CHAPITRE V
Pendant plus d'un mois, on me laisse en paix.
Dans les derniers jours du mois d'août, à six heures du soir, au moment du souper, la porte de ma cellule s'ouvre.
Les prisonniers ont à leur disposition de grands bols pour l'eau bouillante. Lorsque les gendarmes distribuent le souper, on va à leur rencontre, le bol à la main. Entendant la porte s'ouvrir, et étant tout à fait sûr que c'est le sous-officier avec le souper, je prends mon bol et me dirige vers lui, sans me retourner. Et voilà que, tel un chat, bondit tout près de moi, comme pour m'embrasser... Plehve, le regardanquiet et la canne à la main.
L'autocrate de toutes les Russies prend, sans doute, fort mal ma marche à sa rencontre avec mon bol d'argile, marche tout innocente, cependant, et toute pleine des plus nobles intentions.
Pendant quelques secondes, nous restons immobiles Гип en face de l'autre.
Sur l'ordre de Plehve, on referme la porte, et nous voilà tout à fait seuls.
— Avez-vous quelque chose à me dire ? fait-il d'un ton saccadé.
Ne m'étant nullement attendu à son apparition si brusque, je л'а1 probablement pas le temps de réfléchir à la réponse, et je me borne à jeter :
— A vous ?
Mais ces deux mots, échappés de ma gorge sont, sans doute, trop expressifs.
Il s'élance au dehors, aussi vite qu'il était entré.
Nous n'eûmes plus l'occasion de causer; et tous les récits, concernant ses visites chez moi, ne sont que des légendes.
Que me voulait-il? Je ne pus jamais le savoir ; mais il resta, à ce qu'il paraît, fort mécontent de sa visite.
Pendant plusieurs mois, on ne m'inquiète plus, ce qui, en revanche, m'inquiète, moi. Pourquoi traînent-j76^ ?
Le mieux pour eux^ ce serait, semble-il, nous faire notre affaire dans le courant de l'été, la morte-saison de Saint-Pétersbourg. Il serait donc survenu quelques complications... Mais lesquelles ?
Après la chute de Katchoura, toutes les fois qu'on passe près de ma cellule, mon cœur s'arrête. « On va à l'instruction, me dis-je, tout frissonnant. Encore quelque nouvelle trahison ! »
L'été passe, puis l'automne.
Arrivent les jours sans lumière. C'est l'éter-
nel crépuscule. En plein midi, on ne voit rien, sans bougie. Il n'y a plus de limite entre le jour et la nuit. Troussevitch me laisse tranquille. Petit à petit, ma blessure morale commence à se cicatriser. On s'habitue à la captivité. Dans les premiers temps, au moindre son, au moindre bruit du dehors, on bondit comme un oiseau efFrayé. L'âme s'élance vers la liberté et se heurte aux grilles delà prison. Le jour, toutes les pensées sont là-])as, au dehors ; la nuit, ce sont d'interminables rêves d'évasions, les plus compliqués, les plus fantastiques, et qui échouent tous... Au moment de l'échec, on se réveille, baigné de sueur, le cœur battant à se rompre et, une fois rendormi, les mêmes rêves recommencent (1).
Mais, petit à petit, on s'y fait; on atteint même à une sorte de sérénité d'âme. Chaque jour qui passe, n'est-il pas un don du destin, ou, plutôt, un don de l'inertie gouvernementale ? Ainsi, tranquille, je tire jusqu'à la fin de novembre, lorsque la porte de ma cellule s'ouvre et qu'on m'apporte, de nouveau, mes vêtements.
— S'habiller!
On m'amène dans la même pièce, réservée à l'instruction, et j'y trouve le même adorable
(1) Ces cauchemars poursuivent les prisonniers, condamnés à perpétuité, pendant des années entières. Deux ans plus tard, ayant rencontré lea vieux prisonniers de Schlusselbourg, j'ai appris que ces cauchemars les avaient poursuivis pendant six à ëix ans.
Troussevitch, Il est solennel et grave. Sur la table des folios : le dossier.
— L'enquête à votre sujet est terminée. L'affaire va suivre son cours. Désirez-vous compléter l'enquête ?
— Ce n'est pas moi qui l'ai faite, ce n'est pas moi qui la compléterai. J'adresserai au procureur une déclaration de principes.
On se sépare plutôt froidement.
C'est pour bientôt maintenant. Vaffaire va suivre son cours. Cela signifie : dans quelques jours, au conseil de guerre, et puis, dans l'autre monde.
On est à la fin de novembre. C'est, donc, vers Noël qu'on doit en finir. 11 faut se hâter avec la déclaration de principes, pour qu'elle figure dans l'acte d'accusation.
