G DANS LES CACHOTS
yeux rieurs d'enfant, attire doucement vers elle. Tout respire la tendresse et la tiédeur printanière. La douleur humaine, les tortures, la faim, le froid, l'arbitraire, l'enfer d'oppression et de servitude, institué en Russie, — tout cela disparaît, tout cela s'évanouit... La vie paraît si belle, si séduisante !... Les gendarmes eux-mêmes, charmés par ce tableau, restent silencieux. Douloureusement, irrésistiblement on se sent attiré vers là-bas, vers la liberté. Une douleur se glisse au cœur. Je ne sais quelle nostalgie torturante gonfle la poitrine. La pensée est pénible et vague. Bribes enchevêtrées de souvenirs d'enfance ? Flocons opaques d'un avenir brumeux et inquiétant?... Un son s'échappe de la gorge... Est-ce un sanglot? Estce un soupir ? Le corps tressaille, le bruit des chaînes ramène à la réalité. Un gendarme fait de la main un geste de lassitude et de désespoir...
— Chienne de vie! semble-t-il dire.
Mais les impressions et l'état d'esprit changent rapidement. Le lendemain matin, on sera à Pétersbourg. Est-ce possible, que nous y arrivions tout de même?... Est-ce possible, que rien ne se passe d'ici là ?
M'évader ! M'évader à tout prix ! Je trace mon plan.
La nuit, l'officier, fatigué, restera dans le couloir. On pourra enivrer les gendarmes. Alors, profitant d'une montée, je sauterai par la fenêtre. Et les chaînes ? Déchirer la chemise,
DE NICOLAS И 2t
les envelopper pour qu'elles ne sonnent pas. S'emparer d'un sabre et, une fois dans la forêt, les briser. Les menottes? Avec du savon. 11 faut emporter du savon et bien graisser les anneaux. Il sera ainsi facile de les enlever. Tout est réfléchi, tout est prévu... La tristesse de tout à l'heure, née sous la douceur du printemps, disparaît. Je respire profondément et fortement. Je m'élance mentalement Dieu sait où... J'embrasse la liberté...
Ah! pourvu que la nuit vienne, enfin !
J'attends la nuit.
Le train s'arrête à je ne sais quelle petite station. Passe le chef de gare, coiffé de sa casquette rouge. De la main, il m'appelle h la fenêtre. Je regarde... Un frisson me secoue.
— C'est toi, Michaïl! Gomment es-tu là ?
— Plus bas... Sois prêt. ..Quoi qu'il arrive au croisement, ne t'inquiète pas. Quand tu les entendras dire : « Nous avons des fleurs » suisles : ce sont les nôtres. Au revoir. A bientôt.
— Un instant, Michaïl, de grâce ! Expliquetoi. Gomment es-tu ici? Et pourquoi portes-tu l'uniforme de chef de gare ? Que signifie tout cela? Gomment avez-vous organisé tout cela si rapidement?
Je suis collé à la fenêtre, mais Michaïl, après un signe de la main : « Prends garde ! » s'éloigne de la voiture et donne le signal du départ.
Mon cœur bat dans la poitrine à coups de marteau.
La marche du train s'accélère ; bientôt, il vole avec une rapidité incroyable — une descente, sans doute. Puis, sa marche se ralentit. Toiit à coup, — que se passe-t-il donc ? — la voiture roule en arrière... Au bout de quelques minutes, la marche devient plus lente. On entend des voix, puis un commandement : — Sabre au clair! Bruit de sabres. Dans le couloir on entend une voix puissante.
— Qui est le chef du convoi? Pourquoi le chef du convoi n'est-il pas à sa place ?
Les gendarmes se lèvent d'un bond, se frottent les yeux ; ils réveillent l'officier de garde. Un général de gendarmerie s'avance, l'air terrible, vers le compartiment et tombe sur l'officier de garde.
— Alors, c'est comme cela que vous remplissez vos fonctions ! C'est comme cela que vous conduisez des prisonniers politiques!
D'une voix mal assurée, l'officier s'efforce de donner des explications.
— Silence, quand un chef vous parle! Savezvous seulement que des malfaiteurs ont décroché la voiture, qu'ils se préparaient à enlever votre prisonnier et que, si nous sommes parvenus à disperser la bande, c'est grâce à l'esprit d'organisation de mon aide de camp ?
