S DANS LES CACHOTS
GHx4PITRE VU
L'acte d'accusation fut, dans notre procès, établi dans des circonstances particulières et dans un but spécial. Ils (1) ne s'en cachèrent, d'ailleurs, pas devant moi, me considérant comme un homme inort^ devant emporter tous les secrets dans sa tombe.
Avec un tel homme, on peut être franc; on peut bien lui dévoiler ce qu'on cherche à dissimuler à quiconque est vivant. Makaroff fut particulièrement franc, ainsi que, en partie du moins, Troussevitch, poussé par le désir de me blesser.
L'assassinat de Sipiaguine avait produit sur eux, d'après leur propre aveu, une impression terrifiante. Tout le monde fut déconcerté. Cet état de crainte désemparée s'aggravait par tout ce que les circonstances aл'aient d'énigmatique, par l'absence de tout indice. Malgré les efforts de tous les hommes de 2:énie du Département de la Police, y compris Troussevitch, on ne parvint à découvrir aucune piste. Ils ne furent pas plus heureux avec l'attentat contre Obolenski ; quant à l'assassinat de Bogda-
(1) Les gouvernants. (iV. du trad.)
iiovitch, ce fut un vrai scandale^ puisqu'on ne réussit seulement pas à arrêter les auteurs de l'attentat.
Mais, comme on sait, déjà après ces deux premiers actes, on chercha, dans une partie de la presse révolutionnaire, à affaiblir l'impression produite ; l'on s'efforça même à prouver que l'assassinat de Sipiaguine avait été dû à l'initiative personnelle de S. Balmacheff.
Impuissants à découvrir les « tenants et les aboutissants » de l'affaire, ceux qui menaient l'enquête répondirent aux questions impatientes et aux reproches d'incapacité des autorités supérieures, qu'il n'y avait ni « tenants, ni aboutissants », que toute cette histoire n'avait, somme toute, aucune importance, que tous les partis étaient contre la terreur, sauf un petit groupe d'individualités sans aucune attache avec la masse. Et, à l'appui de leurs dires, ils citèrent des extraits d'un certain nombre d'articles antirévolutionnaires « les plus démonstratifs et parfaitement documentés » (1).
Ilest si facile de croire ce qu'on veut croire ou, du moins, d'en avoir l'air ! Tous les efforts du Département de la Police tendirent alors à démontrer que les actes terroristes résultaient non pas d'un état d'esprit de combat qui avait pénétré profondément la masse par suite des atrocités gouvernementales, état d'esprit qui devait se
(1) Troussevitch avait rédigé à ce sujet un rapport spécial, annexé au VI* volume de notre dossier.
fortifier sans cesse, mais de la volonté néfaste et de l'audace d'un certain nombre d'individus, de juifs naturellement, qui cherchaient à corrompre des jouvenceaux inexpérimentés et naïfs.
Cette manière de voir fut accueillie sympathiquement par les sphères supérieures et, l'appétit vient en mangeant [i)^ bientôt, instinctivement, l'idée vint qu'il serait bon de faire entrer dans l'esprit du public « cette saine appréciation sur le fond même de l'affaire ». Ce fut le « maître pour ces sortes d'affaires », Troussevitch, quien fut chargé. On cuisina en conséquence Grigorieff et Katchoura, on dicta des dépositions sincères adhoc^ et, avec ces dépositions, l'on fabriqua l'acte d'accusation qui devait paraître dans le Moniteur du Gouvernement. Les sphères supérieures jouissaient, par avance, de l'écrasement des rebelles et en rayonnaient de joie.
Mais, au procès, le mensonge et l'ineptie des dépositions de Grigorieff ne tardèrent pas h éclater. Quant à Katchoura, il rétracta une grande partie de ses affirmations. De sorte qu'il devint clair, que tout n'était pas aussi simple que voulait bien le prétendre le Département de Police; que si rien n'avait été découvert, c'était, peut-être, uniquement parce que les « tenants et aboutissants » avaient été bien cachés et que Grigorieff et Katchoura ignoraient jusqu'à leur existence.
(1) En français dans le texte. (lY. du irad.)
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Alors, les avis sur la publication de l'acte d'accusation se partagèrent. Les hérétiques faisaient remarquer qu'il pourrait se produire un scandale, que toutes les révélations risqueraient fort d'aboutir à l'impression d'écrits illégaux 3iiix frais du gouvernement. Finalement, tout le monde se rangea à cet avis, et il fut décidé non seulement de ne pas publier l'acte d'accusation, mais, d'une façon générale, de garder le silence sur toute l'affaire. Résultat unique dans son genre : le verdict lui-même ne fut pas imprimé.
