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Acte troisième : la sortie du tonneau fermé et rempli de choucroute

La cave se compose de deux parties : l'une, au niveau du sol, où sont gardées toutes les provisions, est spacieuse, avec un plancher; l'autre, située plus bas, est une espèce de glacière. Cette dernière, réunie à la première par un escalier à demi-pourri, n'est pas grande et d'une saletée repoussante. On y va rarement. Laisser le tonneau dans la partie supérieure de la cave, c'est courir un danger : les femmes desj surveillants, apprenant l'arriv^ée de choucroute fraîche, pourraient s'amener avec la plus noble intention de se payer de la choucroute qui est quelque peu à nous; or, à la place de ladite' choucroute, elles pourraient me trouver, moi, sortant du tonneau à moitié vide. Pour ne pas troubler les femmes des surveillants, il fut décidé de s'arranger à descendre avec des cordes le tonneau dans la glacière, sous prétexte qu'en haut, la choucroute pourrait geler. j

Ici, il est plus commode de choisir un moment favorable, pour sortir du tonneau, et il y a moins

de chances d'être découvert après la sortie, point particulièrement dangereux justement ce matin, où la neige vient de tomber.

Voilà que commence l'opération compliquée de la descente du tonneau dans la glacière. On crie, on va, on vient sans cesse. La communication entre les deux parties de la cave est toute petite. Sept camai'ades prennent part à l'opération, à moins que, dans un moment critique, quelque gardien ne leur prête son aide. Plus d'une fois, le tonneau se penche tellement, que je me trouve presque la tête en bas. A un moment, retentissent desxris désespérés.

— Tiens plus fort, là-bas!

— Soutiens à droite !

— Mais ça va tomber, voyons !

Et moi, je pense :

— Adieu, mon vieux, c'est ta fin... Tu vas rouler,la tête la première...

En effet, on entend un craquement : est-ce le tonneau, est-ce la corde ? Le tonneau fait un saut rapide en bas. Mais là quelqu'un avec, sans doute, un terrible effort (il doit s'y trouver l'un de nos athlètes! le pousse à temps du côté opposé, et, quoique avec des craquements, mais sans se casser, ni me casser moi-même, le tonneau est descendu.

On le roule le plus loin possible du point de communication avec la cave. Il va sans dire ^ue je roule avec le tonneau, de sorte qu'en fin ie compte, mon corps doit présenter pour le

géomètre une figure bigrement irrégulière et extrêmement difficile à définir. Mais ce qui importe le plus, c'est que le seul lien avecla vie, le cordon ombilical — les tubes respiratoires — reste intact. Tout, par conséquent, peut encore marcher.

On met, comme il a été entendu, des poutres sous le tonneau, pour que celui-ci ne touche pas terre et ne coupe pas, ainsi, l'arrivée de l'air.

— Et maintenant, à la niche, les enfants ! Petit à petit, le silence se fait. J'attends le

signal convenu : trois coups sur le tonneau, ce qui signifie : « Tout va bien... Bon voyage. » Le voici... Un, deux, trois.

En haut, les gardiens crient :

— Eh, bien, quoi ! ça va-t-il être , bientôt, fini ?

— Voilà... Voilà. On va seulement couvrir le tonneau avec un torchon.

J'entends... Une main se glisse à travers la choucroute et me presse la tête : c'est la suprême étreinte d'un ami cher qui dirige toute l'entreprise. Ce n'est que maintenant que je puis y répondre, et je désirerais vivement, ami, que ces lignes te parvinssent!..

La trappe de la glacière se referme avec bruit. Puis, c'est la porte de la cave. Le verrou grince, et j'entends qu'on tire le cadenas, comme pour voir s'il est solidement fermé. Gela, aussi, est un signe convenu, signifiant : « Tout va bien. »

Maintenant, il faut sortir.

Gomme, pendant mes pérégrinations dans le

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tonneau, il pourrait m'arriver de perdre connaissance ou quelque chose de pire, par suite le la respiration irrégulière, un homme, qui aidait à mon évasion, se glissa, la nuit, dans le souterrain, c'est-à-dire entre le plancher de la :ave et le sol creusé. Cet homme, dès qu'il entendra qu'on tire le cadenas de la porte extédeure, doit soulever, par en bas. Tais coupé, pénétrer dans la cave, de là, dans la glacière, enle- \.'er la choucroute, couper le rideau de cuir, me porter secours et, d'une façon ou d'une autre, me sortir du tonneau. Moi, de mon côté, je possède un couteau avec lequel je peux couper le l'ideau de cuir, sans attendre l'accoucheur^ et venir au monde tout seul. Ma pyensée reste rès lucide. Mais, est-ce à cause de ma position ncommode ? est-ce à cause du grand poids e la choucroute qui m'écrase la tête ? est-ce, nfîn, à cause de l'irrégularité de la respiraion? Je ne sais. Toujours est-il que mes bras ont, évidemment, paralysés.

Ayant attendu, pendant quelques minutes, accoucheur, et voyant qu'il ne vient pas, j'arrive grand'peine à rendre libre la main tenant le outeau, j'enfonce celui-ci dans le rideau de uir, je veux le couper en travers, mais je n'y arviens pas : ma main n'est pas capable de élan nécessaire. Je coupe le cuir à droite et à auche ; l'eau de choucroute coule en abonance. Puis, tout à coup, — il s'est formé, sans Qute, un large orifice, — toute une masse de

choucroute s'écroule et m'arrache mes tubes de la bouche. Je commence à sentir des hannetons sous mon crâne. La chose pourrait finir mal. Je m'efforce d'enlever l'assiette qui m'empêche de passer la tète à travers l'orifice. Impossible de diriger ma main. Alors, je fais un effort désespéré, pour décrocher d'un coup de tête le rideau de cuir, cloué aux parois du tonneau, et je constate que, dans certains cas, on peut, d'un coup de tête, percer un mur. Quelques poussées, et le rideau de cuir se décroche bruyamment avec ses petits clous : les camarades l'ont, sans doute, dans leur hâte, mal cloué. La choucroute dégringole, et ma tête monte.

Je ne me rappelle pas ce que me coûta ma première venue dans le monde : c'est si loin 1 Mais, pour ma deuxième, il me fallut travailler ferme.

Sans me donner en exemple aux autres nouveau-nés, je n'annonce pas ma venue au monde par un cri retentissant. Je tâche, au contraire, de me tenir bien modestement. J'aspire avidement l'air gelé qui me semble extraordinairement vivifiant, et je m'efforce de sortir du tonneau ma provision de vin et d'éther. Ayant " bu un coup, je regarde autour de moi avec la curiosité d'un nouveau-né. On n'y voit goutte. Des pas se font entendre. On soulève la trappe de la glacière. Des pieds descendent. Je songe, d'abord, à faire un plongeondansletonneau; puis, je me dis que ce n'est pas la peine : si c'est un

surveillant, il s'approcherait quand même du tonneau, et je ne lui échapperais pas. Les pieds descendent lentement et quoique, par la trappe soulevée, un peu de lumière filtre d'en haut, je n'arrive pas à savoir à qui appartiennent ces pieds : à un ami, ou à un ennemi? Enfin, un murmure.

— C'est moi.

Une voix d'ami. C'est V accoucheur que le nouveau-né salue, un couteau dans une main, une bouteille de vin dans l'autre..

Ce que c'est que le progrès, tout de même !

— Tout va bien, ami ?

— Tout, répond-il. Suivez-moi vite.

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