CHAPITRE IV
C'est dans^et état d'esprit que je suis livré, en grande pompe, à la gendarmerie. Me л•oilà introduit dans une pièce. Au milieu, une chaise, destinée au bénéficiaire. Tout autour, des gendarmes. Je m'asseois commodément, et j'attends.
Que va-t-il sortir de tout cela ?
C'est extraordinaire comme les gens sont polis à Saint-Pétersbourg ! A peine êtes-vous arrivé, que, tout de suite, ils vous comblent d'hommages de toutes sortes.
Les délégations commencent à défiler: voilà celle de la Gendarmerie, celle du Ministère de la Justice, celle du Ministère de ITntérieur, etc., etc.
On ne m'enlève pas les chaînes. Je les garde pour poser devant l'objectif.
— A l'instruction !
Faisant sonner les chaînes, troublant la tranquillité et l'ordre public, je passe dans la pièce, préposée à cet objet. Devant moi, un général de gendarmerie et l'adorable Troussevitch, alors substitut du procureur de la Chambre pour affaires secrètes, aujourd'hui, par la volonté
des dieux, directeur du Département de la Police. Une vieille connaissance, celui-là ! Mais je n'irai pas jusqu'à dire : une connaissance agréable.
— Votre nom? G... ?
— C'est à vous à le savoir. En quoi puis-je vous servir?
— D'après la loi (!!!) on doit faire connaître les chefs d'accusation 24 heures après l'arrestation. Vous plaira-t-il de vous nommer?
— Non, monsieur, il ne me plaît pas. Mais, ne plaira-t-il pas au représentant de la loi d'expliquer au prisonnier pourquoi il a été arrêté par des agents qui ne le connaissaient pas.
— La procédure de l'arrestation est du domaine de VOchrana. Nous n'en savons rien. Vous êtes accusé d'appartenir au Parti Socialiste-Révolutionnaire et à l'Organisation de Combat. Vous êtes accusé également d'avoir participé à l'assassinat du ministre Sipiaguine et du gouverneur Bogdanovitch, et à l'attentat contre le procureur du Synode Pobiedonostzeff.
— Mais il y a eu aussi des attentats contre Obolenski et contre von Wahl. Pourquoi ne pas m'en accuser du même coup ?.. Je puis me retirer, n'est-ce pas?
— Voici l'ordre d'incarcération. Vous signerez?
— J'essayerai de rester en prison sans signature préalable. On ne m'en chassera peut-être pas?..
— Vous vous refusez, par conséquent, à toute déposition ?
— Ça en a l'air. Veuillez porter au procèsverbal ma protestation contre le fait de m'avoir mis des chaînes, que je considère comme un acte de vengeance de la part du gouvernement.
Après m'avoir laissé au bureau de gendarmerie jusqu'à minuit, on me fait sortir pour me mettre en voiture, — et, sous bonne escorte, en route!
Nous arrivons au Pont du Palais. Ah! ah! compris ! On m'emmène à la forteresse Pierre-et- Paul. Porte-cochèrede fer. L'officier de gendarmerie s'en va faire des démarches, pour qu'on veuille bien m'accorder asile. Les pourparlers sont assez longs. Enfin, les portes s'ouvrent.
— Entrez, s'il vous plaît.
Nous traversons le corps de garde, où se tiennent deux compagnies de soldats, baïonnette au canon. Le bruit des chaînes retentit violemment sous les voûtes de pierre.
Nous longeons un couloir du rez-de-chaussée. Les portes des cellules sont larges ouvertes (1). Il y fait sombre et froid. Ça sent le renfermé. Des images de geôles se dressent devant mes yeux. Nous montons un étage, et, tout de suite, au tournant:
— Entrez, s'il vous plaît!
(l) On place rarement des prisonniers au rez-de-chaussée à cause de son extrême humidité. Jusqu'à la période constitutionnelle, ces cellules manquaient de locataires.
Ici, une petite histoire.
Les règlements prescrivent de déshabiller et d'inspecter minutieusement les prisonniers ; or, à cause des chaînes et des menottes, il m'est impossible d'enlever mes vêtements et mes chaussures. Quant à enlever les chaînes la nuit, le commandant ne s'y décide pas, craignant de réveiller toute la forteresse. Force est de se borner à l'inspection des poches et de la bouche.