Tels furent, d'une part, la valeur et le caractère de l'acte d'accusation. Mais, d'autre part, il peignit admirablement, avec des couleurs éclatantes, la chute d'un être humain, faible, emporté par le désir passionné d'être libre, d'atténuer de terribles responsabilités et tombant entre les mains expérimentées des Troussevitclî, qui connaissent à fond l'art d'envelopper adroitement et rapidement leurs victimes et de les transformer en menteurs, calomniateurs et traîtres. Mais, avec tout cela, on se figure facilement l'impression incroyablement douloureuse que l'acte d'accusation dut produire, au premier moment, sur ceux contre qui il était dirigé.
Pas une affaire, pas un grand procès ne se passe sans traîtres. Dans des entreprises conduisant souvent à la potence, on ne peut, évidemment, pas espérer que tout le monde saura
garder sa vaillance jusqu'au bout. Mais vous avez beau le savoir théoriquement, rien ne saurait se comparer à votre torture, quand vous apprenez qu'il y a un traître dans votre affaire, à vous.
Malgré tous ses efforts, la gendarmerie ne parvint pas à faire passer ses mensonges pour un rapport documenté.
Lopouchine et Troussevitch déclarèrent que si je refusais de déposer, on ne me laisserait pas prendre connaissance du rapport. Mais lorsque, après la remise de l'acte d'accusation, j'étais passé sous l'autorité du conseil de guerre et que j'avais demandé à examiner le dossier d'enquête^ on me l'adressa aussitôt. Sept énormes volumes ! Grands dieux ! Qu'est-ce qu'on n'y trouvait pas? C'était le cas de dire : « tout y est, à moins qu'on ne trompe ». A tel point, qu'un membre du tribunal ne put retenir un sourire, en montrant le dossier, et fit un geste désespéré, en le feuilletant. C'est là où je сопг nus les dépositions de Katchoura repenti et sincère. Elles n'étaient pas écrites de sa main, mais portaient sa signature. (Katchoura était loin d'être un illettré, il faisait même des vers.) Leur style était celui des démentis gouvernementaux. Déjà, dans sa première déposition, faite à la forteresse de Schlûsselbourg, il me désignait sous mon vrai nom, tout en avouant ignorer mon surnom. Il y avait là tout une série d'affirmations absurdes et stupides sur le compte
des personnes et des groupes, avec lesquels il n'avait jamais été en relations et dont les actes lui étaient totalement inconnus.
Les dépositions de GrigoriefF, occupant près de cent feuilles de papier d'écriture serrée, présentaient le même caractère, mais elles étaient encore plus incohérentes. Les unes et les autres, d'ailleurs, contenaient des réponses à toutes les questions touchant l'activité du Parti. Mais comme ces gens-là n'avaient pas la moindre idée des 90 0/0 de cette activité, il est clair comme le jour, que c'était le génial Troussevitch qui, après avoir posé les questions, y avait répondu lui-même. On se figure à quelle richesse de matériaux on était ainsi arrivé. Mais, hélas ! le génie expia son avidité. 11 avait cherché à tirer tant de choses de ces dépositions sincères^ que celles-ci, devenues un amas incroyable de contradictions et de bêtises, perdirent, en fin de compte, toute valeur pour le Département de la Police lui-même.
CliAriTUE VIII
Le procès était fixé au 18 Février.
Pour ne pas avoir à nous mener au Conseil de guerre et nous en ramener à la prison, on décida que le Tribunal tiendrait ses séances à la Cour d'Assises et qu'on nous transférerait au Dépôt.
Le 17, le matin, on m'ap|-iorta mes vêtements. Puis, sous une forte escorte, on me conduisit à la porte de la forteresse. Cinq voitures y étaient rangées, contenant chacune un officier et deux sous-officiers. Les portières fermées, les stores baissés, nous partîmes vers le tribunal expéditif, juste et plein de miséricorde. Nous arrivâmes au Dépôt qui, après la forteresse, me parut un paradis. On me plaça au rez-de-chaussée, dans un couloir isolé, au n° 25.
Il fallait se préparer au combat. On se rappelle qu'au moment où FafFaire était passée de la gendarmerie au Procureur de la Chambre Criminelle, j'avais adressé à ce dernier un mémoire sur l'action du Parti et sur le rôle du terrorisme, mémoire qui devait être joint au dossier et incorporé dans l'acte d'accusation. Celui-ci portait simplement : « un tel a refusé toute déposition et explication ». Lorsque, ayant
pris connaissance du dossier, j'eus exprimé le désir de voir ma déclaration, un membre du Tribunal,surpris, me fit remarquer qu'il n'en existait aucune. Le Département de la Police ne l'avait, sans doute, pas transmise. « Gela lui arrive, fit-il, sardonique, votre déclaration ne lui a, sans doute, pas convenu. » Je résolus, alors, défaire entrer la partie essentielle de la déclaration dans mon discours (1), mais je n'eus pas à le faire, car, au procès, le président me fît savoir, qu'elle avait été envoyée et jointe au dossier.