J'avais traîné jusque-là, espérant toujours que je réussirais à savoir, du moins approximativement, quels étaient les renseignements en leur possession. On avait impliqué dans le procès un certain nombre de personnes qui n'avaient rien de commun avec l'Organisation de Combat. Les renseignements qu'?75 possédaient, manquaient, évidemment, de précision. Je savais que toute l'accusation était échafaudée sur des dénonciations. Dans ces conditions, il ne me convenait pas de reconnaître l'exactitude de ces dénonciations en ce qui me concernait, parce que par là même, j'aurais confirmé indirectement leur bien fondé à l'égard des autres inculpés.
Je pris donc le parti d'attendre, en me bornant, pour le moment, à une déclaration d'ordre général, où j'expliquerais l'action du Parti Socialiste-Révolutionnaire, dont je me reconnaîtrais membre.
Au bout de quelques jours, tard dans la soirée, après l'appel, on me réveille tout à coup.
— Habillez-vous.
On m'introduit dans l'appartement du colonel (commandant de la prison). Un monsieur en redingote va à ma rencontre.
Les gendarmes s'en vont, et nous restons seuls. Il est charmant, le monsieur, aimable, prévenant, correct.
— Je viens vous л oir au nom du Ministre de l'Intérieur.
— \ous savez déjà, sans doute, que votre affaire est transmise au conseil de guerre, ou, plus exactement, au conseil de guerre de camp.
Une pause. De ses doigts, il tapote la table.
— On peut parler franchement ? Vous avez les nerfs solides, n'est-ce pas ?
— Je vous en prie.
— L'arrêt, d'après l'article 270, est connu et préparé d'avance. Vous le savez bien. Mais il faut que je vous le dise nettement : le gouvernement ne désire pas la peine de mort, ou, plutôt, il est tout à fait disposé à la commuer. Ecou-
tez-moi avec calme. Je sais pai-faitement bien à qui j'ai affaire, et loin de moi la pensée de л'оиз proposer je ne sais quels arrangements... des dépositions franches, etc. Votre tâche, vous l'avez accomplie... Ménagez votre vie.
— Et depuis quand donc Plehve se montret-il si soucieux de la vie des révolutionnaires ?
— Il ne s'agit pas de cela. Laissons Plehve. Je tiens seulement à vous dire, que vous avez tort de le croire si cruel. Je le répète : le gouvernement est prêt à vous gracier.
— Sous conditions ?
— Sous conditions, évidemment. Mais une simple formalité... Vous n'avez fait aucune déposition. C'est votre droit. Mais cela donne une nuance spécifique à votre attitude à l'égard du gouvernement, une attitude, pour ainsi dire, méprisante. Ne riez pas, c'est ainsi. Encore une fois, je ne vous propose pas de faire des dépositions. Tout ce qu'on exige de vous, c'est de confirmer l'exactitude de l'accusation, ne fût-ce que sur les points manifestement indubitables. Avouez que vous êtes membre de l'Organisation de Combat, et tout sera dit, et l'on vous garantit la grâce. Vous comprenez fort bien qu'on ne vous tend aucun piège. Les documents qu'on possède, sont largement suffisants, et cela sans vos aveux, pour vous faire condamner par le conseil de guerre.
— C'est net et clair. Que je déclare appartenir à l'Organisation de Combat, et vous m'en
récompenserez largement : vous me laisserez la vie. Eh, bien ! je n'ai cessé jusqu'à aujourd'hui de me demander si je devais, oui ou non, faire une telle déclaration. Maintenant pas d'hésitation possible : c'est non.
— Quelle drôle de logique !
— Voyez-vous, du moment que vous m'accordez une aussi belle récompense pour cette déclaration, ^c'est que celle-ci vous est avantageuse. Or, ce qui est avantageux pour vous est désavantageux pour nous. C'est simple. Je ne sais pas encore ce qu'il y a au fond de tout cela. Je ne sais pas pourquoi vous avez besoin de ma déclaration. Serait-ce, parce qu'une exécution ne vous convient pas à l'heure actuelle ? Je l'ignore. Mais, en revanche, je sais maintenant ce qui vous convient, à vous, et ce qui nous est avantageux, à nous.
Pendant près de trois heures le messager — c'était le vice-directeur Makaroff — tente obstinément de me prouver, qu'il est de mon devoir de faire ce qu'il demande, de ne pas « tendre le cou au nœud-coulant et cela pour le bien même de la patrie, à laquelle vous donnez TOtre vie. »
Nous en finissons sur cette constatation, que si, évidemment, on n'a pas à tendre le cou au nœud coulant, on n'a pas non plus à l'en retirei' en rampant.
Cet entretien ou, plutôt, cette proposition me force à être sur mes gardes. Qu'il n'y ait pas de
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piège dans tout cela, qu'ils n'aient aucun besoin de ma déclaration pour me pendre, c'est certain. Ils en ont donc besoin pour autre chose, pour autre chose de très important, car la récompense est, vraiment, par trop belle. Dans ces conditions et j'usqu'à nouvel ordre, je ne peux, évidemment, pas m'avouer membre de l'Organisation de Combat. Il faut attendre et être sur ses gardes.
Au bout de deux jours, tard dans la soirée, même histoire. MakarofF, étant donnée Vapproche du jugement et de la solution de l'affaire, estime de son devoir de faire une deuxième tentative de sauver une vie humaine.
