnellement esponsable.
Avec l'arrivée de ce directeur, commença une louvelle période dans l'existence des détenus 'Akatouï. Peu de temps auparavant, tout une irigade de soldats avait été envoyée pour renorcer la garde. Quelques jours après la nominaion de Zoubkowski, on reçut, par dépêche, ordre d'expulser, en l'espace de 24 heures, ous les étrangers habitant aux environs de la Tison et dans les campagnes voisines, c'est-àire, principalement, les femmes et les enfants ui, d'après la loi, non seulement avaient le droit e vivre dans les environs de la prison mais uxquels l'administration était même obligée e fournir le logement. Même à l'époque la
plus sombre de la réaction russe, on n'avait pas osé commettre une illégalité aussi grave que l'expulsion des familles des forçats. Le ministère constitutionnel de Stolypine dispose, sans doute, de plus de pouvoirs pour instaurer la légalité que Tolstoï, IgnatiefF, Sipiaguine et Plehve.
Les visites à la prison furent supprimées. Elles n'étaient accordées, désormais, que dans la salle de garde, en présence des surveillants. Tout ce qui entrait à la prison et tout ce qui en sortait était examiné avec le plus grand soin. La garde extérieure fut renforcée dans des porportions inouïes. Avant, pour garder les murs extérieurs, il y avait quatre soldats ; maintenant, il y en avait plus de vingt; avant, il n'y avait pas de garde à l'intérieur de la prison, sauf un surveillant; maintenant, après l'appel, la prison était remise à une patrouille militaire se relayant toutes les deux heures.
Puis, on se mit à construire aux coins des murs de hautes tours, destinées à des factionnaires. On commença, en un mot, à introduire de l'ordre. Des perquisitions commencèrent. Et, dès la première, on découvrit un immense souterrain qui, partant de la cellule n° 3, avait déjà traversé les fondements de l'édifice et les murs extérieurs de la prison. Ce souterrain, calculé pour laisser passer un grand nombre de personnes, avait coûté beaucoup de temps et de travail, car on l'avait creusé en renforçant, à
fur et mesure, les galeries intérieures. Tout cet énorme travail était perdu. La situation empira encore davantage. Dès le lendemain, on se mit à creuser un autre souterrain, partant d'un ancien puits, situé dans la cour de la prison; mais, au bout de deux semaines, il fut découvert, lui aussi. A la suite de tous ces échecs, sans compter les autres quatre tentatives d'évasion, une question se posa : se résoudre à quelque tentative désespérée ? ou bien renoncer à tout espoir de s'échapper?
Et, pendant ce temps, nos camarades en liberté ne comprenaient rien. A Akatouï, il y eut, depuis le mois de juillet, un grand nombre d'évasions, et tout le monde se posait la même question pénible : « Pourquoi donc les hommes de notre parti ne s'évadent-ils pas ? »
En apparence, cela ne dépendait que de nous. L'évasion semblait chose facile , mais nous avions l'air de ne pas en vouloir. En réalité, toutes les évasions d'Akatouï pour l'année 1906 furent, sauf deux (1), inadmissibles au point de vue de la morale révolutionnaire. Les gens s'en allaient, après avoir manqué à leur parole d'honneur donnée à l'administration, ou bien dans des conditions plus blâmables encore.
Ces évasions furent un grand malheur pour les forçats politiques : elles permirent à nos ennemis d'affirmer méchamment que les revoit) L'évasion d'Okountzeff avec un de se* camarades et celle de Tourounschayff.
lutionnaires avaient tort de s'enorgueillir de leur probité.
Notez que tous les forçats politiques d'Akatouï voyaient de très mauvais œil ces manquements à la parole donnée; et il fut même décidé de boycoter ces messieurs et de communiquer leurs noms aux organisations militantes.
Plus tard, déjà après mon évasion, j'appris que, une fois en liberté, ces messieurs se gardaient naturellement d'avouer qu'ils s'étaient évadés, en ayant manqué à leur parole. Et lorsqu'on leur demandait, pourquoi tels ou tels camarades ne s'évadaient pas, ils répondaient évasivement :
— Gomme ça... Sans doute qu'ils ne veulent pas... Ils attendent l'amnistie...