Druon, op. cit
l'abbé fanfreluche 127
jours cent amitiés. Dès qu'il arrivait, suivi des nièces du cardinal Mazarin et de quelques filles de la reine, on le mettait à sa toilette, on le coiffait : il avait un corps (corset) qui lui conserva la taille; le corps était en broderie. On lui ôtait son justaucorps pour lui mettre des manteaux de femme et des jupes, et tout cela se faisait, dit-on, par l'ordre du cardinal, qui voulait le rendre efféminé, de peur qu'il ne fît au roi comme Gaston avait fait à Louis XIII.
« Quand Monsieur était habillé et paré, on jouait à la petite prime (c'était le jeu à la mode) et, sur les sept heures, on apportait la collation, mais il ne paraissait point les valets. J'allais à la porte de la chambre quérir les plats et les mettais sur des guéridons autour de la table; je donnais à boire, dont j'étais assez payé par quelques baisers au front dont ces dames m'honoraient. Mme de Brancas y amenait souvent sa fille, qui a été, depuis, la princesse d'Harcourt. Elle m'aidait à faire ce petit ménage; mais quoiqu'elle fût fort belle, les filles de la reine m'aimaient mieux qu'elle, sans doute parce que, malgré les cornettes et les jupes, elles sentaient, en moi quelque chose de masculin. »
Celui qui tient ce langage et qui, de si bonne
heure, avait été habitué à se travestir en femme, connut, à la faveur de ce déguisement, maintes aventures où sa vertu courut de gros risques.
Comme le chevalier d'Eon, dont nous avons conté l'extraordinaire existence (1), comme cette fausse Savalette de Lange qui, après avoir vécu sous des habits de femme, fut reconnu, à sa mort, être un homme — et des mieux constitués, — notre abbé réussissait à donner le change à ses contemporains, qui hésitaient sur le sexe à lui attribuer. Toujours occupé de fanfreluches, on le vit, jusque dans un âge avancé, et même jusqu'à la mort, habillé de cette manière, non seulement dans son intérieur, mais parfois même dans les compagnies et jusque dans l'église! Jusqu'à la fm, il eut la coquetterie des colifichets et ne se guérit jamais de cette inoffensive et coûteuse manie.
Dès sa plus tendre enfance, il avait eu l'obsession d'être « belle », aidé, comme nous l'avons dit, et encouragé dans ses goûts par sa mère. « On avait eu soin, nous confie-t-il, dès l'âge de cinq ou six ans, de me frotter tous les jours avec une certaine eau qui fait mourir le poil dans la racine, pourvu qu'on