Les rayons de l'aube d'un matin pétersbourgeois filtrent à travers lesvitres. La flammed'une bougie, dans un chandelier de fer, vacille faiblement. On sent l'humidité. La cellule est assez grande : six mètres de large sur dix de long. Le plafond est bas et voûté. La fenêtre est tout en haut. Juste en face de la fenêtre, le mur de la forteresse, de couleur grise ; il est délabré (1), et une herbe verte, toute fraîche, passe par les fentes. Un lit, fixé au sol, une planche en fer emmurée, devant figurer table, et le seau, — voilà pour l'ameublement.
Le lendemain, on me réveille de bonne heure, et l'on me fait descendre pourm'enlever les chaînes. Par manque d'habitude, on y met plus d'une demi-heure. On s'empare de mes vêtements, et l'on m'apporte du linge, des pantoufles et une capote bleue. C'est le costume. L'inspecteur des cellules, le colonel Verevkine
(1) A l'extérieur, les murs de la forteresse tapissés de granit ont l'air majestueux, quoique sinistre ; à l'intérieur, c'est l'abandon et rignominie : l'image Gdèle du régime autocratique.
vient m'exposer mes droits et mes devoirs.
— Peut-on écrire aux parents ?
— Oui, deux fois par semaine. Seulement, il faudra attendre l'autorisation du Département de la Police.
— Accorde-t-on des visites?
— Gomment donc ! Mais parfaitement : le mardi et le samedi, — si vous avez la permission du Département de la Police.
- — Peut-on améliorer l'ordinaire ?
— Autant qu'il vous plaira... quand viendra l'argent du Département de la Police.
— Et pour pendre, mon colonel, faut-il aussi l'autorisation du Département de la Police ?
— Vous n'avez aucune déclaration à faire ?
— iVucune.
Ma cellule se trouve être le n» 46, célèbre dans les annales de la forteresse. C'est une cellule complètement isolée, pourvue d'une double porte et d'un verrou de fer. Deux gendarmes sont placés en faction. L'acoustique est telle, que le moindre bruit résonne fortement. Quand on tourne une page d'un livre, on Pentend à l'autre bout du couloir. La cellule est froide et humide. On chauffe jusqu'au mois de juin et, quelquefois, tout l'été. Il y règne une éternelle demi-obscurité. De septembre à mars, on accorde pour vingtheures d'éclairage parjour, et, malgré cela, on est obligé d'y aller encore de sa bourse. Pendant des semaines entières, on
est forcé de brûler des bougies vingt-quatre heures de suite (1).
La prison, située dans le bastion Troubetzkoi", est un bâtiment quinquangulaire à deux étages ; les murs du bastion l'entourent de tous les côtés et la dépassent de près de quatre mètres, ce qui fait qu'il y a excessivement peu de lumière.
A l'intérieur du bâtiment se trouve une cour, plantée d'arbres; au milieu de la cour, les bains. La forteresse est gardée par des soldats. A l'intérieur, des gendarmes et des sous-officiers rengagés : les assermentés. Il est rigoureusement défendu de parler aux prisonniers. On ne doit entrer dans les cellules, conduire lesprisonniers à la promenade, etc. — qu'à deux. La mouchardise règne en maîtresse ; les gendarmes se mouchardent les uns les autres, et tous ensemble mouchardent les prisonniers. Des perquisitions dans les cellules ont lieu presque tous les jours, pendant la promenade, qui dure 12 à 15 minutes. On ne met des vêtements à la disposition des prisonniers que pour ce court laps de temps.
Des jours s'écoulent, mornes, gris, monotones. Pas de livres, pas de correspondance, pas de visites. Les mêmes questions me torturent sans cesse. « Gomment m'a-t-on arrêté? Aurait-on tout appris? Mais, alors, tout le plan de conspiration, si complexe et sur lequel on
(1) L'électricité n'a été installée qu'en 1904. Avant, on éclairait au pétrole, mais, après l'histoire de Vetrova, on a remplacé le pétrole par des bougies.
avait tant compté, ne vaudrait plus rien (1) ? Que savent-ils de notre œuvre? Qui ont-ils encore impliqué dans les poursuites? Qui ont-ils arfêté? »
Impossible de rien apprendre, ni de rien faire savoir au dehors.
Troussevitch vient me л'о1г à maintes reprises ; mais, comme je me refuse catégoriquement à déposer et que je demande qu'on ne m'ennuie pas, on rînit*par me laisser en paix.
Un mois se passe, puis un autre.
Au milieu de juillet on m'apporte mes vêtements.
— Habillez-vous (2).
On m'introduit dans la pièce où l'on procède à l'interrogatoire. Je regarde . De vieilles connaissances : Troussevitch et le colonel de gendarmerie.
