CHAPITRE II
La nécessité est bonne école.
Parmi les différents projets, on finit par adopter le suivant, comme répondant plus ou moins au but. Tout ce qu'on sortait de la prison, comme, par exemple, les boîtes aux ordures, la vidange, les tonneaux à eau, les paniers contenant des effets, tout cela était soigneusement inspecté. Il restait, pourtant, un Joint. De l'autre côté de la routé, pas loin de la prison, et, bien entendu, en dehors de ses murs, se trouvait une grande maison, où étaient situés les bureaux de l'administration, les logements du sous-directeur, des surveillants, etc. Dans la cour de cette maison, il y avait une cave servant à garder les рголаsions pour les détenus. Cette cave était sous la direction d'un surveillant qui en avait la clef; mais comme c'est nous qui préparions la plupart des provisions, nous jouissions du droit de pénétrer dans la cave sans escorte.
Nous préparions de la choucroute pour l'hiv^er. Nous coupions les choux, les mettions dans de petits tonneaux et les portions à la cave de la prison. Voici donc quel fut notre plan. Bien que tout ce qui sortait de la prison fût soigneusement inspecté, il ne pourrait pas venir à
l'esprit de radniinistration l'idée d'examiner un tonneau, porté non pas au dehors, mais à sa propre cave, sous sa surveillance, autant dire par elle-même, puisque la cave ne possédait, elle non plus, aucune issue. Ceci admis, si l'on réussissait à s'introduire avec un tonneau de choucroute dans la cave, qu'on eût, au préalable, creusé un souterrain à travers les fondements et le sous-sol, et coupé un ais du plancher, on pourrait se faufiler, par ce souterrain, dans la cour et, de là, plus loin...
On examina les lieux. On se mit à creuser le souterrain qui, au bout de quelques jours, fut prêt ; il ne restait qu'à couper un ais au point où devait s'effectuer la sortie. Cela devait être fait îa veille de l'évasion.
Sur ces entrefaites, on fit, avec quelles difficultés! acquisition d'un tonneau d'un mètre et demi de hauteur et d'un mètre de largeur; les choux furent coupés et le jour de la sortie fixé.
Si, la nuit, on réussissait à couper l'ais, si tout était prêt, un signal devait, de grand matin, nous être donné du dehors, et je me mettais dans le tonneau. Au cas contraire, on renonçait à l'entreprise.
Le matin vint. Après une attente torturante, nous reçûmes un signal défavorable. Le projet, le quatrième, échouait. Bientôt, nous apprîmes que ceux qui creusaient le souterrain et devaient le terminer la nuit, avaient, en se dirigeant vers la cave, aperçu, de loin, les sur-
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veillants de garde et des policiers à cheval, ce qui indiquait une agitation inaccoutumée. Alors, ayant supposé que l'entreprise avait été dénoncée par un condamné de droit commun, qu'en tout cas, elle était découverte, ils rentrèrent à la prison et déclarèrent qu'il était impossible de continuer. Ce même matin, nous apprîmes que le directeur venait de donner l'ordre d'examiner soigneusement les tonneaux qu'on sortait de la prison.
Nous étions au désespoir : quoi qu'on entreprît, tout croulait. Ce qui nous semblait indiscutable, c'était que l'administration avait tout découvert. Nous supposâmes une dénonciation... La journée se passa tranquillement, sans apporter aucun l'ait, indiquant que l'administration eût appris l'existence d'un souterrain dans la cave. Nous nous remîmes à espérer : l'alarme, jetée par les camarades qui creusaient le souterrain, n'était-elle pas provoquée par un malentendu?
11 faut faire remarquer que, comme je le dis plus haut, ce fut justement la veille que l'administration découvrit le dernier souterrain, ayant pour point de départ le puits de la cour. Or, toutes les mesures de précaution : la présence de surveillants de garde, de policiers à cheval, l'inspection des tonneaux (1), etc.,
(1) L'administration pouvait craindre qu'on ne sortît dans des tonneaux la terre provenant d'un souterrain, sans songer le moins de monde aux tonneaux de choucroute.
n'étaient-elles pas le résultat de cette découverte qui avait bouleversé toute l'administration? Si oui, l'administration était sur une fausse piste, et nous pouvions continuer notre besogne.
