LE CARDINAL DE RICHELIEU A SA TABLE DE TRAVAIL
lieues, malgré les rigueurs d'un terrible hiver, pour entendre le célèbre franciscain. A Orléans, il reçut un accueil quasi-triomphal.
Les contemporains s'accordent à dire qu'il était le type de l'orateur chrétien, appliquant, dans ses sermons, tous les principes de la rhétorique sacrée, précurseur, peut-on dire, de l'incomparable Bossuet.
Tout ceci, joint à son éducation de parfait gentilhomme, le rendait particulièrement propre à la tâche qu'allait réclamer de lui Richelieu, en faisant appel à son concours. C'était, par surcroît, une dette de reconnaissance qu'acquittait le Cardinal en se l'attachant, l'appui du Père Joseph n'ayant pas été sans influence sur l'entrée de Richelieu au ministère. Sans doute l'évêque de Luçon était déjà, au moment de la paix de Loudun, fort bien en cour. Soutenu par Léonora Galigaï, la favorite de Marie de Médicis, il n'avait pas tardé à devenir secrétaire des commandements de la reine-mère, fonction qu'il exerçait sans en avoir lé titre : il ne lui manquait qu'une occasion pour passer de cette fonction intime dans le gouvernement, où il allait trouver l'emploi de son génie.
C'est là que le Père Joseph lui fut d'une incontestable utilité, en faisant comprendre à Marie de
Médicis quel prestige lui donnerait un pareil collaborateur, en lui vantant les qualités de ce prélat « exemplaire et considéré », seul capable de régénérer son gouvernement discrédité. C'est ainsi que la reine-mère, cédant aux sollicitations du Père Joseph, établit dans sa charge le personnage qui lui était si chaleureusement recommandé.
C'est en 1623 que commence, entre les deux hommes d'Eglise, l'association politique qui devait durer quinze ans, et où tous deux, l'un animé d'une noble ambition, l'autre par devoir d'obéissance, devaient mettre en commun leur patriotisme et leur activité pour le plus grand bien de l'Etat.
Le Père Joseph ne pouvant et ne voulant quitter la profession religieuse que sur le commandement express de ses supérieurs, Richelieu sollicita luimême l'autorisation nécessaire. Le Père Joseph reçut du général de son ordre l'obédience qui lui permettait « d'aller en Cour et de servir Sa Majesté en ce qu'elle luy commanderoit. » Par ailleurs, une missive du Nonce du Pape lui prescrivait de gagner Paris sans délai. Le Père Joseph, à ce moment, exerçait en Poitou les fonctions de Provincial de Touraine et de Directeur des Missions; il relevait à peine d'une longue et sérieuse maladie; il i^'hésita
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pas, néanmoins, à se rendre au double appel qui lui était adressé et à apporter au grand ministre qui l'honorait de sa confiance, le concours sans réserves de ses lumières et de ses conseils. De toutes les matières qu'ils étudièrent ensemble, ce furent les questions d'alliances politiques qui excitèrent le plus vivement leur intérêt.
Le Père Joseph n'eut pas de peine à démontrer au Cardinal l'urgente nécessité où était la France de s'assurer des alliés qui la fissent respecter de ses ennemis. C'est lui qui désignait au choix de Richelieu la plupart des négociateurs; c'est lui qui, le plus souvent, rédigeait leurs instructions, parfois même leurs discours. Il fut surtout précieux au Cardinal pour tout ce qui concernait les affaires étrangères, et si, comme tout autre collaborateur de Richelieu, il n'avait ni direction, ni responsabilité, celui-ci les assumant sans les faire partager à personne, on peut dire du Père Joseph qu'il faisait fonction de second ministre sinon de premier.
Un point peu connu de la vie de V« Eminence grise », c'est que les journalistes français pourraient très légitimement le revendiquer pour patron. Voilà qui est assez inattendu : donnons nos preuves. Il est avéré que le Mercure français fut, de 1624 à
1638, en grande partie l'œuvre du Père Joseph, et que celui-ci en conserva pendant tout ce temps la direction.
Renaudot ne prit le Mercure en mains qu'en 1639; S'il est exact qu'il fut, selon les termes de ses panégyristes, « l'un des précurseurs de la société moderne », l'un des « premiers directeurs de l'opinion publique » dans notre pays, le premier directeur du Journal officiel, il est non moins certain que le Père Joseph a dirigé l'opinion publique avant lui, en fait, sinon ouvertement.
Sans doute le Mercure ne fut, à son début, qu'un recueil, une compilation de nouvelles et d'informations, mais dès que le Père Joseph en eut assumé la charge, sa rédaction revêtit un caractère personnel et prit un air de politique militante qui en faisait une chose toute nouvelle. Il y a plus, le Père Joseph fut et resta toujours le protecteur du rédacteur de la Gazette de France; il applaudit aux idées philanthropiques de Renaudot; il l'appela à Paris; et quand le médecin de Loudun, n'ayant pu s'habituer à la Cour, eut pris le parti de retourner dans son pays, c'est encore le Père Joseph qui le fit revenir à la capitale et qui l'aida à s'y établir définitivement.
C'est que l'homme de gouvernement avait vu tout de suite l'intérêt qu'il y avait, pour le pouvoir, à posséder un journal privilégié, répandant partout, sans que fût dévoilée sa personnalité, la direction qu'il comptait donner à la politique, avec l'assentiment de Richelieu.
Celui-ci, qui se piquait, comme on sait, de littérature, et composait de mauvaises tragédies, dont il avait la faiblesse d'être satisfait, écoulait sa méchante prose dans la feuille de Renaudot, et il n'est pas jusqu'au roi Louis XIII qui ne se laissât entraîner un moment à y collaborer (1). Renaudot avait donc tous les droits de qualifier sa Gazette « le journal des roys et des puissances de la terre (2) ». Nous avons, à cet égard, un témoignage formel : « Le Roy, écrit le Père Griffet, un des historiographes du règne de Louis XIII, ne dédaignait pas de composer lui-même des articles entiers, qu'il envoyait à Renaudot, qui les faisait imprimer avec ceux qui venaient de lui. On en voit la preuve dans deux volumes des manuscrits de Béthune, qui sont
1. Cf. D^ Cabanes^ Les Evadés de la Médecine, pp. 27 et suiv.
2. Voir en appendice les deux préfaces que Renaudot écrivit pour sa Gazette.
à la Bibliothèque du Roy (aujourd'hui Bibliothèque nationale), et qui ne contiennent que les minutes de ces différents articles écrits de la propre main de Louis XIII, avec une quantité de ratures et de corrections faites au crayon et à la plume, toutes de la même main. Ce manuscrit était entre les mains d'un valet de chambre de Louis XIII, nommé Louis, qui avait ordre de le porter partout où il allait avec le roy. »
La collaboration de Louis XIII, de Richelieu et du Père Joseph à la Gazette était donc effective. Protecteur de Renaudot, et le Père Joseph ne protégeait que ceux qui obéissaient à son inspiration, le célèbre capucin fut, on n'en peut douter, son collaborateur; les libelles de l'époque nous le montrent travaillant avec Richelieu et le gazetier à la rédaction de leur commun journal.
Des caricatures représentent une salle où trône le Cardinal; on voit le Père Joseph ouvrant la porte et, caché sous le fauteuil du ministre, Renaudot qui prend des notes. Il n'est donc pas téméraire de prétendre que r« Eminence grise » fut, sinon le vrai fondateur du journal en France — nous avons établi ailleurs les origines du journalisme, qui remontent bien au delà du xvii^ siècle — du moins un