‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 42 sur 46 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Acte quatrième : se faufiler de la cave dans le souterrain, et du souterrain dans la cour. Nous sortons du tonneau des vêtements et une casquette. Tout est trempé et couvert de choucroute. Nous recouvrons le tonneau avec un torchon, pour que, en cas d'une visite, la chose ne saute pas, tout de suite, aux yeux. Un silence règne. En quelques sauts, nous sommes dans la cave. L'accoucheur referme la trappe. Nous nous dirigeons vers l'endroit, où un ais est coupé. Je marche le premier, l'accoucheur est derrière moi, pour remettre Tais en place, comme si de rien n'était.

— Passez à gauche.

En bas, entre le plancher de la cave et le sol, un passage d'une étroitesse extrême. De loin, on aperçoit les fondements disjoints en partie. Une angoisse m'étreint. Gomment se faufiler vers la sortie par un passage aussi étroit ! Je m'y engage, mais je commets une grosse faute : au lieu de ramper sur le dos, la poitrine

!П l'air, je me suis engagé à plat-ventre. La listance est d'une vingtaine de pas environ. Ли nilieu, stop! impossil)le d'avancer, ni de recuer; pas moyen de bouger. Je me tourne, je ne retourne... Finalement, j'arrive, tant bien [ue mal, à me dépêtrer. Nous voilà presque au )out; à quelques pas de la sortie, nous nous rrêtons.

C'est le matin (1). Je jette un coup d'œil sur

na montre ; il est neuf heures. Il ne s'est donc

)assé qu'une demi-heure depuis le moment du

lépart de la prison. Nous regardons devant

tous: ces pierres des fondements sont enlevées,

tnous apercevons un coin de la maison, où est

ogée toute l'administration. On entend des voix.

!leux qui passent à cet endroit peuvent nous

oir admirablement du dehors. C'est d'ici que

ous devons surveiller les signaux. L'un dira :

voie est occupée ; l'autre : sortez immédiate^

lient.

Nous regardons. Le signal dit : pas bouger!

commence à me parer, à faire ma toilette et

me grimer. J'avais préparé une petite glace,

ais elle s'est brisée pendant le passage du sou-

rrain.

J^es dames savent que, sans glace, il n'est is commode de se faire une tête. Heureuseent que j'ai des mouchoirs en réserve ; j'essuie

1) Il n'était possible de partir que le matin, car on ne pouvait ; emporter le tonneau le soir; d'autre part, il était impossible de ter dans le souterrain, les gardiens pouvant, à chaque instant, fiarquer mon absence^

le sang des mains et du visage, écorchés dans le tonneau. Un bruit de pas se fait entendre. Nous apercevons des bottes. C'est le surveillant qui passe à deux pas de nous. S'il jetait un coup d'œil à ses pieds, il aurait une belle récompense. Il passe. Le signal dit : pas bouger l Le temps s'écoule avec une lenteur désespérante. Tout autour, on n'aperçoit rien ; on pourrait sortir, semble-t-il. Pourquoi, alors, ce signal : pas bouger?

— Les signaux sont surs, restez tranquille! chuchote Vaccoucheui'.

Au bout de cinq minutes, encore un bruit de pas, mais de l'autro côté. Ce sont les soldats du convoi.

Le signal est toujours : pas bouger!

Nous ne bougeons pas et songeons à la vanité] des choses d'ici bas. I

Tout à coup, retentissent des voix d'enfants.

— Attrape-le ! Attrape-le !

Au bout de quelques secondes, un chien vient droit à nous. Ce sont les enfants du surveillan qui jouent avec ce chien et courent après Un jeu qui pourrait tourner mal. Le ch arrivé au trou, s'arrête, surpris, et nous fixe. Oit entend, au loin, des voix d'enfants qui s'appro-i chent... De deux choses l'une : ou c'est le chien qui л'а aboyer, ou ce sont les enfants qui vont ac« courir. Sale affaire ! Nous fixons le chien droit dans les yeux (j'eus, jadis, l'occasion d'entendre dire aux chasseurs qu'on peut, de cette façon,

liant

lui!

lien^

arrêter n'importe quelle bête...) Et, soudain, chose tout à fait inattendue, le chien, après nous avoir suffisamment contemplés, renifle, ayant l'air de dire :

— Gela, mes enfants, ne me regarde pas.

Et retourne lentement dans la direction des gosses.

Des voix sonores et le rire d'enfants ont beau être fort agréables à l'oreille; n'empêche que, pour le moment, nous sommes infiniment heureux de les entendre s'éloigner et se taire.

De nouveau, le silence règne. Une couple de minutes passent. Le signal reste toujours le même : pas bouger! Nous ne bougeons pas. De nouveau, un bruit de pas. Au bout de quelque temps, on aperçoit des bottes et des seaux ; les bottes et les seaux passent sans incident. Maintenant, il iaut attendre leur retour... J'y songe, j'y songe, et, tout à coup, une idée me glace : mais, au retour, les seaux seront pleins, et le porteur aura, alors, la tête baissée. C'est la situation la plus détestable que celle où l'on se trouve à attendre une chose qui ne présage rien de bon. Une foule de pensées de toutes sortes traverse mon esprit, mais toutes sont dominées par une seule : « Est-ce que ça pourrait se passer autrement... C'était fou de supposer un concours de circonstances tellement heureux et tellement improbable, qu'on pût, en plein jour, s'échapper de ce trou sans incident. Et, en

admettant que tu sortes, on t'apercevra tout de même, d'un côté ou d'un autre. »

Si lentement que le temps marche, il passe toujours... Nous entendons maintenant le porteur d'eau qui revient du côté droit... Nous voyons déjà les seaux... Voilà, voilà, dans un instant, il va nous apercevoir. Le porteur est tout près... Nous regardons : les seaux semblent s'abaisser. Encore une seconde, le porteur, met les seaux par terre. Nos cœurs s'arrêtent Nous aurait- t-il déjà aperçus? Chercherait-il, en ayant fait, près de la cave, un faux pas dans la neige fraîchement tombée, à redresser la palanche? Mais, pour soulever les seaux, il doit fatalement se baisser...

Mais cette fois, sans doute, les dieux prennent formellement le parti de nous favoriser. Le porteur se baisse bien et très bas, mais en nous tournant le dos. Ce n'est, évidemment, pas très poli de sa part, mais nous n'en sommes pas offensés, et nous poussons un soupir de joie. Mais le signal reste toujours le même, implacablement : pas bouger ! Je regarde l'heure : nous ne sommes là que depuis 20 à 25 minutes. Et à nous, il nous semble y être depuis une éternité î...

Soudain, je n'en crois pas mes yeux... On dirait que le signal change. Est-ce vrai? N'estce pas une illusion d'optique ? Non, c'est bien cela, le signal dit : tout va bien^ sortez.

Nous bondissons du trou comme des bombes;

ît, d'un pas lent, l'air tout ce qu'il y a de plus nnocent, nous nous dirigeons par deux chemins iifférents, vers l'endroit convenu. V accoucheur doit, dans un endroit déterminé, prendre de l'argent, un passeport, des armes et me remettre le tout (1).

(1) Nous n'avons pas voulu prendre tout cela sur nous avant la ;ortie du souterrain, pour que, en cas d'échec, — si possible ! — 'argent ne lïit pas perdu.

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