On décida de trouver des hommes hardis et sûrs, pour continuer à creuser le souterrain et de terminer le tout dans les quarante-huit heures au plus tard, car chaque jour apportait de nouvelles instructions et de nouvelles rigueurs.
On trouva ces hommes. Le souterrain fut inspecté; on surveilla pendant une nuit, — tout alla bien, de VOchrana (1) pas de trace. On fixa la deuxième tentative au vendredi, 26 octobre, jour où le surveillant, directeur de la cave, devait monter la garde aux portes de la prison. Nous escomptions la psychologie humaine, ou plutôt, la psychologie du surveillant. Ce tonneau serait porté à sa cave à lui, la clef de cette cave serait dans sa poche; alors, quelle importance pourrait avoir le contenu du tonneau ?
Dans la nuit de jeudi à vendredi, un homme à nous devait s'introduire dans la cave, couper d'en bas un ais, le remettre à sa place et passer la nuit dans le souterrain.
La matinée amena une complication tout à fait inattendue : pendant la nuit , la neige était tombée abondamment. Nos pas pouvaient ainsi laisser des traces extrêmement dangereuses. On décida, néanmoins, de tenter l'épreuve, à la condition que le signal du dehors indiquât que tout était
(1) La garde extraordinaire. [N. du trad.)
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prêt et que tout allait bien. Pendant un certain temps, le signal manqua de précision. Habitués comme nous Tétions aux échecs, nous !)aissions déjà le nez...
— Encore tout raté, bien entendu ! pensionsnous.
Soudain, une nouvelle nous arriva ; le signal disait :
— Tout Aabien, on peut commencer.
Enfin!
Il fallait se hâter. Il était indispensable de sortir le tonneau de la prison avant le lever du directeur, pour que celui-ci ne put pas le voir, c'est-à-dire à 8 heures ou à 8 heures et demie du matin.
Ceux qui sont passés par une prison savent les inquiétudes et les émotions qui sont ressenties avant une évasion par les camarades mis au courant du projet. Quels sentiments divers agitent et ceux qui partent et ceux qui restent ! Des amis intimes, liés par les liens les plus étroits, se disent adieu, sans le moindre espoii- Je se reA'oir jamais. Celui qui part songe avec tristesse et douleur à ceux qui restent et dont la situation doit, en outre, nécessairement empirer. Ceux qui restent redoutent, pleins d'inquiétude, l'échec de la tentative. Un échec, c'est le déshonneur. Un échec, c'est la menace d'un retour au bagne d'un corps mutilé et souvent d'un cadavre. En l'espace de deux mois, nous eûmes, par quatre fois, à faire nos adieux aux camarades. Par
quatre fois, notre famille étroitement unie eut à passer par toute cette complexe gamme de sentiments que provoquent des préparatifs d'évasion ; et, par quatre fois, il fallut reprendre l'existence de la prison avec laquelle tous les comptes avaient été, semblait-il, terminés. Et le plus effroyable, dans tout cela, en dehors, bien entendu, de la perte de la liberté, c'est l'indicible dépression morale où l'on tombe après l'échec, par suite de la nécessité de reprendre l'existence du bagne.
Cette fois-ci, ne croyant plus guère au succès, nous décidâmes de renoncer aux adieux et, d'une façon générale, de ne pas prendre au sérieux cette cinquième tentative.
Là où devait avoir lieu la mise dans le tonneau, tout était déjà prêt. Pour que mon absence ne sautât pas aux yeux, j'allai trouver le gardien, et je lui demandai une escorte. « J'ai besoin, lui dis-je, d'apporter du bois pour notre poêle. » J'apporterais du bois, et les surveillants se rappelleraient toute la journée m'avoir vu. Je donnai un livre à lire (1), au surveillant en chef, et je m'entendis avec lui pour qu'il m'envoyât, le lendemain, le tailleur.
Je me faufilai dans le bâtiment, où était placé le tonneau. 11 n'y avait qu'un danger pour le moment : un surveillant pourrait survenir et découvrir le pot aux roses. On mit une sentinelle.
(1) Sasonoff et moi, nous dirigions la bibliothèque delà prison. C'est là que nous habitions à trois avec P.-K. Sidortschouk.