Dans la journée, je reçus la visite du secrétaire de Korabtchevski, B. T. Bart (le fils de G. A. Lopatine) et nous primes nos dispositions pour le lendemain.
Enfin, le jour, si longtemps attendu, arriva^ Le matin, tout une foule d'inspecteurs et de commissaires fit irruption au Dépôt. On me fouilla avec le plus grand soin. Dans le couloir, on entendait des allées et venues incessantes ; des portes ne cessaient de claquer. Une voix retentit :
— Amenez le 25.
On me fit passer près des salles de délibérations, et l'on m'amena dans le couloir réunissant le tribunal au Dépôt.
Il y avait là une rangée de dix gendarmes en uniformes de gala et, aussi, quelques officiers. On me plaça parmi les gendarmes.
(1) Au printemps de 1906, celte déclaration fut sortie du dossier par je ne sais qui et publiée dans la revue : les Arabesques..
Vaïtzenfeld était déjà là. C'était donc lui ! J'avais, jusque-là, ignoré son nom, et je n'avais toujours pas pu comprendre qui était l'homme, que Katchoura avait dénoncé et représenté comme son tentateur. J'avais eu, l'année précédente, l'occasion de le voir au sujet de l'imprimerie d'Ekaterinoslav. Il n'avait, à ce que j'en savais, aucune relation avec l'Organisation de Combat. Vaïtzenfeld se tenait parmi les gendarmes, l'air décidé, la tête rejetée en arrière. A peine eûmes-nous échangé un salut, qu'onamena Mlle Remiannikoff. L'arrestation de cette jeune fille m'avait fait une peine infinie. C'était une modeste, toute prête à donner sa vie à la cause, et cela, en silence, sans éclat. Elle n'avait pris aucune part à l'Organisation de Combat ; mais le misérable Grigorieff et, surtout, sa femme avaient, je ne sais pourquoi, imaginé sur son compte tout une série de fausses histoires. Et on l'avait inculpée sous peine d'une condamnation à la détention à Schlusselbourg, au minimum.
Son attitude fut toujours ferme et courageuse. Enfin, parut Grigorieff lui-même, le regard fuyant, la face inquiète et pâle. Le convoi se rangea. On commanda: « Baïonnette au canon» ! Retentit le cliquetis des baïonnettes et, à ce bruit, on tressaillit involontairement.
— A droite... au pas... marrrche !
La porte de fer donnant accès à l'étroit et som,-
bre couloir qui conduit à la salle des séances, s'ouvre lourdement. Les pas résonnent violemment sous les voûtes, les éperons sonnent... L'immense couloir est bondé de gendarmes, de policiers et de mouchards. On semble traverser un camp ennemi, mais sans se sentir son prisonnier.
Le procès, est évidemment, compromis; mais l'âme bout, pourtant, et aspire au combat. On s'élance, par la pensée, vers la salle où l'on va se trouver face à face avec cette clique autocratique. Nous allons lui jeter en pleine figure des paroles toutes frémissantes, toutes bouillantes de haine populaire ; nous allons lui crier ce qu'elle n'avait pas voulu entendre, quand nous étions en liberté. Ici, elle est entre nos mains; ici, nous l'obligerons de nous écouter. On se sent un courage de lion. On monte au banc des accusés, comme à une tribune...
Je me mets à examiner la salle. Près de nous, nos défenseurs. En face, à la place des jurés, sont vautrés les tchini.
Dans la salle, des gendarmes, encore et toujours des gendarmes...
Pas un visage intelligent et expressif. On n'y lit ni compassion, ni haine, ni méchanceté! — rien que la curiosité, l'indifférente et morne curiosité du petit bourgeois.
Un sentiment de vide et de mélancolie se
glisse dans l'âme. L'exaltation commence à tomber. Quoi, c'est ça l'ennemi! Quoi, lutter avec çr/, prouver à ça,, que nous avons raison?
Nous avons devant nous des hommes froids, indifférents, devenus /м^е^ par devoir administratif et ne rêvant que d'en finir au plutôt.
Gomment, et à qui parler?
Et voilà que commence à se dérouler, interminablement, la plus bête des comédies de justice militaire.
Le président, le baron Osten-Saken, pontifie. hes juges s'ennuient et dessinent des petits bonshommes. Le procureur, l'immortel Pavloff, reste immobile comme une statue ; mais, sous les paupières baissées, le regard est perçant. Il est là, comme un tigre qui ne veut pas laisser échapper sa victime et qui se prépare à foncer sur elle au moment voulu.
Il faut faire sur soi un effort surhumain, pour se forcer à prendre part aux débats. La langue est lourde, comme si l'on y avait attaché des poids, et ce n'est qu'avec une peine infinie, qu'on parvient à laisser tomber un mot. Il est facile de parler devant des amis ; il est facile de parler devant des ennemis conscients. Mais quelle torture de parler devant ces âmes glacées, devant ces hommes, dont l'âme est remplacée par un uniforme !