UNE GRANDE DAME A SA TOILETTE AU TEMPS DE CHOISY
(Bibliothèque Nationale)
l'abbé fanfreluche 139
Il a beau se défendre du péché d'orgueil, on ne se laisse pas convaincre par ses déclarations, et quand il prétend qu'il ne répond que « par une mine modeste et dédaigneuse aux gens qui le complimentent sur sa beauté », on n'y peut voir qu'une coquetterie de plus. Le vrai est qu'il aime respirer l'encens des hommages qui montent à lui. Il ne se contint pas de joie quand son oncle lui dit, à brûlepourpoint : « A ce que je vois, il faut que je t'appelle ma nièce. En vérité, tu es bien jolie! » Jusqu'au curé de Saint-Médard qui lui adressa un jour ce compliment impromptu : « J'avoue, madame, que vous êtes fort bien... » Et il ne pouvait ignorer, cependant, que son confrère fût de son sexe!
C'est dans cette même église Saint-Médard que Choisy fut un jour appelé à faire la quête. Un murmure d'admiration courut dans l'assistance : « Estil bien vrai que ce soit un homme? » Et François- Timoléon d'ajouter cette réflexion aux propos qu'il rapporte avec une visible complaisance : « On peut juger que cela me confirma étrangement dans le goût d'être traité comme une femme. »
Une autre fois, à Bourges, il se rendait à la messe, avec la femme du lieutenant-général; en sortant de l'église, avant de regagner son carrosse, il entendit
quelqu'un murmurer sur ses pas : quelle belle femme ! Et cela, dit-il, « ne laissait pas de me faire plaisir. »
C'est au moment où il habitait Saint-Marceau, sous le nom de Mme de Sancy, qu'il s'abandonna sans plus de contrainte à cette fureur de toilette et d'ajustements que nous avons signalée. Nous en tenons l'aveu de sa plume :
« J'ay commencé, écrit-il, par me faire repercer les oreilles, les anciens trous s'étant rebouchés; j'ay mis des corsets brodés et des robes de chambre or et noir, avec des paremens de satin Diane, avec une ceinture busquée et un gros nœud de ruban sur le derrière pour marquer la taille, une grande queue traînante, une perruque fort poudrée, des pendans d'oreilles, des mouches, un petit bonnet avec une fontange. »
Nous connaissons déjà cet attifement, mais l'abbé-amphibie ne s'en contente bientôt plus, il y ajoute.
« D'abord, poursuit-il, j'avais seulement une robe de chambre de drap noir, fermée par devant avec des boutonnières noires qui allaient jusque en bas, et une queue d'une demi-aulne qu'un laquais me portait, une petite perruque peu poudrée, des bon-
l'abbé fanfreluche 141
clés crorcilles fort simples et deux grandes mouches de velours aux tempes. »
Ainsi accoutré, notre homme-femme va voir le curé de Saint-Médard, « qui, assure-t-il, loua fort ma robe, et me dit (juc cela avait bien meilleure grâce que ces petits abbez avec leur juste-au-corps et leur petit manteau, qui n'inspiraient point de respect : c'est à peu près l'habit de plusieurs curez de Paris. »
Il va ensuite voir les marguilliers, qui lui avaient « loué un banc vis-à-vis la chaire du prédicateur » ; puis il rend visite à tous les notables du quartier, la marquise d'Usson, la marquise de Ménières, et autres paroissiennes de distinction. Durant un mois, il ne manqua point d aller tous les dimanches à la grand'messe et au prône de M. le curé, « ce qui fit grand plaisir ». Entre temps, rendons-lui pleinement justice, il visitait les pauvres honteux et leur distribuait quelques aumônes.
Nous ne suivrons pas plus longtemps Vastiicieiise coquette dans la description de ses ajustements, car elle est terriblement prolixe sur ce chapitre. Chaque fois que s'en présentera l'occasion, et au besoin elle la fera naître, elle se livrera à cette analyse minutieuse de sa toilette, qui, à la longue, devient
fastidieuse. Dans ce cerveau frivole, il n'y avait qu'une idée, mais une idée de toutes les minutes, de tous les instants : plaire, charmer, se faire admirer, être belle.
Un des biographes de l'étrange abbé a fort bien démêlé cet aspect de sa psychologie : « Nous n'avons pas affaire, ainsi s'exprime G. Desnoireterres (1), à un étourdi qui, après une orgie, s'est affublé de jupes et couvert le visage d'assassines (2), mais qui, le lendemain, sera rentré dans ses propres vêtements comme en lui-même. Tout cela, en un mot, n'est point une mascarade, mais bien un parti pris très sérieux et qui, chose assez curieuse, sera flatté, excusé, encouragé, par des personnages dont le caractère rend l'indulgence et la facilité incompréhensibles. »
Ce qui est inconcevable, en effet, c'est de voir jusqu'à des prêtres qui ne trouvent pas la moindre inconvenance à ces excentricités. Certains ne faisaient aucune difficulté d'être les convives de leur équivoque paroissien, de dîner en sa compagnie, composée, il est vrai, de bourgeoises ou de nobles et vertueuses dames, qui n'avaient pas hésité, elles