‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 7 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De nouveau, des jours s'écoulent. Attente angoissée, incertitude complète. Il est, évidemment, survenu quelque complication ; il s'est passé quelque chose. Mais quoi au juste? Plus de deux mois passent dans cette incertitude.

Ce ne fut que plus tard, après avoir quitté Schlusselbourg, que j'appris la raison qui avait déterminé le retard.

Il n'y avait dans notre affaire aucune donnée positive, établie par la gendarmerie. On ne possédait que les dénonciations de Grigorieff et de Katchoura. D'après la loi les procès politiques suivent la procédure suivante (1). La gendarmerie commence par établir un rapport. Si, le rapport terminé, le procureur est d'avis de transmettre l'affaire au tribunal, on commet un juge d'instruction pour l'enquête. Notre affaire aAait donc du être transmise au juge d'instruction. Mais Plehve s'y opposa, craignant, naturellement, que l'enquête ne parvint pas à recueillir le moindre fait et que, en revanche, les confrontations et les interrogatoires contradictoires n'eussent pour résultat de faire crouler toutes les inven-

(1) Cette procédure a été, je crois, simplifiée ces derniers temps.

tions de Grigorieffet de Katchoura, dont la fausseté et Fineptie ne faisaient, d'ailleurs, aucun doute pour le gouvernement lui-même. Alors, on s'arrêta à une solution très caractéristique pour la période plelwienne : on décida de ne pas faire d'enquête du tout et de ne transmettre, uniquement, au conseil de guerre que le rapport de la gendarmerie.

Mais, ici, il se produisit une histoire assez drôle. Il faut*se rappeler que les choses dont je parle se passaient pendant l'époque шг/еconstitutionnelle^ lorsque les tribunaux n'avaient pas encore atteint ce degré de cynisme, qui les ■caractérise aujourd'hui. Le tribunal, ayant reçu le rapport, poussa les hauts cris, indigné de « l'audace de Plehve », suivant l'expression d'un des membres du tribunal, et renvoya toute l'affaire avec la proposition de procéder à l'enquête préalable, exigée par la loi. C'était cela qui avait amené ?dakaroff chez moi.

On ne pouvait, évidemment, pas charger de l'affaire un juge d'instruction, puisque, dans ce cas, tout se serait complètement écroulé. Pour se tirer de ce mauvais pas, on préféra me gracier, mais en m'amenant à avouer ma qualité de membre de l'Organisation de Combat. Cet aveu eût d'abord incliné le tribunal à accepter ce dossier sans l'enquête nécessaire, en même temps qu'il eût servi à confirmer indirectement l'exactitude des dénonciations de Grigorieff et de Katchoura à l'égard des autres inculpés.

Ce sont ces recherches d'une solution possible, qui avaient fait traîner les choses en longueur. Finalement, messieurs les ministres, après avoir délibéré, persuadèrent le conseil de guerre déjuger l'affaire avec, pour tout dossier, le rapport de la gendarmerie; mais pour y arriver, il avait fallu du temps.

Le 4 février on m'apporte mes vêtements :

— Habillez-vous.

Je crois qu'on. m'accorde, enfin, une entrevue et que je pourrai peut être, ne fût-ce que par une allusion, apprendre la raison pour laquelle les autorités paternelles m'avaient oublié.

Mais ce n'est pas au parloir (dans la forteresse Pierre-et-Paul, les entrevues ont lieu derrière une double grille), c'està l'appartement du directeur qu'on me conduit. M'accorderait-on, par hasard, une entrevue personnelle ?

La porte s'ouvre, et le premier moment, je ne comprends rien à ce qui se passe.... Un général, tout couvert de crachats..., des tschini{ï}, des civils en habit.

Bientôt tout s'éclaircit. C'est le président du conseil de guerre qui est venu remettre l'acte d'acusation. Il y a aussi là les avocats parmi lesquels Korabtchevski, chargé, d'accord avec moi, de ma défense. Extraordinairement long et solennel, le président s'ingénie à expliquer en vertu de quelles lois l'affaire est transmise au conseil de guerre de camp ; il énumère

(1) Fonctionnaires. (iV. du trad.)

aussi tous les drois des inculpés. Ces droits se trouvent être excessivement nombreux, y compris celui de faire venir des témoins à décharge, — en l'espace de 24 heures. J'attends avec impatience que cette comédie finisse et que je puisse rester, enfin, avec mon défenseur, le seul être humain, qui, quoique n'étant pas du camp ennemi, y soit autorisé.

Après d'exténuantes et longues cérémonies, la porte de la cellule se referme, enfin, et nous restons deux, deux seulement (1).

— Plehve est encore au pouvoir ? Vivant ?

— Oui. Mais ily a de grandes nouvelles. Savezvous que la guerre est déclarée?

— La guerre ? avec qui ?

— Avec le Japon. Nos croiseurs sautent. Nous subissons déjà des défaites.

— Une autre campagne de Grimée ! Port- Arthur — Sébastopol? Ex oriente lux?

— C'en a l'air.

— Et le pays ? Emporté par le délire patriotique, il aspire à s'unir étroitement à son chef impérial ?

— Il y a de cela, bien entendu. Mais tout est artificiel, considérablement grossi. La guerre est impopulaire. Personne ne l'attendait, et personne ne la veut.

Chose bizarre ! Là, dans cette cellule à demi-

(1) Sans compter le troisième qui, bien entendu, est aux écoutes. Que s'accomplisse la parole de l'Ecriture : « Là où deux hommes sont réunis en mon nom, je suis le troisième parmi eux ».

obscure de la forteresse Pierre-et-PauI, ce qui, autrefois, h l'époque de la vie libre, apparaissait si vague et comme enveloppé d'un brouillard, devient d'une clarté éblouissante. On sent la venue de quelque chose d'infiniment menaçant, d'infiniment pénible, d'infiniment douloureux, qui sera pour le pays le coup de tonnerre, qui éveillera les dormants, déchirera et réduira en poussière le voile, cachant à la majorité la véritable essence du régime autocratique. Et lorsque ce régime sera mis à nu, lorsqu'il apparaîtra sous son véritable jour au pays, celui-ci éprouvera un sentiment mêlé de honte et d'épouvante, en apercevant l'objet de sa foi et de son espérance !...

Pendant longtemps, la conversation roule sur les événements en cours, à côté desquels notre affaire, c'est-à-dire notre procès, paraît si petite, si insignifiante. A l'heure actuelle, Korabtchevski penche, dit-on, vers la droite et se tient à l'écart de la politique. Mais je dois dire que son attitude durant tout notre procès fut noble et courageuse. La mission dont il s'était chargé, de défendre non pas un homme, mais une cause que cet homme servait, il la remplit en toute conscience.

Il est convenu que je prendrai, au préalable, connaissance de l'acte d'accusation, et que nous causerons de l'affaire le lendemain. Quant à faire venir des témoins à décharge, j'y renonce.

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