CHAPITRE VIII
Les premiers vingt-cinq kilomètres présentent un grand danger : on peut rencontrer des gens du pays. Au lieu de suivre la grande route, nous prenons, donc, des chemins de traverse. Le cocher — un Sibérien, ayant l'œil et le flair d'un indigène — regarde attentivement autour de lui. Soudain, après avoir fait huit à dix kilomètres, il grince des dents.
— Sacré bon Dieu... Voilà Bouyanoff (1) avec du foin... Couche-toi, mon gars, et couvre-toi avec le toidoupe.
Il m'apprend que, pas loin de l'endroit où nous sommes, se trouve la prairie de la prison et comme on l'avait incendiée ces jours-ci, un des surveillants est venu ramasser, la nuit, du loin. Maintenant, rentrant à Akatouï, il va se croiser avec nous.
I Je me couche à plat ventre au fond de la telle- ^a. (2). Le cocher tourne de côté, et nous prenons
[m autre chemin qui nous allongera d'une vingaine de kilomètres. Les trente kilomètres dan-
(t) Un surveillant de la prison.
(2) Une espèce de camion. {N, du trad.)
gereux sont franchis, sans incidents, et le cocher commence à se tranquilliser.
— Alors, mon gars, c'est bien toi, l'homme ?..
— Oui, mon gars, c'est moi.
— T'as pas eu de chance, mon gars... Ça ratait toujours.
— En revanche, mon gars, faudrait pas maintenant nous fiche dedans.
— Ah!... pour sûr, il faut bien que ça marche. Et les poursuites?... Est-ce qu'ils peuvent les commencer bientôt?
— Je ne sais pas, mon gars. Ils peuvent s'apercevoir très vite de mon absence... il est aussi possible qu'ils ne remarquent rien jusqu'au soir.
— Mais s'ils s'aperçoivent comme quoi tu n'es pas là, ils ne perdront pas leur temps pour te rattraper, que le diable les emporte !
— Pour ça, oui, mon gars !Et s'ils demandent le concours de volontaires, en promettant une prime... les cosaques (1) feront de leur mieux, hein?
— Allons donc !.. Qu'est-ce que tu chantes là ! Les temps ont, tout de même, changé maintenant... Le peuple s'est, tout de même, éclairé un brin. On sait maintenant qui s'évade, et pourquoi on s'évade... On n'est pas en Russie, bien sûr... N'empêche qu'on commence à comprendre ... Et si, une supposition-, un gaillard se laisse
(1) Les habitants du pays. Il s'agit ici de la population locale, des cosaques du Transbaïcal et point de nos Bachi-Bouzouhs.
séduire par l'argent, c'est bien simple : les autorités lui donnent 75 roubles, nous lui en fourrons 100, et il est à nous... Non, mon gars, les petits cosaques ne sont pas terribles maintenant.
Nous franchissons encore une cinquantaine de kilomètres, sans faire aucune rencontre désagréable.
.Je demande :
— Et, bien! mon gars, quel chemin allonsnous prendre ?
— Mais le mieux, je crois, c'est de suivre celui-ci.
— Et on n'y blague pas, la nuit ?
— Ah ! que Dieu nous garde, mon gars.. . Autant dire, des bêtes féroces...
— Quoi ?... On pille ?
— S'ils ne faisaient que piller... Mais c'est de vrais assassins... Ils te tuent pour un rien... Ils ont tué deux hommes, iln'y a pas longtemps. . . Mais, la semaine dernière, ils ont attaqué un cosaque, ils ont voulu lui prendre son argent... Eh, bien! il en a couché cinq...
Et le visage du Sibérien s'allume de joie ; mais moi, cela ne me rassure pas outre mesure. Je demande :
— Et elle est bonne, ton arme ?
— Y a pas de meilleure, mon gars... Seulement, qu'est-ce que nous ferons à deux contre une bande... L'essentiel, c'est de toujours tenir ton arme prête et de ne pas dormir... Ah !non, à
aucun prix... Allons, faut espérer que tout se passera bien.
Agréable perspective : s'évader d'Akatouï, pour se battre sur les grands chemins.
Les armes sont préparées. Nous avançons... Le jour commence à baisser.
— Si, mon gars, dis-je, on prenait du thé?
— Du thé !... Mais, vois-tu, voilàceque c'est... Sais-tu quand il s'est amené, le messager d'Akatouï? Ce matin... J'étais sur le point d'envoyer les chevaux au champ et d'aller travailler. Voilà qu'il arrive... Viens, qu'il dit, et tout de suite, absolument...
— Gomment, ce matin ? Mais c'est hier, dans la journée, qu'on lui a donné l'ordre de t'avertir immédiatement.
— Eh, bien ! Tu vois comme il n'est pas sérieux... Il aurait pu nous mettre dans de jolis draps... Un parent encore ! Une demi-heure plus tard, il n'y avait plus rien : ni chevaux, ni moimême. J'ai seulement pas eu le temps de me préparer comme il faut.
— As-tu, du moins, de quoi manger?
— De quoi manger? ... Y a ce qu'on a préparé la dernière fois, si c'est pas abîmé... On va toujours casser une petite croûte...
Pas de thé, pas de nourriture. Le froid augmente. Je commence à frissonner. Dans le tonneau, l'eau de choucroute avait trempé mes vêtements et mon linge. J'en sortis comme Vénus de l'écume de la mer. Et maintenant je
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suis comjiie enveloppé, tlespicds à la tète, d'une compresse froide. Mais changer de vêtements par ce froid, c'est encore plus dangereux. Nous décidons de continuer notre chemin. La nuit vient. Le ciel se couvre de nuages. Un vent froid se lève qui transit jusqu'aux os.