Je suis aux écoutes, mi-mort, mi-vivant.
«Alors voilà ce que c'est... Tout a raté. Pauvre Michaïl ! Le sait-il déjà? »
— Et vos hommes, vous les connaissez tous ? hurle le général.
— Parfaitement, \'otre Excellence. Des hommes sûrs !
— Sûrs ! La chose ne s'est pas passée, pourtant, sans trahison. Vous serez tous poursuivis. Inspectez les chaînes du prisonnier.
On inspecte. Les chaînes sont intactes.
— Monsieur le capitaine, remplacez votre convoi par le nôtre. Doublez les sentinelles.
Des gendarmes, sabre au clair, pénètrent lourdement dans le compartiment. L'officier fait des tentatives pour s'expliquer, mais, à nouveau, le général tombe sur lui, le menaçant du conseil de guerre, de la peine de mort. La porte du compartiment se referme. Un des gendarmes se penche vers moi, m'embrasse au front et, dans un murmure : « Nous avons des fleurs ». Deux autres me soulèvent, me font passer par la portière à un gendarme qui se tient dehors, puis on me hisse sur les genoux d'un homme à cheval, et nous voilà partis.
— Me reconnais-tu ? murmure une voix connue.
— Toi, Michaïl!
— Chut, le danger n'est pas encore passé ! Soudain, des cris, des coups de feu.
— Cache-toi dans les buissons, chuchote Michaïl, en me faisant descendre doucement
du cheval. Celui-ci, blessé d'une balle, s'élance en avant, affolé. Il est suivi d'un groupe de soldats, qui continuent à tirer. Tout redevient silencieux. Nous nous levons et nous nous enfonçons dans la forêt. Les chaînes m'empêchent de marcher, et nous ne parvenons pas à les briser. L'aube poind à l'horizon. Mes mains et mes pieds, écorchés, saignent. Une atroce soif me torture. Michaïl me soutient avec peine. Une incroyable lassitude m'envahit.
— Ami, je n'arriverai pas. Je sens que je n'arriverai pas...
— Voilà, voilà... Encore un peu de courage et nous y sommes, me tranquillise Michaïl.
Au loin, on aperçoit une maisonnette. Nous avançons péniblement. Des noyers, une véranda vitrée. Qu'est-ce, voyons? Mais c'est notre maison de campagne... Une voix de femme en sort.
— Où est-il? où est-il?... Mais laissez-moi donc aller à lui !..
— Petite mère! Toi!... Mais, mon Dieu, je deviens fou ! Mais que se passe-t-il donc ? Gomment suis-je ici?
— C'est moi ! c'est moi ! mon petit garçon chéri!.. Ah! nous ne te rendrons pas maintenant.
Des bras m'enveloppent d'une ardente étreinte.
— Mais levez-vous donc^panitsch, nous allons bientôt arriл'er. Pas moyen de vous réveiller^ bougonne le gendarme de garde.
Une claire et joyeuse matinée. Nous sommes à quelques kilomètres de Saint-Pétersbourg. Les officiers ont revêtu leur uniforme n° 1. L'argent des épaulettes reflète joliment l'azur des tuniques.
Mes préparatifs ne sont pas longs. Mon état d'esprit de tout à l'heure, provoqué par le rêve, n'est plus du tout le même. Alaintenant c'est l'esprit de combat qui me domine. La proximité de la rencontre avec eux (1), avec Saint- Pétersbourg^ m'aiguillonne. Le corps à corps est proche, le suprême corps à corps. Bientôt, ce sera le procès, le premier grand procès des socialistes révolutionnaires. Ils ont ramassé beaucoup de monde et d'excellent: tous des connaissances et des amis ! Nous leur montrerons comment on fait la guerre. Je vais vers l'avenir joyeusement et fermement. Le premier procès pour le révolutionnaire, c'est le premier bal pour la jeune fille de seize ans. Il est vrai que le premier procès est souvent le dernier ; il est vrai que c'est la potence qui est au bout, — n'importe!.. On y va comme à un combat, comme à une fête . . .
(1) Les gouvernants. {N. du trad.)