Acte cinquième : franchir les collines et arriver jusqu'aux chevaux
Le sentiment que j'éprouve, est probablement celui qu'on ressent, en marchant sous un feu croisé. Je tache de marcher d'un pas égal, de ne pas paraître ému, mais je suis pris d'un désir fou de déterminer les positions et de voir ce qui se passe derrière moi. Or, il est dangereux de se retourner. Une heureuse idée me vient. Je me inets à faire des boulettes de neige et à m'amuser avec elles, tout en avançant. De cette façon, il ne m'est pas difficile de me baisser, de manière à voir ce qui se passe derrière moi. Je jette un coup d'œil, et, soudain, telle la femme de Loth, je manque me transformer en une colonne de sel.
Une neige fraîchement tombée. Une claire matinée ensoleillée. Une grande place complètement découverte. A droite, les maisonnettes des légionnaires libres, où se baladent constamment des soldats et des surveillants; par derrière, sur une élévation du terrain, la maison de l'administration regarde des vingtj yeux de ses fenêtres du deuxième étage. Le sous-directeur et les surveillants sont là.
Pendant une dizaine de minutes, je dois marcher sous leurs yeux. Imperceptiblement, je m'essuie avec de la neige le A'isage, ensanglanté je ne sais comment. J'avale avidement de la neige fraîche et respire l'air pur.
La voilà, la liberté...
Mais il y a encore tant de choses à faire, quo je suis loin de me sentir libre.
Je me rencontre avec V accoucheur au moment précis, (il a, d'ailleurs, rempli toute sa mission malaisée avec une exactitude et une ponctualité admirables). On examine l'arme, on cache l'argent, on fîfit un brin de toilette, et en route! Nous avons à faire quelques kilomètres et à franchir des montagnes, avant de trouver, dans un endroit convenu, la voiture qui doit être là depuis le matin. Mes pieds sont enveloppés d'ouate et solidement chaussés, de façon à ce que, malgré la marche rapide, ils ne se fassent pas trop sentir. En revanche, le séjour dans le tonneau d'abord, puis l'ascension inaccoutumée de hautes montagnes sur de la neige glissante, déterminent chez moi de terribles palpitations. J'étouffe littéralement, mais on ne peut pas attendre ; car, tant que nous n'aurons pas franchi les montagnes, nous resterons exposés; et si, par hasard, une alarme se produisait dans la prison, on nous attraperait facilement.
Maintenant, voilà une nouvelle inquiétude : trouverons-nous des chevaux à l'endroit convenu? C'est pour la cinquième fois en deux
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mois, que des chevaux nous attendent ; et, quatre fois, nous ne sommes pas venus. Le cocher a perdu toute confiance dans le succès de notre entreprise. Et il n'y aura rien d'étonnant à ce qu'il n'arrive pas maintenant à temps.
La première montagne est franchie sans incident. On n'aperçoit plus ni la prison, ni ses dépendances.Mais la neige traîtresse garde une empreinte très nette de nos pas. A deux kilomètres de l'endroit convenu, nous commençons à faire des signaux indiquant que nous sommes des amis : on doit venir à notre rencontre, pour nous conduire à la voiture. Longtemps, nous restons sans aucune réponse. On ne voit personne... Eh, bien! ça y est: la chose a réussi là-bas, elle craquera ici. . .Les chevaux ne sont,sans doute, pas là .
Mais voilà que, au loin, quelque chose remue dans les buissons, et, sur le sentier, apparaît un homme... Des chevaux!... Nous avançons rapidement, nous efforçant de ne pas perdre de vue le messager qui nous conduira, évidemment, à la voiture. Nous l'abordons, échangeons les mots de passe... C'est bien lui!... Je me contiens à grand'peine, pour ne pas lui sauter au cou... C'est comme une montagne qui me tombe des épaules... Maintenant, la moitié de l'affaire est faite. Je me débarbouille un peu dans un ruisseau et me désaltère avec de l'eau glacée... Je griffonne quelques lignes pour les camarades, restés là-bas, prends congé de V accoucheur, revêts un costume de circonstance, — en route et bonsoir!
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