— Eh, mais, pourvu qu'une tourmente ne nous tombe pas sur le dos ! se lamente le cocher. Elle effacerait les chemins... Ce serait un malheur !...
On avance, en se reconnaissant avec peine dans les chemins qui s'entrecroisent sans cesse... Arrivés à une petite rivière, nous brisons la glace qui la recouvre, donnons à boire aux chevaux, buvons nous-mêmes — j'ai une soif atroce — et, de nouveau, en route.
Dans l'hypothèse que ceux qui seraient lancés à notre poursuite se reposeraient pendant la nuit, il nous importe de gagner du temps. Minuit passe. Vers trois heures du matin, le cocher se met à ronchonner.
— Mais, mon gars, on ne voit plus le chemin... Si qu'on s'est égaré?...
Nous nous arrêtons, et nous commençons à chercher la route. Parfaitement, nous nous sommes égarés, nous ne suivons plus la route. Je sors ma boussole : la direction est à peu près bonne, mais de route, on n'en voit nulle part.
Aller plus loin?... Ça n'a aucun sens... Il ne nous reste qu'à attendre le jour. Nous dételons es chevaux, prenons nos armes et montons la
garde. Ma pensée, sous le hurlement de la tourmente, va, tantôt, vers Akatouï, tantôt, là-bas, vers la Russie lointaine. Que se passe-t-il donc maintenant, à Akatouï? Y connaît-on déjà mon évasion ? Aurait-on, comme on l'avait supposé, réussi, à l'appel du soir, à dissimuler mon absence? Et mes chers camarades, si élroitement unis, comment ont-ils passé cette journée ?
En Russie, bien entendu, les camarades ne savent encore rien. Réussirai-je à mener mon entreprise à bonne fin ? Ratera-t-elle, au contraire, à un moment donné?... Je m'efforce de réfléchir aux moindres détails de l'entreprise, de façon à rouler l'ennemi et à échapper à tous ses pièges.
Un coq chante quelque part. Nous tressaillons... Une habitation n'est donc pas loin... Voilà un voisinage qui n'est pas précisément agréable. Le jour commence à poindre et, au loin, apparaissent des contours de maisons.
Je reste aux aguets, tandis que le cocher va chercher la route et constate que nous nous sommes arrêtés à temps : la route n'est pas loin, à un quart de kilomètres environ. La nuit s'est passée sans incident ; on ne nous a pas attaqués. Quant à la poursuite, nous en sommes maintenant presque garantis : les serviteurs les plus dévoués du tzar ne franchiront pas une pareille distance sans reprendre haleine.
Maintenant, le danger qui menace, est devant nous : on peut, si l'on est prévenu par l'admi-
nistratiou de la prison, nous barrerla route de la localité où nous allons. Le moment le plus dangereux, c'estl'entrée dans cette localité. . .Nous nous arrangeons, de façon à ce que cette entrée se fasse vers le soir, quand il fera assez sombre.
Le deuxième jour du voyage se passe sans incidents. Presque pas de rencontres. Le soir tombe. Mon frisson de la veille devient une fièvre intense. Je brûle littéralement. Mon visage est en feu, et mes tempes battent comme à coups de marteau. Une angoisse m'étreint... Tomber malade justement dans l'endroit le plus dangereux, il ne manquerait plus que cela!...
Voici ce que nous décidons : le cocher s'allongera dans la voiture comme s'il était malade, et moi, jouant le rôle de son aide, et vêtu ad hoc, je prendrai les chevaux par la bride et les mènerai au pas. Nous laissons, au préalable, reposer les chevaux, pour qu'ils n'aient pas l'air trop épuisés. Des lumières apparaissent. On entend le sifflement d'un train, passant comme un éclair... Nous scrutons la route, pour voir s'il n'}- a rien de suspect...
Rien...
Aux portes mêmes de la petite ville, nous apercevons une charrette, et quand nous arrivons à sa hauteur, il en sort une voix puissante.
— Bonjour, frères !
— Bonjour !
— Et d'où vient-on?
Nous sommes convenus comment répondre,
au cas où nous serions interrogés. Nous répondons et poursuivons notre chemin au pas. La charrette s'arrête, et un gaillard s'approche de nous. Force nous est de nous arrêter.
— Alors, vous êtes de N...? Non, c'est pas possible! Vous n'êtes pas de N...
Il s'approche tout près de moi et m'examine.
— Eh! mais. . .je te connais, pourtant, mon gars! Il me tend la main et soulève ma casquette,
enfoncée sur mes yeux. Je deviens tout glacé.
— Mais, parbleu, c'est bien toi ! Comment, donc, mon gars, je te connais!... T'es un brave garçon, je te le dis tout net, un b-r-ave garçon ! . . .
Il se penche vers moi... Veut-il me saisir ou m'embrasser ?... Déjà, de la main, je cherche mon revolver, lorsque, de son visage, penché vers moi, il me Aâent une terrible odeur de sivoucha (1) et que j'aperçois un mufle aviné, béatement aviné.
— Eh bien ! que Dieu te garde ! T'es un brave homme, et moi aussi, mon gars, je suis un brave homme... Je te le dis franchement... J'ai bu un coup... C'est fête chez moi, mon gars... Tu comprends bien ça, pas?
— Eh, bien, adieu ! t'tes un brave homme, va ! Je lui serre la main bien cordialement, mais
en évitant, malgré la joie de la séparation, ses embrassements. Et, après avoir bien ri de notre peur, nous poursuivons, ragaillardis, notre chemin.
(1) Баи-de-vio de qualité inférieure. (N. du trad.)