— C'est pour vous remettre le supplément de l'acte d'accusation au sujet de л-otre partici-
(1) Ce n'est que plus tard, après ma sortie de Schlûsselbourg, qu'on m'a dit, que mon arrestation aurait été amenée par la traliison d'un étudiant, qui se serait trouvé chez la dame à laquelle j'avais adressé ma dépêche à Kieff. Ledit étudiant aurait fini par savoir que cette dépêche annonçait mon arrivée et aurait, pour une certaine somme, vendu le tuyau à la gendarmerie. Cette version provient de sources officielles, mais je ne saurais dire à quel point elle est vraie. Tout ce que je sais, c'est ceci : on n'était pas sur mes traces, et la gendarmerie ignorait même d'où je venais en arrivant à Kieff.
(2) On ne vous dit jamais là-bas pourquoi on vous appelle. Et, marchant entre deux gendarmes, vous ignorez où vous allez : à l'instruction? pour une visite ? chez le docteur? pour une confrontation ou toute autre besogne de gendarme ? — Mystère.
pation à l'attentat contre le gouverneur de KharkofF, le prince Obolenski.
— Rien de plus?
— Rien de plus. L'accusation est basée sur les dépositions de Katchoura, sincèrement repenti.
Je tressaille intérieurement, mais, aussitôt, je redeviens calme. Truc de gendarmes, pensé-je. Je m'efforce à garder mon sang-froid. \^iilant évidemment me frapper et m'amener à causer, Troussevitch se déboutonne. Il me dit sous quelle influence Katchoura a parlé... ce qu'il a raiconté... « On le graciera maintenant, on adoucira considérablement son sort », etc., etc. Mais, en passant, Troussevitch donne quelques détails, qu'on n'a pu apprendre que de la bouche même de Katchoura.
Mon сегл^еаи travaille rapidement et douloureusement. Je cherche à voir clair. Piège de gendarme ? ou réellement Katchoura, serait-il tombé... Je rapproche les détails... Une effroyable pensée transperce mon сегл^еаи comme une aiguille d'acier. Il n'y a pas de doute : ce sont bien les paroles de Katchoura.
^lon âme plonge dans un incroyable enfer. Un instant, et tout s'efface devant mes yeux : les êtres et les choses. Je fais sur moi un effort surhumain, et, restant calme en apparence, je m'efforce à me débarrasser cVeux au plus vite. En cellule! ah! en cellule ! au plus tôt!
Le verrou est tiré bruyamment. Je suis seul.
Mon cerveau est comme enserré dans quelque chose d'énorme, de monstrueusement informe. On dirait des tentacules de fer d'une pieuvre qui enveloppent étroitement, tandis que le cœur est glacé par un souffle, venu du néant.
Savez-vous ce que c'est l'épouvante mortelle? Eh, bien! je l'éprouve en ce moment... C'est l'épouvante devant l'homme, l'épouvante devant la complexité et le mystère de ce qu'on appelle l'ânie humaine.
Katchoura, un traître!
Cette pensée m'obsède comme un fantôme qui oppresse. Mon esprit se refuse à le croire et, pourtant, il est impossible de ne pas le croire...
Fièл'^reusement, douloureusement, mon imagination travaille. Je cherche à me figurer les souffrances et les tortures qui avaient pu broyer Katchoura et transformer cet homme fort, fidèle et conscient, l'idole et l'orgueil des cercles ouvriers, en un traître, un calomniateur, un sinistre dénonciateur. La chute d'un révolutionnaire fait toujours souffrir immensément. Mais lorsqu'on est en prison; lorsqu'on a devant soi la perspective du même chemin, semé de ronces inconnues, des geôles tzaristes ; lorsqu'on est sur le point d'être avalé par la même gueule sombre et nn^stérieuse de la justice russe, une telle chute morale prend un aspect particulièrement terrifiant.
Il est tombé, lui ; et toi, sauras-tu résister?
Comment s'assurer de ses forces? Que faire,
pour pouvoir se dire avec certitude : « Je résisterai », et aller, avec calme, au-devant de sinistres et criminelles machinations du gouvernement?
J'eus dans ma vie à vivre des heures pénibles et douloureuses. Mais, jamais, je ne me serais figuré des moments aussi torturants, qui glacent... et vident l'âme...
Quelque temps après, le plan traître de Plehve devient clair pour moi : ne pas instituer un grand procès du Parti Socialiste-Révolutionnaire, mais mettre en avant quelques individualités et les grouper autour des actes terroristes, comme les seuls représentants de l'Organisation de Combat. Il est de toute évidence que, étant donné ce choix arbitraire, la valeur sociale du procès doit être nulle.