CHAPITRE IV
Acte deuxième., le plus important : le passage par les portes de la prison.
Ma respiration devient régulière; je me fais, tant soit peu, à la courbure en quatre. Seulement, j'ai froid à cause de l'eau de choucroute.
J'attends qu'on m'emporte... J'entends qu'on s'empresse autour du tonneau. Je pense :
— Mais pourquoi ne m'emportent-ils pas?
Qu'est-ce qu'ils ont donc à rester si longtemps ?
Tout à coup, j'entends un grincement d'arbres de traîneau, et je sens que l'air inspiré devient très froid et rafraîchissant. Est-ce parce ^ueje n'ai pas conscience de toutes les impressions reçues à cause de ma position incommode ? 5St-ce pour une autre raison? Je ne sais. Touours est-il que je ne sens pas du tout comment ЭП soulève le tonneau, comment on le fait sortir du bâtiment où il se trouve, comment on e descend du perron et comment on le met sur m traîneau.
Pour rendre malaisée au surveillant l'ins- )ection du tonneau par en haut au moment de 'inévitable arrêt à la porte de la prison, il fut
décidé de ne pas porter le tonneau к bras, — dans ce cas, arrivé à la porte, on aurait été forcé de le mettre par terre — mais de le placer sur un traîneau.
J'entends les nôtres crier :
— Eh, là-bas... ouvrez les portes !
Et nous roulons bruyamment легз le perron de la prison où se trouvent, d'un côté, une vingtaine d'hommes de poste et, de l'autre, le surveillant. Arrêt. On discute la question du passage du tonneau. Je n'entends rien de ce qui se passe.
Chose curieuse ! Pendant tout ce temps, depuis le moment où l'on commence l'emballage jusqu'au moment où je sors du tonneau, mon état d'âme est tout à fait inattendu pour moimême: aucune émotion, aucune inquiétude, aucun espoir, aucune appréhension. Ni crainte, ni joie. Le passé s'efface, l'avenir n'existe pas. En un mot, un état d'esprit des plus ordinaires, un état d'esprit d'affaires pour ainsi dire, comme s'il ne se passait rien de particulier... Je ne ressens que les impressions directes, mais je n'y réagis pas du tout. Et tout le complexus d'impressions reste décousu. Je ne songe qu'à ce que je dois faire en ce moment-ci.
J'ai eu à éprouver deux fois une sensation à peu près analogue : au moment de ma dernière arrestation et pendant mon procès, lorsqu'on me conduisit, la nuit, entendre ma condamnation à mort.
Mais revenons au fait.
Quelque temps après notre arrêt aux portes, 'entends un bruit de crosses de fusils: c'est le ;onvoi qui se range. Puis, un coup de sifflet et Ш appel des nôtres.
— Allons, les enfants, plus vite que ça !
.Je sens que nous glissons rapidement. Tout 'a bien : on a laissé passer.
Gomment on enlève le tonneau du traîneau, omment on le descend dans la cave, — je ne n'en rends pas compte du tout.