— Laissons cela, lui dis-je. Je ne veux pas vous offenser. Personnellement, vous n'avez, peut-être, aucune arrière-pensée. Mais, voyons, monsieur, vous comprenez fort bien toute l'inutilité de votre démarche, à moins que, réellement, la psychologie d'un révolutionnaire ne vous soit complètement étrangère. Soit ! Pour une fois, je serai franc avec vous : nous avons fait connaissance dans des conditions si exceptionnelles ! Qui sait ? Vous êtes, peut-être, vraiment un honnête homme ... Tout arrive ! Eh bien ! souvenez-vous de ce que je vais vous dire, pour que, plus tard, ayant affaire à des révolutionnaires, vous ne perdiez pas votre temps. Sans doute, vous êtes, vous autres du Département de la Police, très sincèrement convaincus que nous allons à la révolution comme cela : l'un par en-
OO DANS hE6 CACHOTS
Iraînement, l'autre par snobisme, le troisième, parce qu'il escompte l'impunité, le quatrième, parce que, simplement, il ne se rend pas compte de ce qu'il fait, etc., etc. Vous ne comprenez pas qu'en rompant avec tout son passé et se jetant dans le mouvement révolutionnaire, un homme, conscient de ses actes, ne prend cette détermination, qui engage toute sa vie, qu'après mûre réflexion. A partir du jour où il rompt avec l'ancienne existence et en commence une nouvelle, à partir de ce jour-là, rien, en dehors de cette nouvelle existence, n'existe plus pour lui. Des compromis de conscience, il y en avait dans l'ancienne existence, il nV en a plus dans la nouvelle. C'est justement pour les éviter qu'il a embrassé cette nouvelle vie. Qu'est-ce qui nous attend ? Siège parlementaire, déportation en Sibérie, ou potence ? Nous n y songeons pas trop, croyez-moi ; car, pour nous-mêmes, c'est la potence que nous préparons. Le seul mobile de nos actes, ce sont, exclusivement et uniquement, — souvenez-vous-en ! — les intérêts et le bien de la classe laborieuse, c'est-à-dire, d'après nous, les intérêts et le bien de la révolution. Le mobile des actes du gouvernement est diamétralement opposé au nôtre : tout ce qui est mauvais pour la révolution est bon pour lui. Nous formons, vous et nous, deux camps irréconciliables. Nous n'avons pas d'intérêts communs, et nous ne saurions en avoir. Nos intérêts sont hostiles et diamétralement opposés. Par consé-
quenl, tout ce qui est bon, utile, avantageux pour vous, est, par là même, mauvais, nuisible et désavantageux pour nous. 11 vous faut, je ne sais trop pourquoi, que je me déclare membre de l'Organisation de Combat. Ceci seul est suffisant pour un révolutionnaire, pour qu'il ne se hâte pas de faire la déclaration que vous désirez. Quant à la grâce, eh, bien ! lorsque ce sont les mains d'un Plehve ou, d'une façon générale, les mains ennemies, qui nous l'offrent, nous ne l'acceptons pas. Et puis, il y a autre chose. Je suis juif. Or, vous autres, — ainsi que ceux qui sont assez bêtes pour aous croire, — vous prétendez que les juifs s'efforcent d'esquiver le danger, d'éviter la potence, par lâcheté. Bien. Alors, il vous sera donné de voir un exemple àeldilâcheté juive. Vous dites que lesjuifsne savent que fomenter l'émeute. Vous verrez s'ils savent mourir. Nous п'ал'опз ni à marchander, nia nous entendre. Dites-le à votre Plehve... Qu'il fasse sa besogne ; la mienne est faite.
Tard dans la nuit, on me ramène dans ma cellule. La demi-obscurité qui règne dans le long couloir, a je ne sais quoi de sinistre et d'écrasant. Les lampes qui charbonnent, éclairent à peine. Des cages, encore et toujours des cages, — et toutes verrouillées ! Et dans chacune d'elles se morfond une âme jeune qu'à cette heure tardive, enveloppent des fantômes, oppressent des cauchemars...
Demeure de la douleur et de la tristesse, ma-
lédiction de notre vie, — quand croulera-t-elle enfin?...
Voilà ma cage, à moi. La flamme de la bougie vacille doucement, projetant d'énormes ombres sur les murs. La porte claque, le verrou grince. De nouveau, je suis seul avec mes pensées et mes doutes. Que se passe-t-il là-bas, au dehors? Que signifient les tentatives insistantes de MakarofF? Quelles nouvelles machinations préparent-t75?Me sentant entouré de tous côtés de pièges, je m'efforce de surveiller chacun de mes pas, chacune de mes paroles. Une chose, du moins, est claire : bientôt, tout sera fini. Dans une couple de jours, on remettra l'acte d'accusation. Puis ce sera le jugement. Tout sera prêt pour Noël. Il faut s'y préparer soi-même.
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